Varappe en Corse

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par F. Marmillod.

A ma femme, ma compagne de courses.

Le destin de l' alpiniste — comme le destin tout court — est étroitement soumis aux caprices des circonstances. Ainsi je suis redevable d' une belle tranche de vie passée au contact du granit corse à un pastel de Maurice Rodieux, « Punta del Pargolo », reproduit dans un des premiers numéros des Alpes; terre jaunâtre, pins vert foncé, rochers violents sur un ciel pâle... l' image au charme d' aventure agit en moi, obstinément, jusqu' au jour où je m' en rendis compte: nous venions de quitter « le continent » pour cingler vers Calvi, à bord d' un voilier juste assez grand pour nous contenir, ma femme, deux amis, nos quatre rucksacks et moi.

Cet exorde pour justifier l' envoi des notes ci-dessous aux Alpes: peut-être seront-elles pour quelque lecteur en quête de projet la « circonstance » qui le déterminera au beau voyage.

Par ailleurs, il n' existe pas de guide pour l' alpiniste en Corse. Les notes de M. M. Kurz publiées ici-même en 1932 apportent des « tuyaux » excel- lents. Les articles de documentation qu' il recommande sont très précieux, particulièrement celui de M. A. Lejosne dans La Montagne de 1911. Mais il reste nécessaire pour se faire une idée complète et exacte de ce que la Corse offre à l' alpiniste, de compiler un certain nombre de revues étrangères. Par ces notes, j' espère abréger cette compilation pour les lecteurs des Alpes. Intention d' orientation pure; je voudrais me garder de diminuer le charme premier d' inconnu qui émane de ce pays, parfum de nouveauté encore aussi puissant qu' au temps où l' équipe Finch-Bryn vint y chercher un terrain d' ini aux expéditions himalayennes.

Notre itinéraire fut le suivant:

Groupe du Cinto: Départ de Calenzana ( 12 km. auto de Calvi ), Capo Jovo, bivouac dans le Vallon de Melaja x ); 2e jour: Col de Tartagine, Capo al Dente, bivouac dans le Val Tartagine; 3e jour: Cima della Statoja, bivouac à Giunte ( Val d'Asco ): nous y retrouvons nos amis venus par la Vallée de la Ficarella et le Col d' Avartoli; 4e jour: bivouac à Stagno ( Val d' Asco ); 5e jour: Vallon de Trimbolaccia, Cinto, retour au Col de Crocetta, bivouac dans le Val Viro; 6e jour: Cinque Frati-Monte Albano, bivouac dans le Val Prugnoti; 7e jour: Col Foggiale, Paglia Orba, Capo Tafonato, Vallon de Tuia, Albertacce; 8ejour: Col de la Rinella, Val du Tavignano, Corte.

Bavella: Bivouac dans les environs du Col de Bavella. Tafonata di Paliri, Calancha Murata, Punte Velaco; deuxième jour: Punta del Pargolo, dents de la chaîne Pargolo-Fornello.

Ces courses ont été faites en juillet et en août 1935. L' été est-il trop chaud pour l' alpinisme en Corse? Cette saison avait pour nous l' avantage essentiel... d' être celle où l' occasion de partir se présenta. Nous ressentions bien au départ une certaine inquiétude au sujet des montagnes « sèches, arides et pierreuses » que nous étions censés trouver. Mais ces craintes parfaitement vaines fondirent définitivement au premier bain que nous offrit un creux de torrent, une de ces vasques étonnantes de pureté verte — virginité d' une vision de l' Eden — que les forêts corses recèlent dans l' ombre légère de leurs pins. Evidemment, entre les rives du Lac de Zurich et la Baie de Calvi, entre les mélèzes des mayens de Sion et les pins de Stagno ou de Bavella, il y a déjà une différence de latitude de plusieurs degrés que l'on sent dans toutes choses, dans l' ardeur du soleil comme dans la tonalité des couleurs, l' intensité des parfums ou le tempérament des habitants. Que celui qui ne goûte pas l' été méditerranéen choisisse une autre saison mieux adaptée à ses goûts; mais pour l' être qui aime son ardeur généreuse, quelle joie de vivre dans l' épanouissement harmonieux de cette atmosphère et de ce climat! Faisons une restriction au sujet de la flore dont la période glorieuse est naturellement passée au mois de juillet. Il faut choisir. Au point de vue pratique l' alpiniste qui sera forcément un « bivouaqueur », bénéficiera en juillet et en août de la longueur des jours, de l' absence quasi totale des pluies, de la clémence des nuits ( clémence d' ailleurs toute relative; le froid est encore bien vif !), enfin de la sécheresse des rochers quelle que soit leur exposition. Il devra par contre parcourir maint pierrier là où il aurait trouvé au printemps un bon névé, mais les pierriers ne m' ont paru ni plus abondants ni plus terribles que dans nos Alpes, du moins dans les régions qui intéressent particulièrement l' alpiniste. En été, les bergeries élevées sont presque toutes abandonnées; elles ne seraient d' ailleurs que d' un maigre secours. Mentionnons encore deux petites particularités corses: la rareté et l' état fâcheux des sentiers de vallée ( il vaut parfois mieux les éviter ) et la fréquence sur certaines pentes ( même élevées ) des aulnaies, à travers lesquelles il est pénible de progresser. Les aulnes fournissent un excellent combustible pour le bivouac au-dessus de la zone des forêts. Nous avons trouvé très peu de sources éparses, mais les torrents assez nombreux garantissent l' approvisionnement en eau jusque dans le haut des vallons ( pour le repos de sa conscience, on aura ingurgité avant le départ un billi vaccin antityphique ).

Quelles sont les sommités les plus intéressantes pour l' alpiniste varappeur?

La région la plus riche de possibilités est la chaîne continue qui court nord-sud dans le groupe général du Cinto, dans sa partie comprise entre la Mufrella ( 2148 m .) et le Capo Tafonato ( 2343 m .) en passant par les Punte Stranciacone ( 2150 m. ), Missodio ( 2231 m. ), Minuta ( 2547 m .) et ses voisins à l' est jusqu' au Capo Larghia ( 2520 m .), le Capo Tighietto ( 2285 m. ), Ca])o Uccello ( 2295 m .) et la Paglia Orba ( 2523 m. ). Bons bivouacs de base dans le haut du Val d' Asco, le Val Viro et le haut du Vallon de Tuia.

Le Capo al Dente ( 2032 m .), situé plus au nord sur la même chaîne, est tout à fait digne d' intérêt. Bivouac dans le Val Tartagine ou, mieux, dans le haut du Val Melaja ( bergerie en dessous du Col de Tartagine ).

Enfin, le groupe des Aiguilles de Bavella ( entre 1200 m. et 2000 m .), tout au sud de l' île, offre quelques jolies varappées. Le caractère spécial de cette région et la vue originale sur les îlots au sud de la Corse renforcent l' in de la visite.

Voici quelques précisions sur les sommités que nous avons vues de plus près:

Cinto, 2710 m.

Guère intéressant pour le varappeur, à moins de rechercher la paroi. Sommité la plus élevée de l' île.

Cinque Frati, 1800—2000 m.

Cette arête à cinq sommets s' élève à l' est du Val Viro, en face de la Paglia Orba. Malgré son renom prometteur ( les « Kreuzberge » de la Corsel ), elle déçoit celui qui la parcourt après l' avoir contemplée de l' ouest ( Val Viro ). En effet, elle présente de ce côté une paroi abrupte et imposante tandis que le flanc oriental qui domine le Vallon de Calasima est moins incliné et abondamment parsemé d' herbe; si bien que chacun de ces cinq moines porte sur sa tête les traces du passage des chèvres — il est vrai qu' il s' agit de chèvres corses et que chèvre corse = chamois des Alpes. Nous avons fait la traversée du sud au nord en quatre heures ( allure lente ) du premier au dernier col. Seule la traversée du sommet 5 0e plus au nord ) me semble digne d' in. Sur le col qui relie ce sommet au Mont Albano, deux ou trois gendarmes se prêtent à une petite varappe de consolation.

Paglia Orba, 2523 m.

La face nord et la face est ( gravie par Finch en 1909 ) sont taillées à pic; la paroi sud-ouest, moins élevée, offre plusieurs voies d' ascension. Il doit exister une voie ordinaire franchement facile qui commence vers le milieu de sa base et « remonte toute la paroi en diagonale vers l' est »; encore faut-il la trouver. Je chercherais plutôt dans la partie qui regarde le Tafonato, en utilisant la succession de couloirs, cheminées et paliers caillouteux qui la caractérise. La montée à partir de la brèche elle-même ( Paglia Orba-Tafonato ) est sans doute très praticable. Du côté du Col Foggiale ( 1963 m .), la paroi est sillonnée par plusieurs cheminées offrant quelques voies parallèles d' ascen. A partir du col, on remonte d' abord le pierrier jusqu' au pied de la paroi, c'est-à-dire jusqu' à une selle d' éboulis ouverte entre elle et le point 2269. En regardant la paroi, on remarque à droite une cheminée particulièrement profonde dont l' extrémité inférieure aboutit dans le ravin en contrebas. Nous avons utilisé la cheminée immédiatement à gauche ( à l' ouest ) de celle-là. Monter, en tirant fortement à droite, à partir du point précis où la selle se soude à la paroi. Peu après on suit vers la droite une vire horizontale qui passe derrière un bloc saillant caractéristique juste avant d' accéder au bas de la cheminée que l'on remonte dès lors jusqu' au faîte. Hauteur de la paroi environ 150 mètres. Granit compact à grandes surfaces rugueuses, varappe très sûre et agréable, pas de difficultés spéciales. Toutes ces cheminées aboutissent à la large crête faîtière que l'on suit vers l' est. Une heure et demie du Col Foggiale au sommet.

Capo Tafonato, 2343 m.

C' est une traversée captivante qu' offre au varappeur cette arête effilée, doublement aérienne, puisque ses flancs verticaux sont évidés, vers leur point milieu, par un tunnel naturel de vastes dimensions qui les perce de part en part. L' arête au parcours à peu près horizontal forme deux sommets peu marqués, l' un à l' extrémité nord et l' autre un peu avant l' extrémité sud. Le granit est excellent, excepté un court passage au voisinage du sommet sud. La traversée se fait de préférence du nord au sud, en partant de la brèche Paglia Orba-Tafonato. Les parois du sommet nord qui la dominent sont très abruptes, mais creusées de profondes cheminées et fissures. De la brèche ou, plus exactement, du palier un peu plus élevé situé au pied de la paroi, nous sommes montés en ligne droite vers le sommet nord, par une série de cheminées et de vires, jusqu' à une vire plus vaste située à mi-hauteur. La partie supérieure de la paroi, mieux défendue, nous force alors à obliquer: de quel côté? Nous choisissons le gauche, c'est-à-dire le flanc qui regarde le Vallon de Tuia. C' est d' abord une grande cheminée, suivie d' une traversée vers la gauche sur des prises minuscules en pleine paroi jusqu' à une cheminée verticale dont la partie supérieure nous permet de rallier l' arête entre le sommet nord et le début du sommet sud. En suivant l' arête nous arrivons quelques minutes plus tard au sommet nord, tout enthousiasmés par cette belle escalade. De là nous voyons que le flanc ouest se transforme au voisinage immédiat du sommet nord en un pierrier facile que nous aurions atteint, à partir de la vire, si nous avions obliqué vers la droite ( flanc nord-ouest ). L' itinéraire ainsi défini correspondrait, je pense, à la « montée en spirale autour du sommet nord » que Finch — ou du moins son traducteur — décrit comme son itinéraire lors de la première traversée en 1909. Ce serait aussi probablement la voie d' ascension du sommet nord la plus commode. La traversée entre les deux sommets, intéressante encore que sans difficultés spéciales, se fait en suivant presque partout l' arête étroite. La descente du sommet sud débute par un tronçon d' arête effilée qu' on suit ( une vingtaine de mètres ) jusqu' au point où elle plonge à pic. Il faut alors descendre une dizaine de mètres sur le flanc est jusqu' à un vague « replat ». Il reste trente mètres environ à descendre en rappel jusqu' au vaste palier où se termine la traversée. Bec d' ancrage naturel. Au besoin, on trouve au milieu de cette descente une aspérité pour installer un deuxième rappel. L' arête forme encore deux sommets voisins, d' accès plus aisé, avant de s' abaisser à la Bocca Fuggi Gallo. Du palier on rallie facilement le tunnel par une succession de vires dans la paroi est ( il faut d' abord descendre sensiblement ). Du tunnel, en revenant un peu sur ses pas et en descendant encore, on trouve la vire qui permet de rallier facilement les abords de la brèche de départ. Le tour complet nous a pris quatre heures et demie dont une heure trois quarts pour la montée au sommet nord.

Capo al Dente, 2032 m.

Cette sommité est constituée par deux dents rocheuses de belle apparence séparées par une brèche. Nous montons d' abord à la brèche par la profonde cheminée-couloir du flanc sud-ouest ( qui regarde le Col de Tartagine ). En deux endroits des blocs qui l' obstruent sont surmontés par la gauche ( courtes dalles ). Pour le sommet nord, nous prenons dix mètres au-dessous de la brèche une cheminée à main gauche que nous remontons jusqu' au faîte. Jolie varappe peu difficile. Du sommet, vue plongeante sur la contrée de Calenzana et le golfe de Calvi, 2000 mètres au-dessous ( à condition d' y être assez tôt; une règle importante pour qui visite la montagne corse est de se mettre en route de très bonne heure; ceci non seulement pour éviter la chaleur pendant la grosse montée, mais surtout pour être sur les cimes avant qu' elles ne s' en de nuages, ce qui se produit très souvent au milieu du jour, de midi à 16 heures environ ). L' arête nord-ouest doit être intéressante, peut-être un peu moins aisée.

Pour nous rendre au sommet sud, nous redescendons la cheminée qu' au niveau de la brèche que nous rallions horizontalement. Le piton que nous voulons gravir nous présente ses flancs compacts et abrupts; les cheminées visibles surplombent dans le haut. Mais du côté gauche ( versant opposé au Col de Tartagine ) une grande dalle offre sur sa tranche supérieure un cheminement facile. Par cette voie nous contournons la dent et parvenons à une vire herbeuse dans la paroi qui domine directement le Val Tartagine. Continuant dans la même direction, nous enjambons un grand saillant du rocher et progressons encore quelques mètres en nous suspendant à la fissure qui court au haut d' une immense dalle rouge. Nous arrivons à la base d' une cheminée, très courte mais assez exposée, par laquelle nous accédons aux roches brisées du sommet. Pour la descente, nous passons la corde en double autour d' une aspérité et gagnons directement la vire herbeuse ( 8 à 10 mètres ).

Par l' itinéraire de montée nous gagnons la brèche, puis la base du couloir, après deux heures de belle varappe. La dénivellation est d' environ 150 mètres de la base du couloir aux sommets ( 40 mètres de la brèche ). La roche est un beau granit à grandes cassures rappelant celui des Aiguilles Dorées du Trient.

Bavella.

Ce massif n' est pas décrit dans les monographies de F. von Cube dans le D. Ö.A.V. et de A. Lejosne dans La Montagne.

Sur la carte, le groupe des aiguilles rocheuses de Bavella est divisé en deux par la route Zonza-La Solenzara qui enjambe le col. Côté sud, c' est une arête continue de dix kilomètres de long, de la Punte Ferriate à la Punta Quercitella. Son altitude oscille entre 1300 et 1500 m. ( le Col de Bavella est coté 1211 m. ). Cette chaîne aux parois abruptes et au faîte déchiqueté, surgissant des grandes forêts de pins de Bavella et de Zonza, est un spectacle impressionnant et prometteur.

Attirés par la prestance particulièrement audacieuse de la Punta Tafonata di Paliri ( 1331 m .), dont nous voyons entre les pins l' arête s' avancer sur le ciel, nous décidons d' en tenter l' ascension et gagnons le petit Col de Foce Finosa, dépression de son arête sud traversée par un sentier. Du col nous nous dirigeons vers le sommet, d' abord en passant à flanc de quelques premières éminences, puis par l' arête elle-même qui est très irrégulière, mais dénuée de toute difficulté. Une heure après notre départ du col nous sommes au sommet, formé par trois tours rapprochées. Seule l' escalade de la première tour — 30 mètres d' arête escarpée en roche poreuse — a demandé quelque effort. La corde est restée tranquillement au fond du sac. Pendant ce temps nos deux amis exploraient la chaîne vers la Calancha Murata et la Punta Velaco. Lorsque nous nous retrouvons au col, nous échangeons nos avis. Résumé: l' impressionnante arête, vue de près, n' offre pas grand intérêt pour le varappeur. Ce ne sont que blocs énormes et parois sans prises, mais un savant système de couloirs et de larges vires, plantées de broussailles et de pins, permet d' accéder à peu près partout sans difficulté et détruit tout effet héroïque. Il faut peut-être excepter le chaînon secondaire de la Punta di Bonifacio qui se détache de l' arête et s' avance vers le sud-est. Nous ne l' avons pas visité, mais il paraît de construction plus homogène et plus compacte.

Le groupe côté nord de la route devait nous dédommager largement le lendemain. Il commence immédiatement au-dessus du col à la Punta del Pargolo ( 1701 m. ?). En suivant de ce point la chaîne vers le nord, on rencontre successivement une dent de forme conique ( 1791 m ., une troisième éminence moins aiguë ( non cotée ) et après une large encolure herbeuse trois tours de granit foncé aux formes tourmentées. De la dernière de ces tours se détache vers l' est l' arête secondaire du Gio Agostino ( environ 1600 m .), aux parois taillées à pic. Plus au nord, la chaîne s' élève davantage, mais les pentes occidentales s' adoucissent tandis que le flanc oriental est une succession de parois compliquées, creusées de couloirs et de vallons séparés par des crêtes secondaires.

Notre premier objectif était la Punta del Pargolo, de valeur historique pour nous. Son sommet encadré par deux oreilles pointues domine le col de son profil caractéristique. Nous partons par un embryon de sentier qui nous conduit dans la combe ouverte à l' aplomb ( au sud-ouest ) du sommet. Nous remontons les pentes rapides, parsemées de rochers, jusqu' au pied de la paroi, puis nous grimpons par un couloir à l' encoche de l' oreille orientale. Nous sommes juste au-dessous d' un surplomb d' une quinzaine de mètres qui défend l' accès aux rochers supérieurs... l' effort serait trop dur et nous ne le risquons pas. Nous descendons un peu derrière l' oreille, puis par une suite de vires faciles nous contournons toute la « nuque » du mont ( c'est-à-dire les flancs qu' on ne peut pas voir du Col de Bavella ) jusqu' à une cheminée par laquelle nous parvenons à l' encoche de l' oreille occidentale en 30 mètres de grimpée assez essoufflante. Nous escaladons sur une vingtaine de mètres les rochers de l' arête sud-ouest qui dominent l' encoche, puis nous nous engageons dans la paroi à gauche ( face nord-ouest ); encore une jolie traversée au-dessus d' une cheminée verticale, dans de la roche poreuse ajourée comme de la dentelle, et nous voici à la grande vire qui monte en écharpe dans ce flanc jusqu' au voisinage du sommet. La fin n' est plus qu' un jeu d' enfant. Pour la descente, nous avons le choix entre trois « chemins ». L' itinéraire de montée est écarté. La descente du grand surplomb au-dessous duquel nous avons passé tout à l' heure nous tente davantage. Nous descendons sans difficulté jusqu' à son rebord supérieur. Un peu au-dessus, un anneau de corde passé dans un pore du granit témoigne d' un ancien rappel. Malheureusement, nous avons laissé à pied d' oeuvre notre corde de 30 mètres ( qui suffirait probablement ) et n' avons pris pour cette ascension qu' une petite corde de 15 mètres, nettement insuffisante ici. Aussi remontons-nous quelque peu pour examiner la troisième voie repérée. C' est une cheminée presque verticale et assez longue, puisqu' elle débute au-dessous de l' extrémité supérieure de la grande vire ( suivie à la montée ) et plonge en trois bonds hardis jusqu' au pied de la paroi. Mais, dans une bonne cheminée, quel à-pic ne descendrait-on pas? Celle-ci s' avère plus facile qu' elle ne paraît, et après une descente rapide et pleine de charme, nous nous retrouvons au col qui sépare la Punta de sa voisine du nord. Cette dernière paraît mieux défendue et son sommet nous domine de plus de 200 mètres. La qualité de la roche nous engage cependant à tenter l' ascension directe ( du sud ). Nous suivons d' abord la grande vire, débutant par un système de fissures, qui monte de droite à gauche à travers la partie inférieure de la paroi jusqu' à une encoche de l' arête sud^ ouest. De l' encoche nous escaladons l' arête ( une quinzaine de mètres ), puis nous nous engageons dans la paroi à gauche ( face ouest ), en continuant à monter en direction du sommet. L' escalade dans cette face verticale est de premier ordre, le granit est compact, sans un défaut, et les prises aussi rares que solides. Après quelques cordées nous traversons horizontalement à gauche sur un balcon ( un chat sur une gouttière !), descendons deux mètres et traversons une cheminée verticale pour trouver un point d' assurage derrière un roc saillant. Nous sommes au milieu de la face ouest et à une cinquantaine de mètres sous le sommet. Malheureusement une défaillance de l' un de nous vient arrêter l' ascension en ce point, d' où j' aperçois la ligne qui nous conduirait probablement à la cime. Il ne nous reste qu' à redescendre avec précaution le chemin parcouru. De retour au col, nous contournons la dent par l' est et remontons au col suivant. Nous voyons alors l' envers de cette pointe qui n' est pas tout à fait aisé quoique moins abrupt et parsemé d' herbe. Une ligne d' ascension partant du col grimpe un talus, traverse quelques dalles et atteint le sommet par deux cheminées; c' est, me semble-t-il, la voie la plus simple pour parvenir sur ce pic.

Nous contournons ensuite la troisième éminence par l' est et remontons à la large encolure qui lui fait suite. Nous contournons encore la première des tours suivantes, par la gauche cette fois, et constatons qu' elle est facilement accessible du nord par quelques profondes cheminées. Au nord, au delà d' une petite dent se dresse la deuxième tour qui nous paraît être le point culminant de toute cette première partie de la chaîne. Nous l' escaladons en suivant une ligne droite vers le sommet. De gradin en gradin, nous nous élevons par des cheminées verticales, taillées à grands coups dans d' énormes blocs d' un granit splendide. Un passage surplombant peut être forcé grâce aux pores étranges dont la roche est creusée; on y trouve des prises excellentes, les bras plongeant jusqu' au coude à l' intérieur du rocher. Du sommet nous voyons la dent suivante qui nous domine encore de quelques mètres. Au delà apparaît le plateau circulaire de la Punta del Fornello ( 1930 m. ). A la descente, nous suivons sauf une variante notre voie de montée, puis, par un ravin des pentes est, nous rentrons au Col de Bavella; la Sardaigne, les îlots des Bouches de Bonifacio et 1a mer miroitante s' enfoncent derrière la muraille de la Calancha Murata qui reprend sa hauteur et sa fierté. Voici le soir, si tôt arrivé, où nous devons quitter le granit des montagnes corses. Demain nous aurons changé de monde, demain nous vivrons de nouveau la vie de la mer à bord d' un petit voilier...

Pour terminer, voici quelques renseignements actuels:

P. L. M.: Ce service d' auto fonctionne maintenant d' une façon sûre. Avec les services publics d' auto il forme un réseau de transports routiers très complet, en tous cas en été.

Cartes: Ne pas compter en trouver en Corse. L' agence Hachette d' Ajaccio ne possède que les feuilles du service de l' armée, et encore pas toutes. Il vaut mieux s' adresser à l' avance à la maison principale à Paris.

Services continent-Corse ( Compagnie Fraissinet ): En été, départs de Marseille tous les jours sauf mardi et vendredi. De Nice, tous les jours sauf lundi et samedi. De Toulon, le samedi. De Livourne, le mercredi. Les prix sont modiques. On peut traverser de Nice à Calvi déjà pour 30 francs français! ( sur le pont ). Pour les bourses mieux garnies, service d' hydravion ( Air-France ) tous les jours ( sauf lundi ) pour Ajaccio; Marseille-Ajaccio 350 francs français.

L' exploitation forestière du Val d' Asco n' est plus en activité. Par conséquent, on ne peut plus se servir du téléférique, ni s' approvisionner à Giunte qui est maintenant un lieu de désolation et de solitude. Nous avons dû redescendre pour cela à Asco.

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