«Voyage en Suisse dont je dédie le récit à un personnage bizarre que je ne nomme pas»

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Avec 2 illustrations.Par C. E. Engel.

Le manuscrit inédit dont je vais donner quelques extraits m' a été communiqué par deux amis collectionneurs, bibliophiles et alpinistes, MM. Roux-Devillas. C' est un petit cahier cartonné — le cartonnage est moderne et mal agencé. L' écriture est régulière, assez lisible, avec peu de ratures. C' est un récit très travaillé — peut-être trop — d' un voyage en Suisse durant l' été de 1768.

L' auteur, malheureusement, est anonyme. Les renseignements personnels qui se glissent dans le récit sont minces, et insuffisants pour permettre son identification. Il habite Besançon, il est jeune, bon marcheur; le voyage dont il a laissé le récit est le second qu' il entreprend à travers la Suisse. Mentalement, le personnage est curieux. Il représente assez bien certains aspects et certains travers de l' esprit du XVIIIe siècle. Il est cultivé, avec le vernis brillant et superficiel de son temps, sa suffisance et son goût pour les sujets scabreux. Il connaît les lettres anciennes et modernes, il est philosophe, il a un peu étudié les théories d' histoire naturelle à la mode, assez pour ne pas très bien les comprendre et pour les railler. Il est sec, spirituel par moments, dépourvu de tout lyrisme, mais non d' une imagination très personnelle qui, à tout instant, lui fournit des prétextes pour transposer ce qu' il sait sur un plan mythologique.

L' intérêt de son texte est double, historique et littéraire. En 1768, il existe déjà de nombreux récits de voyages dans les Alpes. Mais, qu' il s' agisse de Windham, de Martel, du duc de la Rochefoucauld d' Enville, leur ton est très simple, presque scientifique. On sent une volonté d' exposer, d' instruire. Pas de fantaisie, peu de recherche d' effet. Quelques récits anglais, celui d' Evelyn ou de John Durand de Bréval, sont moins secs, mais encore très brefs; encore celui d' Evelyn n' était pas destiné à être édité. A l' exception de la vallée de Chamonix, peu de régions ont encore été décrites avec une certaine abondance. On a fait de nombreuses relations de passages du Simplon, du Gothard, de la Furka, mais elles sont courtes: quelques paragraphes, deux ou trois pages au plus. S. Sharp, dans ses Letters from Italy, de 1765, raconte sur un mode assez dramatique son passage du Mont Cenis et son voyage à travers la Maurienne, mais il est une exception. Il s' en faut de cinq ou six ans environ pour que commencent à paraître les innombrables récits de voyages en Suisse ou en Savoie. Or, le jeune voyageur de Besançon décrit longuement le Gothard et le Simplon.

La Nouvelle Hélolse a été publiée en 1761, mais la vogue de ses lettres alpines ne s' établit que lentement: elle débute vers 1773, et c' est elle qui suscitera d' innombrables imitateurs. Jusqu' à cette date, les pages sur le Valais et Meillerie semblent être négligées par les voyageurs, à une exception près, et cette exception est justement l' auteur anonyme de mon manuscrit, qui a lu le roman de Jean-Jacques Rousseau et qui cite, dans des passages que je donne plus bas, les vendanges à Garens et l' épisode des Rochers de Meillerie.

On peut alors se demander si ce texte n' a pas été rédigé plus tard. Ce n' est guère probable. Il n' y a pas d' allusions à des événements qui permettraient de contrôler sa date, mais l' anonyme prend le contre-pied des opinions reçues, à la fois sur la Suisse et sur Rousseau. Tous les voyageurs prendront, non seulement au sérieux, mais bien au tragique la route du Gothard, les auberges valaisannes, le lac de Genève, le bosquet de Julie; ils pleureront ou frémiront. Mon jeune Franc-Comtois raille et persifle. Je vois dans ses pages une rédaction très soignée, faite dès son retour. Et même si elle avait été composée plus tard, il serait encore un innovateur, car il se refuserait alors sciemment à verser son tribut de larmes au Maître des Ames Sensibles.

Le voyageur anonyme quitte Besançon le 22 juillet 1768. Le 24, il arrive à Bâle, « ville gothique » qui lui déplaît. Il gagne ensuite Lucerne, où il va visiter le cabinet de curiosités du Dr Lang, moins connu que celui du colonel Pfyffer.

De Lucerne le voyageur gagne Schwytz et s' embarque sur le Lac des Quatre Cantons.

« Je remarquai à loisir la mine hérissée des montagnes, semblables à des vagues forcenées qui se seraient gelées tout à coup. L' air rogue de ces montagnes entassées sans ordre me démontre clairement qu' elles ont assisté à quelque terrible aventure, et quelque mécréant qu' on puisse être, il suffit de les voir en cette confusion pour croire dévotement le combat de Jupiter et des Titans. Toutes sont disposées par couches parallèles, souvent horizontales, mais quelques fois verticales ou inclinées. Ce qui indique le choc furieux qu' elles éprouvèrent quand les fronde » gigantesques les firent voler et qu' elles se heurtèrent, car elles se fendirent perpendiculairement à leur plan de tangence. Les couches en spirales de quelques-unes n' ont point de rapport avec la manière dont les eaux dépassent leurs sédiments, mais bien plutôt avec les repus d' une matière vitrifiée qui s' est refroidie en coulant; or, ce sont celles qui furent fondues par la foudre de Jupiter Tonnant. » Depuis bien des années, le XVIIIe siècle cherchait la clé de l' énigme des montagnes: avaient-elles été formées par l' eau des océans ou par le feu des volcans? Ce sera l' une des grandes préoccupations de H. B. de Saussure. Le voyageur débarque à Flüelen et, précédé d' un troupeau de vaches dont les cloches l' exaspèrent, il part pour Altdorf. Puis, le 1er octobre, pour le St-Gothard. Sa description, très étudiée, me paraît un texte important; car, à cette date, les pages de ce genre sont rares:

« J' arrivai au St-Gothard après 11 heures d' une montée extraordinairement rapide. J' allais par un sentier au-dessous duquel on voit le Russ ( sic ) se précipiter en mugissant entre des rochers à pic qu' il mouille jusqu' en haut par son épais brouillard et la côte est souvent si escarpée que lorsqu' il fait du vent, les sapins la balaient avec leurs branches. A mesure qu' on monte, on voit s' élever aussi les cimes voisines jusqu' à celle du St-Gothard, placée au centre et la plus haute de toutes les Alpes * ), qui paraissent la reconnaître pour leur reine et l' environnent pour lui faire honneur. On voit facilement à leur mine élancée qu' elles ont aimé la danse autrefois et c' est chose sure que du temps de David elles sautaient comme des chevreaux.

« Je trouvais des débris énormes de pierres confusément entassées que Satanas, comme un autre Fourmilion, avait fait crouler d' en haut pour broyer les pauvres voyageurs. Je ne me lassais pas de ficher mes deux yeux sur les montagnes chevelues qu' habitent les bouquetins, plus heureux et plus sages peut-être que ces animaux à deux pieds sans plumes qui logent en bas. Si ces bêtes frétillantes se plaisent sans cesse en gambadant, je m' y gobergeai aussi bien qu' elles, quoique je n' aie point le pied fouchu... Je traversai la salle de compagnie des fées, c'est-à-dire une esplanade renfermée entre des rochers ondes de noir et de gris dont la draperie était bien vergetée par le vent et dont le haut était festonné de neige; il serait bien étrange qu' il n' y eut aucun magicien dans un lieu si propre à la négromancie ( sic ). Des trous profonds où logent les orfraies, les antres noirâtres qui distillent de l' eau plus noire encore et les décorations qu' on voit dans les enfoncements de ce magique lieu: un habile sorcier doit nécessairement être caserne dans ce réduit; il a la commodité des plantes venimeuses et des ifs qui croissent autour de lui et comme il périt tous les ans beaucoup de voyageurs dans la neige, il peut et doit faire servir leur carcasse mortifiée à des enchantements et rassembler leurs ombres autour de leur manoir stygien. Ce sont presque toutes des mânes suisses fort épuisées et par conséquent fort en proie à la vertu des incantations. Il doit tenir son sabat dans la forêt voisine et si mes conjectures sont fondées, il a choisi une touffe de cyprès où se perchent des oiseaux nocturnes qui font couler le sang de leurs proies sur la mousse qui est dessous. On y dresse une table d' ébène sur des os de morts en guise de trê-taux et l'on sert des crapeaux fricassés avec des pavots et de la ciguë. Les esprits vêtus de linges blancs prennent part au banquet, et les fées en l' air de toile d' araignée en font les honneurs, après quoi toute l' assemblée folâtre diaboliquement et se dissipe à l' aube du jour comme une bulle de savon, tandis que le négromancien monte à califourchon sur un loup cervier et rentre dans son repaire. Près de là est le Pont du Diable que l'on n' atteint qu' en gravissant par des crevasses tortueuses qui aboutissent à un entonnoir horrible, fermé circulairement par des roches nues, verticales et d' une hauteur effrayante. Là tombe avec fracas le Russ ou plutôt l' Achéron... dont la cascade impétueuse semble vouloir emporter ce pont célèbre, mouillé par sa vapeur.

« Je vous permets de croire, ainsi que les bonnes caboches du pays, qu' il porte un nom si horrifique parce que Lucifer assisté de ses pairs y épie les x ) Le St-Gothard a été, en effet, longtemps considéré comme le point culminant ou, du moins, l' un des plus élevés des Alpes. Micheli du Çrest donne à certaines pointes de la région des altitudes supérieures à 5000 m.

Die Alpen — 1941 — Les Alpes.17 voyageurs que la neige engloutit et qu' il gobe leur anus à la glace sans autre assaisonnement. Quant à moi, je n' ose affirmer que Lucifer tienne là sa cour pleinière et je vous supplie de croire qu' on ne rode autour de ce pont que pour y prendre le frais.

« Je néglige donc d' y faire suflamigation et j' entrai aussitôt dans le ventre de la montagne par un canal obscur et béantr ) à la gueule duquel je vous dirai d' une voix enrouée:

Noctual nunc animis opus est, nunc corpore firmo!

« Ce canal ressemble merveilleusement au gros boyau de l' Erèbe. Il a près de 400 pieds de longueur et les yeux n' y seraient qu' une très inutile viande sans une petite lucarne percée au milieu, qui donne sur le Russ et qui sépare en deux les ténèbres de ce manoir platonique. A l' issue de ce noir boyau, où vous eussiez chanté le cantique de l' Indigeste Jonas, j' arrive dans une petite plaine, dernière habitation des hommes, où l'on ne trouve plus qu' une herbe très fine et quelques petits sapins ramassés dans un enfoncement. Ce lieu est cependant la terre promise pour les troupeaux et je le trouve beau par la variété des roches qui l' entourent. C' est là, de par tous les dieux, c' est là que je vis cette belle vache rouge et blanche, que j' ai sue depuis être la Vache Io; elle n' est plus, comme jadis, sous la tutelle de Junon, mais elle rumine à son aise dans cette région éthérée. Jupin, qui considère beaucoup cette vache immortelle, la confie aux bergers du lieu parce qu' elle y est très à portée du messager céleste. Les trois paysans qui délivrèrent la Suisse 2 ) et qui furent déifiés pour ce, sont chargés parfois de la panser soigneusement et, lorsqu' il a besoin de prendre le lait pour cause d' échauffement, les trois dieux ont soin de la traire. C' était bien là un merveilleux boudoir à l' usage de ma lycanthropie, mais hélas! la place était déjà prise, et j' y vis la petite démocratie d' Ourselin 3 ) qui n' a pour voisins que des glaçons et qui ne consiste que de 50 à 60 feux. Les chétifs sapins dont j' ai parlé plus haut forment un triangle au-dessus du village et sont ses protecteurs contre la neige qui ferait sans eux de funestes descentes sur Ourselin.

« Ses citoyens pourraient bien se contenter de ce que la mère nature leur a économisé dans le réduit, mais comme la portion serait maigre et chétive, ne les blâmons pas de ce qu' ils y suppléent par leur petit commerce; ils ne vont point guetter la fortune dans le pays de cocagne et n' ont que leurs vaches pour nourrices 4 ).

« Sorti d' Ourselin, je grimpais par ces pentes arides et mousseuses tant qu' enfin j' arrivai à l' hospice des capucins, qui ressemble au boudoir de la Thébaïde dans laquelle de saints misanthropes boudaient...

« L' hospice est daas un ceintre de rochers sur lesquels on n' aperçoit pas un seul buisson et deux petits lacs qui en baignent les côtés augmentent la tristesse du lieu en doublant l' image des sommets arides qui l' entourent. Vous verrez vers le haut des creux remplis d' une glace éternelle qui sert de trône à l' hiver. On l' y voit clairement avec sa robe blanche festonnée de givre, sa chevelure lisse et poudrée, sa face grise ornée de roupie; la troupe féminine des passions est engourdie autour de lui; leur museau est fixé par une martingale de cristal. Cupidon transi tâche d' y réchauffer son petit nez violet en brûlant ses flèches... Vous jugez bien que la tendre colombe ne roucoule guère en ces lieux morfondus, rien n' y vit, sinon les chamois et les marmottes; encore celles-ci se fourrent-elles bien avant dans leur petite litière, d' où elles ne sortent qu' en robes tatares de long poil dont nature les a em-paquetées.

« On y voit des oiseaux bizarres qui n' habitent que les hautes régions et volent sans cesse au travers des nuages, comme il convient à la volaille de Jupiter. Leur chant me parut fort analogue aux incantations magiques et très bien assorti à la maussaderie du lieu...

« II est étrange qu' on ne voie point de rennes dans un pays si semblable à la Laponie et surchargé de neige pendant neuf mois de l' année; l' été, il n' y pleut guère, et le tonnerre ne gronde que dans une moindre élévation, mais pendant l' hiver la neige s' élève jusqu' au toit de l' hospice, et les vents la chassent en tourbillon avec tant de fureur que souvent on en est renversé. Les perches plantées pour marquer le chemin sont alors ensevelies, ce qui fait périr une infinité de voyageurs. C' est dans ce temps-là que l' ange de la mort plane circulairement autour du chemin et travaille à meubler les ménageries de Pluton. Ce n' est point, comme on s' imagine, un léger squelette garni d' une f aulx et de deux ailes de chauve-souris; c' est une figure pâle et boursoufflée, vêtue d' un corset blanc, qui souffle par la bouche et par le rectum comme un Elophile, et qui est armée d' une grande pelle de craie. Ce spectre accourt soudainement du haut de la montagne et pousse des monceaux de neige sur les voyageurs jusqu' à ce que leur âme s' échappe à-demi figée et s' en aille grelotter sur les bords du Styx. Ces masses de neige, qui sont appelées lavines ou lavanges, aplatissent souvent des caravanes entières: il faudrait, selon moi, que les perches fussent plus longues et terminées par du noir pour mieux trancher sur la blancheur de la neige. Telles sont les grâces dont la nature orna le Mt-St-Gothard...

« Je grimpais à la curie du St-Gothard, d' où la vue s' égare sur les montagnes variées et majestueuses qui l' environnent. Là, j' eus le plaisir ineffable de voisiner avec le ciel qui n' en est éloigné que de trois pas et un saut, quoique disent un tas de nicaises enjuponnés que je n' écoute mie. Je vis donc le grand Jupin en casaquin bleu, qui était fièrement affourché sur sa volaille dont les ailes nerveuses tourmentaient l' éther azuré. Sa gibecière pleine de foudre pendait à son côté. Autour de lui, une multitude d' âmes jaunes et luisantes comme chandelle tapissaient les concavités du firmament; bref, c' était, si je ne mens, la plus plaisante chose qu' on pût von*.

« Je comptais vainement leur séquelle; je n' y vis point votre visage de choucas entre la Petite et la Grande Ourse, d' où je conclus que vous habi-tiez encore cette viande noire et mélancolique dont vous fûtes affublé par Momus lorsqu' il était plein d' hypocras. Je m' amusais donc à écouter le concert des vents qui jouaient de l' orgue et de la flûte tandis que Boréas, gonflant sa trogne, mugissait par haut et par bas pour faire la basse continue.

« Après avoir écouté ce concert où le divin cimier de Boréas faisait une belle partie, je lorgnais de vieilles âmes accroupies près de Saturne et je vis le vieux Plutarque caquetant et récitant au milieu d' elles ce qu' il savait du temps passé...

« Donc il me fallut renverser mes regards sur ce globe que vous croyez immense et qui ne me parut de si haut que comme une orange verte que les insectes qui l' habitent auraient gâtée. Ensuite, étant descendu jusqu' à la racine du St-Gothard, je suivis le cours majestueux du Tessin. » Malgré son ironie, le voyageur a été impressionné par la grandeur sauvage et morne du paysage. Les divinités mythologiques prennent un aspect bizarre dans un pareil cadre. C' est sans doute la première fois que l' Olympe est transporté dans les Alpes et que ses habitants, bon gré, mal gré, doivent s' accommoder au voisinage des glaciers et des moraines. Il y a là une transition inattendue entre l' esthétique classique et celle du romantisme.

Le voyageur descend jusqu' à Milan, passe quelque temps en Italie, puis rentre en Suisse par le Simplon. Son récit du passage du col est encore une page originale:

« La contemplation retarda ma marche, en sorte que la nuit m' enve dans ses noirs filets entre des roches peintes à l' encre de Chine, dans un sentier qui côtoyait un précipice et un torrent dont le fracas semblait plus menaçant dans les ténèbres. J' allumai donc ma lanterne avec bien plus de raison que Diogene et je me mis à chercher des hommes. Mon guide, chantant la chanson des orfraies, me fit passer sous des rocs qui distillaient sur nous des filets d' eau limpide et du haut desquels on peut fienter commodément sur les voyageurs, ce qui est horrible à penser.

« Nous arrivâmes enfin au Simplon, que nous achevâmes de monter le lendemain en traversant d' épais nuages que le vent chassait avec impétuosité. Un Suisse m' avait prêté son manteau qui ne fit certainement pas l' effet qu' on attribue à celui d' Elie, mais il me garantit très bien du froid et de l' humi. Là sont des forêts de larix1 ) dont les feuilles toujours agités et tourmentées par le vent font un sifflement plus aigre que la voix dolente et grêle des esprits.

« D' en haut, nous aperçûmes à plein les glacières du canton de Berne, que j' avais vues imparfaitement l' année précédente; mais alors je découvris à l' aide de ma lunette le lac glacé qu' elles renferment dans un cercle de rochers prodigieux entre lesquels il s' écroule des débris toujours croissant de glace et de neige endurcie 2 ). Ce lac se fend fréquemment à plus de 3 et 4000 brasses de profondeur avec un bruit qui surpasse le tonnerre.

« Près de là sont ces cascades singulières qui tombent de plus de six cents pieds, se résolvent en vapeur sans qu' il en arrive une goutte au sol. Ces cascades sont un doux refraîchissement pour les démons qui voltigent par l' air, et le lac glacé qui se fend à une si grande profondeur sert, dit-on, à conserver le nectar dans sa fraîcheur, lorsque les dieux sont altérés. Si le lac fait une détonation pareille à celle de Jupiter, c' est lorsque le trop grand froid fait taper les bouteilles.

« Le 9, je descendis dans le Valais, après avoir traversé un vaste amphithéâtre dont les hêtres jaunissants mêlés avec de noirs sapins déployaient une bigarrure enchanteresse. Au fond du bassin était une prairie traversée par une rivière et bordée par des rochers à pic. Je marchais sur leur crête, ayant au-dessous de moi un abîme profond dont la vue effrayante ne m' empêcha pas d' admirer le cirque immense que ma marche circulaire faisait à chaque instant changer d' aspect.

« Le Valais est ennuyeux à cause des montagnes trop uniformes qui le resserrent. » La Vallée du Rhône ne lui plaît pas. Et voici le passage qui, du point de vue de l' histoire de la littérature, est peut-être le plus précieux de tout le récit:

« J' avoue que les coteaux du pays de Vaud sont trop uniformes à cause des vignes qui les recouvrent, à l' exclusion des prés et des vergers, et vous devez savoir que lorsqu' une terre suisse est propice à la treille, les dryades et les silvains n' ont qu' à faire leurs paquets et dénicher en toute diligence, pour faire place à ce joufflu de Père Lyée et à la cohue dévergondée de ses ménades a ). Mais la rive de Savoie est plus variée, parce que le voisinage des montagnes lui fait réunir dans le même tableau l' aspect des déserts et de l' agriculture. A mi-pente des monts qui se penchent sur Meillerie, vous trouvez des esplanades arrosées de ruisseaux et tapissées de mousse; elles sont environnées par une file de rochers hérissés de forêts; des sommets glacés terminent au midi la perspective; au Nord, la vue s' échappe entre les précipices et découvre à la fois toute l' étendue du lac et le pays de Vaud.

« Le Philosophe de Genève assure que c' est un endroit merveilleux pour un amant désolé; il en cite même un que l' amour y rôtissait au milieu des neiges; et qui rugissait comme une lionne irritée2 ). Quant à moi, je m' y plaisais beaucoup, quoique je ne rugisse point et je crois qu' un misanthrope s' y plairait autant qu' un amant. » L' allusion à Rousseau ne pourrait être plus nette.

Le 14 octobre, « à l' heure où les chouettes volent », il rentre à Resançon.

L' histoire littéraire s' attache rarement à des textes anonymes. J' estime cependant que celui-ci vaut la peine d' être signalé. Le « personnage bizarre » du titre est peut-être l' ami « à visage de choucas » que l' auteur cherche dans le ciel du St-Gothard. Mais ce nom convient à l' auteur lui-même qui, à ses heures, savait voir et décrire, sur un mode inattendu, sans doute, mais dépourvu de banalité et de fadeur, les paysages de montagnes qui avaient frappé son imagination.

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