Visite hivernale à la cabane de l'A Neuve Solitaire, simple et chaleureuse

Faut-il toujours des sommets prestigieux? Les courses hivernales au départ de la cabane de l' A Neuve sont surtout de spectaculaires randonnées de haute altitude. A l' ombre de ses grandes voisines Orny, Saleina et Trient, cette cabane offre au visiteur le calme, un isolement splendide et un accueil à nul autre pareil.

La fondue aux tomates se répand en nappe crémeuse et fumante sur les pommes de terre préalablement écrasées avec une fourchette. A la cabane de l' A Neuve, cette spécialité est réservée à des occasions particulières. Et sur commande. Pour l' Orsiéraine Martine Gabioud, gardienne de la cabane, cette soirée justement est particulière. Nous sommes au début du mois de mai, à l' al de 2735 mètres, et c' est la fin de la saison d' hiver. Les napperons arborent le drapeau suisse, la table porte d' un côté les couleurs italiennes. Il manque le drapeau français pour symboliser les frontières bordant le val Ferret. La cabane de l' A Neuve est bâtie sur un éperon rocheux imposant, dominant de 1100 mètres ce sillon étroit et sauvage creusé à l' extrême sud-ouest de la Suisse.

Cette fondue spéciale tombe bien. La montée bien raide et le temps lugubre ( au démenti des prévisions ) nous ont mis en appétit.

Nous avons quitté La Fouly sous la pluie, voici quelques heures. Une neige mouillée et lourde a pris la relève plus haut, froides plumes d' un lourd édredon de brouillard. Le chemin, difficile par beau temps, n' apparaît que de temps à autre en vestige de trace dans la pente abrupte. Le danger d' avalanches au moins ne menace guère, en raison du recul de la neige ancienne. L' itinéraire élusif justifie la carte et l' altimètre pour confirmer nos intuitions d' alpinistes. Il s' agit de ne pas rater l' étroit passage entre les hautes moraines. Après trois heures de marche aveugle, nous entendons dans le brouillard les voix de la gardienne et de son mari GuyMichel 1. Elles nous guident vers la terrasse où nous attend un « thé des glaciers » en guise de bienvenue. Pendant que nous nous réchauffons au poêle suédois en compagnie du chaton de la maison, GuyMichel retire de nos skis les peaux de phoque mouillées et les met à sécher. Un geste amical qui mérite mention dans le livre de cabane: « Accueil, jamais vu çaHôtel 5*. » Par contre, les descriptions dithyrambiques du décor himalayen nous sont incompréhensibles, dans le brouillard impénétrable sur lequel tombe bientôt la nuit.

Construite dans les années 1920, la cabane de l' A Neuve est la plus récente de la région. La cabane d' Orny et la proche cabane de Saleina comptent bien des années de plus, malgré les intentions de la section des Diablerets du CAS qui avait mis le haut vallon de l' A Neuve en tête des priorités d' équipement. Les alpinistes bivouaquaient alors sous la « Pierre Javelle », un énorme bloc situé au pied d' une moraine. C' est à la faveur d' une importante donation du membre d' hon Edouard Dufour ( à ne pas confondre avec le cartographe Guillaume- Henri Dufour ) que les plans sortirent des tiroirs pour se matérialiser en construction. La section envoya en reconnaissance une équipe chargée de trouver un endroit se prêtant à l' implan. Un premier site fut identifié à l' al de 2300 mètres, où des membres de la genevoise « Union des Montagnards » avaient édifié des cairns bientôt renversés par une avalanche. Leur intention avait été d' y construire une cabane, mais la destruction des cairns et un trou dans leur caisse mit fin à leur ambition. Le courage faillit manquer aussi aux explorateurs du CAS, dont seul un petit groupe d' irréductibles persista pour gagner, quelques centaines de mètres plus haut, une plateforme couronnant un pilier rocheux. Un cri de victoire salua la découverte de l' emplacement qui semblait à l' abri des avalanches. Les pionniers y érigèrent de grands cairns. Rien n' ayant bougé au printemps suivant, ils commencèrent la construction. Deux ans après le début des travaux, en 1927, les alpinistes purent enfin troquer le bivouac de la Pierre Javelle contre les couchettes de la nouvelle cabane.

« Beau ciel étoilé! » annonce Martine Gabioud en guise de réveil. « Il vaut mieux se mettre en route au plus vite. Le brouillard traîne au fond de la vallée, mais il pourrait bien remonter. » Sans plus tarder, aux premières lueurs de l' aube, elle prend la tête de notre groupe. Le déjeuner est remis à plus tard. Les peaux de phoque sont maintenant sèches et adhèrent parfaitement. Un fort vent chasse la neige des éperons, arêtes et glaciers suspendus du majestueux Mont Dolent. Quelques pas de plus et nous apercevons le Tour Noir plâtré de neige fraîche. Il est peu visité de ce côté en raison de fréquentes chutes de pierres. C' est dommage: le décor est fantastique. Nous nous trouvons sur les derniers contreforts orientaux du massif du Mont-Blanc, son côté le plus sauvage, romantique et solitaire. Notre objectif aujourd'hui est d' at à 3509 mètres le sommet qui domine la cabane, la Grande Lui. C' est une course plutôt facile, escomptée de trois heures et demie depuis la cabane. Mais lorsque nous nous encordons sur le glacier de l' A Neuve aux premiers rayons du soleil, nous découvrons soudain des traînées de nuages chassés du nord-ouest par-dessus le sommet que nous visons. Nous changeons alors nos plans pour nous diriger vers un sommet secondaire sans nom, plus proche.

Les nuages du front redouté s' accro maintenant aux pointes de l' Ai d' Argentière et des Aiguilles Dorées. Nous apprenons de Martine que les randonnées alpines ne visent habituellement pas les sommets dans cette région qui se prête admirablement à de spectaculaires traversées. Elle nous désigne ainsi les divers cols, brèches et passages que l'on franchit dans l' enchaînement de randonnées en boucle. Le Tour des trois nations, une randonnée autour du Mont Dolent, affi che un caractère sauvage et aventureux qui marque encore davantage le parcours menant de la cabane de l' A Neuve au glacier de Saleina pour revenir au point de départ.

Les nuages se rapprochent et le brouillard monte, menaçant. Nous planons sur une neige compacte, sucrée d' une mince couche de poudreuse. Peu avant la cabane, nous plongeons à nouveau dans le coton glacial du brouillard.

A la cabane, GuyMichel se demande s' il doit sortir et nous héler dans la brume, alors que nous constatons avec agacement notre aveugle-ment complet. Subitement, la nuée se déchire et dévoile la cabane de l' A Neuve à demi enfouie sous la neige, défi ant de son rocher un environnement désolé. Quelle situation fantastique, quelle image éblouissante! Le rideau de brouillard se referme sur la douce sécurité et le riche déjeuner de cette « cabane cinq étoiles ».

1 Peu avant de rédiger cet article, l' auteur a appris la tragique disparition de GuyMichel Gabioud. Un accident survenu lors d' une randonnée cycliste nous a privés de sa présence si chaleureuse et de son humour. Nous exprimons notre grande sympathie à son épouse Martine Gabioud, à sa famille et à ses amis.

L’hiver, le temps des cabanes

Faire oublier les frimas de l’hiver en accueillant chaleureusement les randonneurs, c’est ce que font bon nombre de gardiennes et gardiens de cabane. Une partie d’entre eux se présentent cet hiver sur le site www.sac-cas.ch. En outre, le CAS en propose six dans la brochure L’hiver, le temps des cabanes. Ces cabanes sont toutes situées dans les Alpes suisses. Quelques-unes sont très modernes, d’autres offrent protection et atmosphère agréable depuis près d’un siècle déjà.

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