Varappes autour d'Engelberg

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par Alfred Amsfad.

La vallée d' Engelberg est déjà dans l' ombre. Le son d' une cloche de couvent retentit. Le rouge manteau de neige glacée du Titlis pâlit lentement. Les tours calcaires des Spannörter projettent vers le ciel leurs languettes, telles des flammes expirantes. A gauche, le massif du Schlossberg se perd dans l' obscurité.

Tout alpiniste de la Suisse centrale connaît sans doute le nom de ces sommités, comme tout varappeur connaît aussi ceux du Salève, des Engelhörner, des Kreuzberge et d' autres encore. Toutefois, ce n' est pas de ces sommets qu' il sera question ici, mais bien des montagnes moins connues des environs d' Engelberg, où j' ai eu le privilège de suivre plusieurs routes offrant toutes quelque chose d' extraordinaire tant sous le rapport des charmes naturels que sous celui de l' escarpement et des difficultés.

I.

Crête est du Lauchernstock ( 2642 m. ).

Au nord, au-dessus d' Engelberg, se dressent les imposants Wallenstöcke. Partant de là, une chaîne de montagnes s' étend à l' est vers le Rotstock d' Engelberg; au nord de cette chaîne se trouvent les alpages verdoyants et le nouveau lac de barrage de la Bannalp. Au sud, la cabane du Ruckhubel du Titlis C.A.S. offre un abri. Un sommet de ce chaînon, le Lauchernstock — pour autant que je le sais —, n' a jusqu' ici été gravi que par le flanc nord et l' arête ouest. Serait-il vraiment impossible de l' atteindre encore par une autre voie? Je savais qu' on avait tenté en vain de l' attaquer par l' arête est. En examinant celle-ci pour la première fois du sud-est, je secouai la tête en me disant in petto: « impossible! » Elle se dresse comme une lame de couteau ébréchée, inapprochable et se termine au sommet par un puissant surplomb. Un jour, nous nous trouvâmes au pied de cette arête et pûmes l' examiner à loisir; mais nous renonçâmes à en tenter l' ascension, parce que nous nous ressentions encore d' une rude varappe du jour précédent et que le temps nous paraissait incertain.

Environ deux semaines plus tard, le 8 août 1937, je me trouve au Schlittkuchen ( environ 2490 m .) avec mes camarades de courses Hans Flachsmann et Paul Müller, auxquels j' avais parle avec enthousiasme de l' arête est du Lauchernstock. Un peu au-dessus de cette échancrure, entre le Ruchstock et le Lauchernstock, nous chaussons nos souliers de varappe et nous nous encordons. Jusqu' au début de I' arête proprement dite — que j' estime à 100 m. de haut environ — il n' y a que trois gradins d' arête, courts et escarpés, qui permettent une petite grimpée, laquelle nous « réchauffe » en vue de ce qui nous attend. Le soleil descend de plus en plus sur notre arête, et bientôt nous nous trouvons en plein dans sa clarté. La dernière sensation de trac — qui nous prend si facilement avant une entreprise sérieuse — disparaît.

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Près de nous l' arête proprement dite s' élance vers le sommet, en deux jets abrupts, reliés par un bout horizontal.

Il est 7 h. 15. Je dépasse rapidement les premiers mètres dans une roche aux prises excellentes. Cependant, le rocher n' étant malheureusement pas très sûr, je dois enlever pas mal de pierres branlantes qui tombent avec fracas dans l' abîme. Au fur et à mesure que nous montons, la varappe devient plus exposée et, pour obtenir la sécurité requise, je dois recourir à la consolidation par des pitons qu' il s' agit d' enfoncer avec précaution, afin de ne pas faire sauter des blocs de l' étroite arête. Au bout d' au moins 20 mètres j' arrive à l' endroit où l' arête devient excessivement étroite et verticale. Je n' ose pas l' attaquer directement. Le rocher est trop peu sûr et il n' y a pas possibilité d' y assurer mon avance. Je suis forcé de gagner le flanc nord qui est dans l' ombre. Je traverse prudemment une paroi verticale jusqu' à une petite place gazonnée où je plante un piton, et mon ami Flex me suit. Maintenant, la paroi qui nous sépare de l' arête est presque verticale, quelque peu friable, et ses rares prises sont souvent pleines de mousse et d' herbe. Après 5 m. de montée je puis enfoncer un premier piton et peu après un second. Un certain moment je crois pouvoir atteindre de nouveau le fil de la crête, mais mon essai échoue. Il ne me reste pas autre chose à faire que d' escalader encore un certain nombre de mètres sur cette « maudite » paroi. Je désire ardemment m' assurer à un piton de plus, mais je n' aperçois aucune fissure où je puisse enfoncer une pointe. Tous mes muscles sont tendus, mes doigts s' agrippent à de petites aspérités. La varappe m' absorbe à tel point que je ne me rappelle plus comment, en somme, j' ai réussi à me hisser. Je ressens comme une gifle, comme une douleur physique, le vif éclat du soleil qui m' atteint au moment même où j' élève la tête au-dessus du bord de l' arête. Flex suit et cogne patiemment sur les trois pitons enfoncés dans le flanc pour les enlever. Ainsi, Molino, assuré par le haut, peut suivre directement. Il adhère à l' arête tranchante comme le ferait une mouche!

Le soleil est brûlant. Nous nous arrêtons sur une dalle pour prendre rapidement quelque aliment et, lorsque je réclame à Molino un peu de thé pour rafraîchir ma gorge desséchée, il me répond qu' il m' en servira avec plaisir — en bas, au dépôt des souliers...

Un petit bout d' arête horizontale nous sépare de l' élancement du sommet dont la partie supérieure est en surplomb. Sérieusement je me demande si nous y arriverons. En tout cas, il faudra nous en tenir à l' arête puisque ni la paroi sud verticale, lisse comme une anguille, ni le flanc nord surplombant ne nous permettent de songer à l' éviter. Les vingt premiers mètres de l' élancement nous grimpons prestement d' abord sur l' arête, ensuite dans une fissure latérale à droite qui nous amène au dernier bon appui et emplacement de consolidation, derrière un éperon rocheux. La tête du sommet nous domine, menaçante. Néanmoins, je suis déjà certain que nous surmonterons ce dernier obstacle, étant donné que — contrairement au premier contrefort — le rocher est merveilleusement solide là-haut. Avec une roche pareille, même une varappe fort difficile fait plaisir! A la droite de l' arête je grimpe environ dix mètres jusqu' à un angle en dessous du surplomb où j' établis une consolidation irréprochable au moyen de deux pitons plantés à hauteur égale. Une tentative inutile d' attaquer directement le surplomb me ramène aux pitons; car ce n' est pas un surplomb « ordinaire » sur lequel on trouve illico de bonnes prises; mais au-dessus il y a, comme une espèce de tête chauve, une dalle abrupte sans prises. Je cherche une autre issue, je la trouve à ma gauche. Par une paroi lisse je me dirige de côté en tâtonnant, et tout en haut je trouve une prise à laquelle je hisse mon corps sur la dalle particulièrement abrupte qui conduit au sommet; là, sur de minuscules saillies, j' attends que Flex soit arrivé aux deux pitons de l' angle. C' est qu' il doit me laisser la corde tout à fait lâche; la moindre saccade risquerait de me faire perdre l' équilibre, ce qui manquerait de charme à cause du surplomb sous mes pieds! Sur des aspérités de rocher, je traverse la dalle vers la gauche et j' arrive à un dièdre. Là je réussis à enfoncer un dernier piton quoique j' aie à peine une seule main de libre. Lorsqu' il pénètre en résonnant dans le rocher et que la corde s' engage dans le mousqueton, je pousse un soupir de soulagement. La paroi sud à mes pieds descend verticalement jusqu' aux alpages du Ruckhubel. Coup d' œil fantastique qui me fait oublier pendant quelques instants la difficulté de l' entreprise! Je grimpe prudemment par le dièdre jusqu' à ce qu' un surplomb me force à traverser vers la gauche, où se fait remarquer à nouveau « un manque d' excédent de prises » selon l' expression de Flex en me rejoignant. Ensuite je gravis lestement des rochers plus faciles jusqu' à un bon appui où je puis assurer solidement mes camarades. Une longueur de corde nous amène au signal du sommet où, rayonnants de joie, nous nous serrons cordialement les mains. Il est 13 h. 15.

Quoique nous n' ayons escaladé qu' un sommet modeste, peu connu, une satisfaction extrême nous étreint, ce qui se justifie d' autant plus que nous n' avons quitté la ville poussiéreuse que pour quelques heures.

C' est dommage que l'on comprenne parfois si peu le goût des alpinistes pour des entreprises de ce genre! Les varappes telles que celle que je viens de décrire constituent souvent pour moi un événement plus émouvant et plus profond que mainte ascension de hauts sommets renommés. Ces impressions personnelles qui, du fait des routes choisies, ont une empreinte spéciale, restent dans l' écrin de nos souvenirs comme une pierre lumineuse.

Caractéristiques de la route.

Varappe très exposée, rochers très raides, ce sont là les caractéristiques de cette escalade.

A son premier jet l' arête est un peu friable tandis qu' à sa partie supérieure le rocher est remarquablement solide. Toute la route se prête librement à la varappe, mais nécessite des pitons pour assurer la grimpée. Hauteur de l' arête environ 100 m. Durée de la montée ( équipe de trois ) six heures.

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