Une variante au Dammastock

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

3/4 août 1928. Par Jack Donghi.

Le « guide des Alpes d' Uri » ne fait, dans ses éditions d' avant guerre, aucune mention du chemin direct au sommet du Dammastock par la petite arête sur la paroi est de la montagne entre le chemin dit « du couloir » et la route « Seelig » qui, traversant la paroi vers le sud-ouest, rejoint la crête principale un peu au-dessus du Dammapass et emprunte, pour finir, la voie d' ascension partant de la Furka. La dernière édition du même guide n' est pas très claire à ce sujet; des nécessités typographiques ont fait que le diagramme panoramique a été développé sur une seule planche pour toute la chaîne du Tiefenstock au Schneestock, de divisé qu' il était par cimes, d' où il s' en suit logiquement une réduction de l' échelle.

Je n' ai, par conséquent, aucune documentation qui puisse me faire croire que le chemin que l' excellent guide Franz Z' Graggen du Maderanertal et moi avons choisi ne soit absolument nouveau. Je ne puis, en même temps, douter que certaines parties de la petite arête aient été parcourues, surtout en ce qui concerne la partie inférieure, par des alpinistes appuyant sur la gauche dans l' ascension du Dammastock via « couloir », ne fût-ce que pour éviter quelque chute de pierres. Les schémas joints à cet article exposeront, du reste, tout cela mieux qu' une explication plus détaillée.

Nous avions, la veille, bien étudié le chemin depuis la charmante Dammahütte — dont on se demande pourquoi elle n' est pas plus fréquentée — par un soir merveilleusement pur et clair. Nous formions une bonne cordée homogène: Franz Z' Graggen, guide, moi et le jeune fils du guide, dit Franz II, porteur. Nous partîmes de la cabane à 3 heures, suivîmes la moraine jusqu' à la jonction du Dammagletscher avec la grande arête du Schneestock, dans le but d' éviter une descente un peu trop raide, suivie d' une montée très dure. De là, le chemin direct eût été de traverser le glacier en diagonale qu' à la base de l' étroite arête de neige qui prolonge par le bas « notre » arête de bon rocher et que nous entendions suivre pour gagner de la hauteur sans perdre trop de temps. Ah! bien I Parlez-moi des chemins directs 1 Le glacier était d' un crevassé invraisemblable; j'ai pensé au Labyrinthe, à Ariane, et tutti quanti; j' ai pensé aussi à M. de Saussure et à Balmat, qui, avec leur système de transporter des échelles en bois, faisaient songer que le 18e siècle avait du bon. Nous mîmes, en effet, 4 heures pour une différence de niveau de 5 ou 600 m.Franz jurait en Urnerdütsch et en anglais, je faisais de même en italien et en français; quant à Franz II, il se taisait, mais c' était pis: comme Panurge il « arguoit par signes ». Enfin, nous voici à la dernière crevasse avant la bergschrund que nous pouvons passer en utilisant un pont, de la solidité duquel nous doutions infiniment. Vient ensuite la grande rimaie; il faut y descendre jusqu' à ce que les parois en soient assez rapprochées pour qu' il soit possible de tailler quelques marches dans celle qui nous fait face; une petite traversée sur un mur de glace et de neige que fait fondre la chaleur du soleil et nous voilà sur un large piédestal glacé, à la base de l' arête. Une légère collation, une pipe et nous attaquons l' arête de neige. Nous la prenons-en vitesse; le soleil est haut et chaud et la neige dégouline lourdement, méchamment, des deux côtés de la petite crête qui devient de plus en plus raide et de plus en plus étroite. Après une centaine de mètres, il faut monter presque à quatre pattes, et elle est si fine que les pieds se posent alternativement sur l' un et sur l' autre de ses côtés escarpés à tel point que l' œil les suit presque verticalement jusqu' au glacier qui s' étend une centaine de mètres plus bas. Si au moins la neige tenait! Mais elle est toujours plus molle, plus lourde. Enfin, l' arête de neige s' élargit en éventail et, tout en montant, se plaque en paroi contre la base de la grande pyramide rocheuse du Dammastock; et nous voilà sur le bon granit rugueux et sec. Une dernière halte. A en juger d' après la carte, il ne doit plus y avoir que 500 m. d' altitude à franchir.

En obliquant à droite, presque de plain-pied, on serait en cinq minutes à la base du couloir, d' où l'on pourrait suivre un itinéraire déjà connu jusqu' au sommet. A gauche, en montant légèrement, se développe la longue suite des étroites terrasses en diagonale de la route choisie par le père des explorateurs de la vallée de Gœschenen, le pauvre et grand Karl Seelig. Droit au-dessus de nous, des plaques rugueuses, mais sans prises apparentes, montent exactement dans la direction de la cime. Cela n' a pas l' air commode; toutefois une étroite fente coupe longitudinalement la plaque principale; on peut à peine y mettre l' extrémité des doigts et peut-être deux clous des souliers, mais, en revanche, quel merveilleux rocher! Les prises sont rares, mais toutes parfaites de solidité; point n' est besoin de les essayer avant d' y confier le poids de tout le corps: c' est la varappe rêvée, aérienne et acrobatique, mais sûre et rapide à souhait. Une demi-heure après, sans avoir abandonné ces plaques étonnantes, nous voilà à cheval sur l' arête, surplombant à droite le couloir le long duquel roulent les cailloux en nombre suffisant pour que nous nous félicitions de ne pas l' avoir choisi comme sentier.

Il n' y a maintenant plus aucun doute sur le chemin: suivre l' arête fidèlement sans variations à droite ou à gauche; le gel et le soleil ont, cela va sans dire, travaillé sur la lame de couteau de granit que nous montons, plus que sur les plaques qui nous ont conduits jusqu' ici; cependant le granit est encore d' excellente qualité. Nous avons encore une petite brèche à passer, juste assez difficile pour rendre la chose intéressante, et nous arrivons à une trentaine de mètres au nord du sommet. Du Mont Blanc aux montagnes d' Appen et de l' Oetz, le panorama des Alpes se déroule complet, mais les regards se posent surtout sur les Alpes valaisannes où le Weisshorn et le Cervin trônent en rois absolus.

Vu du Dammastock, l' Oberland bernois est trop rapproché et trop enchevêtré pour être vraiment imposant, et d' ailleurs, il n' est pas aussi net que le reste des Alpes; il y flotte même un petit nuage noirâtre qui ne dit rien de bon sur le temps qu' il fera ce soir. Nous mangeons le reste de nos provisions, nous regardons tristement le fond de nos bouteilles, et... en route pour la Furka. La chaleur devient accablante, le nuage de l' Oberland a grandi... Nous pataugeons « im Sumpf »; nos chaussures collent et enfoncent tout le long du glacier du Rhône ou presque... le nuage couvre tout le ciel maintenant; un grand coup de tonnerre et les premiers grêlons, énormes, sonnent sur la toiture de zinc de la terrasse de l' hôtel Belvédère au moment où nous arrivons. Franz II regarde le ciel décidément furieux d' un regard serein et déclare qu' il se moque de tout à cette heure, puisque la bière est bonne.

* Nous avions marché 11 heures dont presque 6 1/2 à la montée. Toutefois, je pense que le chemin que nous avions choisi n' est ni plus long ni plus fatigant que les autres itinéraires qui conduisent de la Gœscheneralp au Dammastock; je crois aussi que la lenteur de notre marche a été une conséquence de l' état exceptionnellement mauvais du glacier; que l' ascension de la face est du Dammastock par la « petite arête » ( faute d' autre nom ) que je viens de décrire est moins dangereuse et plus intéressante que celle par le « couloir » et qu' elle est plus courte et plus amusante, mais tout aussi sûre que celles par la « grande arête » ou le chemin de Seelig ( voir le schéma A ).

Je répète que je ne puis affirmer que la variante décrite soit une nouveauté. Que si quelqu'un dit avoir touché le sommet du Dammastock en suivant le même chemin, je le croirai sur parole, mais en toute bonne foi je déclare que ni moi ni les deux Z' Graggen n' en avons jamais, jusqu' à présent, entendu parler.

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