Vingt-cinq ans: un album nostalgique

Emil Zopfi, Schwändi ( GL )

( 2 ) Rencontre Au cours d' une lecture publique, une femme avait attiré mon attention. Elle était seule, parmi les étudiants et les professeurs qui remplissaient le quart de l' aula. Entourée de chaises vides, elle m' écoutait, attentive, et semblait ne pas faire partie du public. Après la séance, elle s' était approchée pour m' adres quelques mots:

-Tu te souviens de moi?

-Jeanine! répondis-je. L' arête ouest de l' Altmann! Tes ongles étaient longs et peints, et tu n' en avais pas cassé un seul!

Les ongles maintenant n' étaient plus laqués.

- Les souvenirs de ce temps-là m' ont aidée à supporter beaucoup de choses, a-t-elle ajouté. Je suis seule maintenant.

- Et moi, répliquai-je, j' étais bien jeune et timide, je n' osais même pas te donner le baiser du sommet.

Nous nous sommes rattrapés avant qu' elle monte en voiture! Après plus de vingt ans!

( 3 ) Les esprits Seul dans la cabane Garschina, j' attendais un ami. On a frappé à la porte. Je suis allé voir, mais il n' y avait personne. Seul le brouillard dense et gris enveloppait la cabane. On a ( 1 ) Lettres «... a abandonné la varappe. Et quelques-uns sont morts en montagne ». Voilà ce que je t' écrivais, et tu m' as alors répondu: « Tous tes amis n' ont pas renoncé, et ils ne sont pas tous morts en montagne... Personne ne peut oublier, sa vie durant, les merveilleuses journées passées en montagne... » «... mon premier souvenir, t' ai encore écrit, c' est toi: j' étais avec ton père devant la cabane Garschina. Avec ses jumelles, il me faisait voir deux points noirs sortant de la paroi de Scheien: c' étaient Sepp et toi-même. L' été suivant, nous avons rencontré Sepp dans la même cabane. Il voulait faire le Drusenfluh avec un camarade, alors que nous, nous devions redescendre dans la vallée, le lendemain. Le soir même, un orage avait éclaté, et Sepp, qui bivouaquait, avait été écrasé par un bloc de pierre. Tu t' en souviens certainement. Quelques années plus tard cependant, c' est nous qui escaladions la paroi du Scheien. Derrière nous, Toni conduisait une cordée. Lui aussi, hélas! a disparu. » frappé de nouveau, et toujours personne. Rien que le silence hostile d' un soir cotonneux. Quelqu'un me faisait-il une farce, ou bien était-ce un esprit?

Au troisième coup, parfaitement distinct, je me glissai à la fenêtre, à demi paralysé par la peur, pour scruter les environs: un choucas pi-quetait le seuil de la porte. Il voulait manger!

( 4 ) Mon sauveur Nous ne fûmes qu' une seule fois à la même corde. A vrai dire, nous n' étions pas encore encordés lorsque la couche de neige fraîche se détacha, dans un petit goulet des Tours du Bockmattli: un ouragan noir, assourdissant, dévastateur se précipitait sur nous.

Heini se planta devant moi, rivé à son piolet, jusqu' à ce que l' avalanche eût passé. Nos regards étaient fixés sur un ressaut rocheux de cinquante mètres, juste au-dessous de nous.

Heini avait tenu bon, nous étions sauvés. Nous nous encordâmes et poursuivîmes la montée, sans échanger de longs discours. Deux ans plus tard, il dévissait à la Tour orientale. Le piton de relais était mal fixé.

( 5 ) Rappel Notre spécialité consistait à descendre en rappel sans utiliser de cordelette ni de pitons. Nous disposions la corde autour d' un becquet et celui qui était le plus bas devait tester l' ins pour voir si la corde pouvait coulisser. Nous étions apprentis et nous avions trop peu d' argent pour laisser du matériel sur place. C' est ainsi que nous descendîmes la Pioda di Sciora, jusqu' à la dernière longueur, audessus de la rimaye. Hansruedi fit l' essai, mais la corde passa par-dessus le becquet et tomba: j' étais bloqué, quarante mètres plus haut sans moyen pour descendre. Un heureux hasard fit que je trouvai vingt mètres de cordelette dans mon sac et que Hansruedi put grimper aussi vingt mètres dans une fissure. C' est ainsi que j' ai pu récupérer la corde. Parvenu au bas du rappel, je constatai que mon ami avait disparu: il avait continué sans m' attendre. Nos nerfs à tous deux avaient lâché.

( 6 ) Un « Valteline » millésimé Cinq minutes après la diffusion de ma pièce radiophonique Nuit de bivouac, le téléphone sonne. Un monsieur me félicite. Au cours de la conversation, il s' avère que nous nous connaissons; nous avons déjà grimpé ensemble, et nous nous sommes trouvés une fois dans une cabane avec un groupe. Ce soir-là, nous avions fêté et bu, bu abondamment, et nous nous étions disputés. Il nous avait jeté de la mort-au-rat au visage et je luis avais répondu par un coup de poing à la figure; il avait alors sorti de sa veste une bouteille de Valteline, millésime 52, et me l' avait cassée sur la tête. Ma tête avait résisté, mais non point notre amitié. Nous n' avons pas reparlé de cet épisode au téléphone; nous avons discuté de ma pièce, qui lui avait plu, et il me confia aussi qu' il grimpait encore, à l' occasion...

( 7 ) Blessure Nous avions fixé un rendez-vous au « Gwiirz » pour ce samedi soir, mais Hans n' était pas venu et n' avait pas donné signe de vie. Plus tard, il prétexta qu' il pleuvait ce jour-là. Certes, il avait plu, et le dimanche aussi; pourtant je ne pouvais lui pardonner de m' avoir laissé en plan; j' étais en colère, au point de ne plus rien désirer savoir de lui. Je le lui dis lors d' une course du Club, en montant à la cabane Krönten.

-Je ne grimperai plus avec toi, lui avais-je déclaré.

Il s' était tu, profondément blessé.

Nous ne nous sommes plus revus. Quelques années plus tard, il fut emporté par une avalanche.

De l' avoir ainsi blessé me fait mal, aujourd'hui encore.

( 8 ) Sixième degré La voie avait été longue et difficile; ce n' était pas encore un vrai VIe degré, mais il s' en fallait de peu. Le retour à la maison, à vélo et sous l' orage, m' avait totalement épuisé. Et je devais, comme de coutume, me sortir des plumes à cinq heures et quart, le lundi matin.

Pâle, égratigné, presque malade, je fus convoqué par mon patron qui me signifia une interdiction de varapper, immédiate et absolue, en me menaçant de casser mon contrat d' apprentissage si je ne renonçais pas à cette activité.

J' ai passé la semaine dans cette sombre fabrique, sombre et mal aérée, alors que, dehors, il faisait un temps resplendissant, mais, le samedi suivant, je passai, pour la première fois, le sixième degré de difficulté!

( 9 ) Enterrement Avant de faire sa connaissance, j' avais déjà entendu parler de lui. C' était un alpiniste doué et bien connu. Et voilà qu' on se retrouvait aux portes de la ville. Il pleuvait, et l'on avait disposé des planches sur le sol détrempé du cimetière. Tout le monde était là, et chacun prenait la pelle pour jeter un peu de terre sur le cercueil tout en songeant à l' avalanche qui l' avait emporté: pourquoi lui et pas moi?

Après quoi, nous nous sommes attardés, quelques camarades et moi-même. Nous avons parlé des conditions de neige et évoqué d' autres accidents, exprimant tous notre espoir de voir l' été arriver enfin...

( 10 ) Cabane Krönten II existe des jours qui nous paraissent uniques. On voudrait alors que le temps s' arrête, ne serait-ce qu' un court instant, pour nous permettre de savourer pleinement le bonheur.

C' était l' arrière, et nous avions passé la nuit, seuls dans la cabane. Le lendemain, Christa et moi escaladions la Tour méridionale. Il faisait bon. Nous nous élevions dans le grès micacé, le long des petites prises. Un mur de fœhn se formait au sud dans un ciel sinon sans nuages, sombre ( presque noir ), au point qu' il nous semblait apercevoir les étoiles en plein jour.

( 11 ) Au point de départ de la voie Notre fils avait deux jours, Christa était à la maternité et nous ne trouvions pas ce sacré point d' attaque du Pilier sud du Telli, après une marche d' approche interminable dans les rochers brisés. Vers onze heures, lorsque nous découvrîmes enfin le premier piton, je songeai que notre gosse avait maintenant deux jours et que je n' étais allé qu' une fois à l' hôpital. Mais nous avons quand même attaqué. Paroi raide, rocher difficile, orage au retour. A neuf heures, du soir, je téléphonais à Christa. L' homme s' oublie en grimpant: il vit dans un autre monde.

( 12 ) Salbitsud C' était encore à l' époque des grosses et lourdes chaussures de montagne. Hanspeter, le débutant, portait déjà des chaussons de varappe, légers et souples. Moi, l' alpiniste chevronné, je n' aimais pas beaucoup ça.

Mon compagnon s' était engagé dans une fausse voie et il dut s' en tirer - j' en frémis en-corepar un saut.

Pour moi, dans un pareil cas, c' eût été la chute à coup sûr. Au cours de la descente, Hanspeter glissa encore sur la neige dure et se retrouva dans un ruisseau. L' alpiniste averti que j' étais lui dit alors:

- Mon ami, si tu continues ainsi, tu seras bientôt un homme mort!

Et il a continué! Il a grimpé ensuite avec des semelles sans relief et en compagnie de plus jeunes camarades.

Nous nous sommes perdus de vue pour nous retrouver un jour, par hasard, devant un ordinateur. Nous avons alors pensé que nous pourrions refaire une tentative: peut-être que l' un et l' autre avaient évolué entre-temps. J' étais d' accord d' essayer. Mais seulement avec des semelles sans relief, avait-il précisé. Je m' y résolus donc, et je fus conquis par ces chaussures souples, par ce nouvel art de grimper, et aussi par mes nouveaux amis.

( 13 ) Histoire d' amour Ils étaient montés dans le train à St-Gall, deux jeunes hommes et une femme. A Ziegelbrücke, une deuxième femme, chaussée de « baskets », attendait sur le quai, avec un sac à dos bien rempli et des skis. Elle était jeune, mignonne, et faisait de grands signes. On était à Pâques et le temps était radieux. Un des deux hommes descendit du train, serra la jeune femme dans ses bras, lui donna un bai- ser et prit son sac. Ils montèrent en voiture. Le train devait attendre encore une correspondance.

- As-tu pris mes souliers de ski? demanda-t-elle tout à coup.

Le jeune homme pâlit, puis fit signe que non! Une vive discussion s' éleva. Que fallait-il faire? Descendre à Glaris pour louer une paire? Non, il ne fallait pas risquer de manquer l' auto postale pour Urnerboden où ils avaient réservé une chambre pour Pâques, car ils avaient inscrit le Gemsfairen et le Claridenstock à leur programme.

Devraient-ils aller à Lucerne, où elle avait une chambre, et ne partir que le lendemain? Ou encore descendre quand même à Glaris et trouver un autre moyen de transport pour Urnerboden?

La correspondance arrivait. Ils étaient maintenant de nouveau sur le quai et continuaient à discuter, mais je ne pouvais plus entendre leurs voix. Ils prirent enfin une décision et s' embrassèrent. Il remonta dans le train. Soudain, il s' avisa qu' elle avait les provisions. Elle, sur le quai, sortit alors une sacoche de son sac et la lui tendit par la fenêtre du train qui se mettait en branle. Elle est restée sur le quai, seule, avec son sac à dos, ses skis et ses chaussures de basket. Et elle faisait de grands signes.

( 14 ) Messner Mille cinq cents personnes étaient accourues pour écouter sa conférence, et le projecteur de diapositives était en panne. Noir total, la terreur de tout conférencier. Il a néanmoins gardé son calme et changé l' ampoule, alors que le bruit de fond des conversations s' am dans la salle. Mais l' appareil ne fonctionnait toujours pas. D' une voix posée, il s' enquit d' un électricien. Parmi mille cinq cents alpinistes, il devait bien y avoir un électricien! Quelques-uns s' annoncèrent, et l' un d' entre eux découvrit qu' une fiche était dé-branchée.

J' ai admiré le calme de Reinhold Messner. Beaucoup plus que tout ce qu' il nous a montré ensuite sur ses diapositives.

( 15 ) Cengalo Au cours d' une marche d' approche dans la caillasse morainique, Frédy m' a demandé:

- Les ALPES organisent un concours litté-raire.Vas-tu y participer?

Ma réponse fut négative: j' en avais déjà fait un, sans rien gagner, et l' envie me manquait de recommencer.

Plus tard, sur le glacier, alors que nous grimpions en taillant de petites marches ( nous n' avions pas de crampons ), je me souvins de Christian Klucker, grand guide et tailleur de marches infatigable dont l' esprit devait rôder alentour. L' éternel tailleur de marches... Je pensai alors que je pourrais écrire un récit sur cette journée et sur une maladie baptisée « syndrome de Klucker ». Je le fis et... gagnai le prix.

( 16 ) A Morgiou Huit coups de feu dans la nuit. Je les avais comptés et j' ai même dit à Hanspeter qu' il y avait de quoi remplir un magazine entier. Huit coups, des cris répercutés par les falaises, puis le calme, le vent aux cimes des pins, la respiration des vagues dans les calanques.

Selon le récit fait le lendemain matin par un barman, un policier ivre avait tiré parce qu' on refusait de lui servir un nouveau whisky.

La même nuit, nos voitures avaient été fracturées et cambriolées. Nous passâmes donc quelques heures au commissariat principal de Marseille afin d' obtenir l' attestation pour l' as. En entendant le nom de Winterthur, l' inspecteur se mit à raconter: après la guerre, il était venu dans cette ville comme enfant de réfugiés. A l' époque, tout était différent, di-sait-il, et de se plaindre amèrement de la situation dans son pays: le crime s' étend et nous sommes impuissants, affirmait-il; si l' ar d' un voleur ne se fait pas dans les règles, la presse s' en mêle...

J' ai pensé aux huit coups tirés dans la nuit, j' avais vraiment eu peur.

( 17 ) Géranium Depuis des années, les conditions n' avaient jamais été aussi bonnes pour faire le Tödi. Aussi ai-je pris mon courage à deux mains et j' ai téléphoné à un copain que je n' avais plus rencontré depuis longtemps.

Il viendrait volontiers, avait-il répondu, mais il avait malheureusement promis à sa femme d' acheter des géraniums pour les bacs à fleurs: c' était le bon moment pour les planter, et puis ils étaient en action.

- Les conditions sont idéales, viens donc avec moi, insistai-je.

Il regrettait beaucoup.

- Appelle donc une autre fois, et bonne course! me dit-il encore.

Je suis parti avec mon beau-frère; les conditions étaient véritablement uniques: neige poudreuse sur le glacier, sur fond de gros sel. Je n' ai jamais rappelé.

( 18 ) Chaussures de montagne Un couple - une jeune femme et un monsieur plus âgé - avait passé la nuit à la cabane Tresch. Rentrée à la maison, ma femme Christa constata qu' elle s' était trompée de chaussures en quittant la cabane; elle les avait sans doute échangées avec celles de la jeune femme. Je trouvai l' adresse et le numéro de téléphone auprès du gardien et j' appelai. C' est une dame qui répondit.

-Vous êtes bien allée récemment à la cabane Tresch? demandai-je. Réponse négative.

- Le gardien m' a donné votre adresse.Vous avez pourtant bien passé une nuit là-haut avec votre mari! Ma femme a échangé ses chaussures avec les vôtres.

-Je ne possède pas de souliers de montagne, me répondit-elle. Mon mari fait quelquefois des excursions, mais il part toujours seul.

- Excusez-moi, ai-je bredouillé, il s' agit sans doute d' une erreur!

( 19 ) Chute Cet été-là, je travaillais à un récit où il était question d' un alpiniste âgé qui retournait sur la montagne de ses rêves. Il avait trouvé l' oc d' escalader une paroi difficile en compagnie d' un jeune, mais il avait fait une chute.

J' avais déjà décrit cette chute lorsque Ueli m' appela pour me proposer de venir faire le Pilier Villiger avec lui. Le vieil alpiniste et le jeune... Je connaissais la voie, elle avait été aussi jadis un de nos rêves.

Dans le passage-clé, un bourrelet en surplomb avant une fissure, mon pied gauche glisse, et je reste suspendu à un anneau de corde par mon pied droit. Je tombe donc la tête la première dans le vide. Chute lente et douce. Etrange suspension à la corde élastique. Pendant la chute, je songeais à mon histoire. La réalité avait dépassé la fiction.

( 20 ) Livre du sommet J' étais assis à mon bureau lorsque le téléphone a sonné:

- Ici la police cantonale de Glaris. Puis-je parler à votre mari?

- Mais je suis moi-même un homme!

- Vous êtes une femme! Je l' entends à votre voix.

-Je suis désolé, mais je suis bien un homme. Ma voix est en effet un peu haute au téléphone.

- Possédez-vous une moto?

- Oui, j' en possède une. A-t-elle été volée?

- Etes-vous déjà allé à Sool avec cette moto?

- Il y a trois semaines. J' ai fait l' ascension du Schild.

J' avais gravi le Schild, en partant de Sool, au cours d' une fraîche journée d' automne. La première neige couvrait déjà le sommet. Je n' avais rencontré personne durant la montée, et, sans raison aucune, contrairement à mon habitude, j' avais inscrit mon nom dans le livre du sommet.

J' expliquai tout cela au policier qui m' inter longuement. Ce matin-là, on avait aperçu une femme avec un sac de montagne bleu qui s' éloignait de ma moto, en direction du Schild. On avait ensuite retrouvé son sac, mais plus aucune trace de la femme.

- Avez-vous rencontré une femme?

- Non... Mais mon nom est inscrit dans le livre du sommet. Vous pouvez vérifier, c' est mon unique alibi.

Une histoire de meurtre? Une erreur? J' étais heureux de m' être inscrit dans le livre.

( 21 ) Eldorado J' avais rencontré Heinz, le philosophe et le phénomène de l' escalade, à un relais. Il conduisait la cordée qui nous suivait. Tandis qu' il installait l' assurage, il me déclara:

-Tu es venu lire une fois quelque chose dans ma classe. Nous devions t' écrire à la suite de cette lecture.

Je m' en souvenais vaguement.

Un jour, il m' écrivit pour de bon et pour me proposer de grimper avec lui. C' est ainsi que je découvris un ami avec lequel je vécus mes trois plus belles journées d' escalade, à Y Eldorado, près du lac du Grimsel: Motörhead, Métal hurlant, Septumania. Fissures, dalles lisses, escalade libre intégrale dans un magnifique granite ferme et chaud.

- Heinz, tu es mon porte-bonheur, lui ai-je dit quelquefois.

( 22 ) Voies odorantes C' est ainsi que je qualifiais dans un de mes textes les voies du Grimsel, sur lesquelles les grimpeurs s' agitent comme des fourmis. Beaucoup de lecteurs n' ont pas compris l' allu: l' aventure suivante les éclairera sans doute.

La voie Septumania suit durant quatre longueurs une rainure creusée dans la dalle. Dix mètres au-dessus du troisième relais, une « fourmi » mal élevée avait fait ses besoins, juste au départ de la rainure, de sorte que nous dûmes faire de la gymnastique artistique sur un tas de matière fécale.

La nature semblait nous en vouloir: après la sixième longueur, il commença à pleuvoir et nous dûmes redescendre. Au relais situé au-dessous des « toilettes » en plein air, une soudaine cascade se mit à dévaler la rainure. Depuis cet événement, je sais ce que ressent un rat d' égout lorsque quelqu'un tire la chasse d' eau. La nature a un penchant instinctif à l' autonettoyage: le lendemain, la Septumania était de nouveau en parfait état de propreté. Nous aussi!

( 23 ) Vrenelisgärtli Dans une de mes premières courses de montagne, j' ai vu un homme dévisser dans la paroi de Guppen. Un bloc, cédant sous son pied, avait sectionné la corde et fait tomber le grimpeur dont la chute ne fut stoppée que cent mètres plus bas par une vire neigeuse.

Depuis cet accident, j' ai détesté le Glärnisch, sa roche friable et traîtresse. Je ne voulus plus jamais y retourner.

Mais aujourd'hui que j' habite à son pied, que chaque jour mon regard s' élève vers la paroi de Guppen, le temps de la réconciliation est venu.

Je pars seul, monte de Käseren à la cabane du Glärnisch, et traverse le glacier large et plat pour suivre finalement une courte arête jusqu' au sommet. C' est une paisible et claire journée d' automne. La mer de brouillard s' étend sur le pays. Un jeune homme et son amie gravissent la paroi et troublent ma tranquillité avec leurs propos enthousiastes.

Photo Marlin Braun J' avais l' idée d' écrire quelque chose dans le livre du sommet, en mémoire de Hannes, une phrase commemorative. J' y renonce pourtant: le souvenir de Hannes est mieux à sa place, enfoui dans ma mémoire.

( 24 ) Rêve Des milliers de fois, j' y ai pensé, une douzaine de fois je l' ai décrite dans mes textes, cette ascension de la paroi du Badile, en 1962. La peur durant les heures où le front du mauvais temps s' approchait. La grêle, l' orage, alors que nous grimpions pour notre survie.

Le bonheur, lorsque nous atteignîmes l' arête, tandis que la tempête de grésil frappait notre visage. Et tout en bas, minuscules comme des fourmis, les autres cordées qui s' éloignaient sur le glacier. J' ai vécu une nouvelle naissance, à dix-neuf ans.

Je n' ai jamais cessé de rêver à cette paroi, et mon désir le plus cher est de la gravir une fois encore. Et pourtant, la peur est toujours là!

( 25 ) Ecriture En novembre, à la première neige, je tapais sur la machine à écrire de mon père le récit de mes expériences de l' été. Les ALPES allaient bientôt publier mon premier texte intitulé Dans les tours du Salbitschijen\ Ecrire signifiait pour moi fixer le vécu et en même temps le revivre autrement. Plus tard aussi réfléchir aux expériences passées, les évaluer, les mettre en ordre. L' écriture est devenue comme un miroir. Dans ma jeunesse, j' avais découvert dans les montagnes un Neu d' épanouisse; l' écriture en fut bientôt un deuxième, plus exigeant.

Après une lecture publique, quelqu'un m' avait demandé:

- Si vous deviez choisir entre l' écriture et l' escalade, que préféreriez-vous?

Je répondis sans hésiter: l' escalade.

Mais je n' ai heureusement pas besoin de choisir.

Traduction de Denis Girardet' les ALPES 1962, Revue trimestrielle ( pp. 161-162 ) Page suivante: vue sur l' arête nord du Badile et sur sa paroi nord-est qui plonge à gauche de l' arête ( Val Bregaglia ) V-.V"1 " ". '

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