A pied au pôle Nord | Club Alpin Suisse CAS

A pied au pôle Nord

Deux rapports

Voyages au pôle Nord

Il existe tant de motivations pour effectuer un voyage! Et tant de manières de le vivre, et de le raconter! Les deux carnets de route suivants sont la preuve éclatante de la diversité des impressions de voyage: tous deux retracent la captivante aventure d' une expédition au pôle Nord, mais sous deux angles différents. La fascination des voyages à la portée de ceux qui restent à la maison: un pôle Nord – deux rapports.

ms ( trad. )

A pied au pôle Nord

Thomas Hägler et Fritz Fehlmann, dans le cadre d' une expédition allemande sous direction russe, ont atteint le pôle Nord après sept jours de marche sur la glace.

« Bornéo » sur glace La base de notre expédition à ski est « Bornéo », par 89° de latitude nord, la seule station sur glace de l' Arctique. Le vol à partir de Chatanga, dans un bimoteur à hélices et avec le seul équipage soi-disant capable de se poser sur les glaces dérivantes de l' océan Arctique, est déjà toute une aventure.

Chatanga, par 71° 56´ nord, est à la limite extrême de la végétation et il ne faut pas longtemps pour que s' étende un désert infini de neige et de glace, sans la moindre trace humaine. Après avoir fait le plein à Sredny, le relais aujourd'hui le plus perdu de l' armée russe, c' est l' océan Arctique et cinq heures de vol jusqu' à Bornéo, par une température de –37 °C, à quelque 150 kilomètres du pôle. Quelques tentes, un drapeau russe, deux hélicoptères de couleur orange et un engin de damage de piste: voilà la dernière des quelque quarante stations naguère encore installées dans l' Arc. Quand, début mai, s' annonce l' été arctique avec des températures plus douces, la station devient le point de départ d' expéditions vers le pôle Nord. Il est 22 heures, mais il fait encore grand jour lorsque nous déchargeons l' avion et montons nos tentes-dômes

Les hélicoptères orange appartiennent à la station russe « Bornéo », la seule station de glace de l' Arc. Près de notre tente, un chenal s' est ouvert qui traverse la piste d' atterris Le ressortissant allemand qui a pris part à l' expédition, Eberhard Rizakowitz, avec sa pulka Pho to s: Thom as Hä gle r LES ALPES 2/2001

rouges dans ce désert glacé. Parmi les huit groupes de deux personnes formant l' expédition, Fritz et moi constituons le groupe suisse.

Nous renforçons notre tente avec des cordelettes et des blocs de neige. Une fois le travail accompli, la température à l' intérieur est encore de –20 °C. La vapeur d' eau gèle sur les parois de toile et tombe sous forme de givre.

Glaces à la dérive Le lendemain, c' est le mauvais temps et, à cinquante mètres de notre tente, un chenal s' est ouvert qui traverse la piste d' atterrissage. Rapidement, il a pris trois mètres de largeur. Une nouvelle piste doit alors être fraisée dans la glace et nous apprenons ce qu' est une couche de glace qui dérive. Bien que toujours sur le même bloc, nous nous rapprochons puis nous nous éloignons de l' autre rive du chenal.

Trois courants poussent les masses de glace de l' océan Arctique d' est en ouest. C' est ce phénomène qu' avait utilisé en 1893 Fridtjof Nansen: il laissa son navire, le Fram, se faire prendre dans les glaces vers les Iles de Nouvelle Sibérie puis dériver vers l' ouest. La dérive poussa le bateau tout près de la latitude de 86°. Il y a quelques années, une expédition a joué à Sisyphe. Elle parcourait le jour près de 15 km vers le nord mais chaque nuit, sous les tentes, perdait cette avancée en raison de la dérive. Après plusieurs jours, l' expédition n' avait pas progressé et, démoralisée, renonça. Pour notre compte, nous contrôlons chaque heure, pendant la nuit, si une tente ne s' est pas éloignée du camp ou si des ours sont à proximité.

Nous avons quitté la station arctique – qui a elle aussi dérivé vers l' ouest – pour nous enfoncer dans un immense désert vierge et blanc, à l' écart de tout.

Dans les glaces de l' Arctique Notre expédition vers le pôle Nord est partie de Chatanga, la ville la plus septentrionale de Sibérie L' un des deux chefs de l' expédi, le russe Victor Serov LES ALPES 2/2001

Rien n' est moins spectaculaire que notre but, parfaitement semblable à ce qui l' entoure mais dont la force d' attraction est pourtant irrésistible.

Le blanc dans toutes ses nuances Sept jours durant, nous tirons nos pulkas sur une banquise légèrement enneigée, dans un monde plat et glacial. C' est comme si nous ouvrions, tôt le matin, une nouvelle trace de ski sur un glacier alpin. Mais ici, les plus belles heures du matin durent toute la journée. Nous rencontrons « des formes bizarres dans un tel nombre de nuances de blanc qu' il nous semble voir toute l' échelle des tons de l' incolore » comme l' a dit F. Lange. Les blocs de glace, les surfaces trop minces et les plans d' eau nous obligent à des tours et détours. Je suis pourtant si enthousiaste que ni mon sac à dos ni les 45 kg de bagages ne me pèsent. En revanche, j' aimerais bien avoir un peu plus de graisse autour des os pour moins sentir le froid.

Le froid nous ralentit Nous marchons environ six heures par jour puis nous montons nos tentes et nous nous livrons à nos tâches « domestiques »: faire fondre de la neige, cuisiner, manger, boire, sécher les vêtements, se réchauffer – lorsqu' il n' y a pas de vent, les températures oscillent entre –20 et –35 °C – et tout cela prend énormément de temps. Se lever le matin, sortir du sac de couchage demandent de gros efforts, tout comme couper, le couteau servant de hachette, un pain ou un fromage dur comme de la pierre et boire un thé bien chaud avant de plier les tentes et de se mettre en route.

Grâce aux excellentes conditions, nous avançons bien. La dérive ( 1 km/h ), qui nous a aidés au début, nous fait à peine reculer au cours des dernières nuits. C' est ainsi qu' en sept jours sur la glace nous gagnons notre camp, à proximité immédiate du pôle. Le but Vers 15 heures et par –40 °C nous arrivons vers le pôle Nord. A part un appareil de photo et le GPS, nous n' avons pas de bagages avec nous 1. En zigzaguant à travers blocs, monticules de glace et chenaux gelés, nous parvenons sur un grand champ enneigé. « Pôle Nord !» crie tout à coup Victor Bojarsky, l' un des deux chefs de l' expédition. Le GPS indique 89° 59´ et il faut corriger un peu, quelques mètres par ici, un peu à droite... et un peu plus à gauche... jusqu' à l' endroit exact. Nous y sommes. Je suis à 90 ° Nord. Un rêve s' est réalisé.

De la « tigiege » ou « grande aiguille », comme les Esquimaux appellent le pôle Nord, il n' y a rien à voir. Pas de croix, pas de drapeau, pas de panneau: rien ni personne ( et nous ne le ferons pas non plus ) ne marque ce point car, ici aussi, la glace dérive. Fascinant et toujours vierge: c' est ainsi que reste le pôle.

Thomas Hägler, Hölstein ( BL ) ( trad. ) a 1 Cf. Les Alpes 7/2000 Pho to :T horn as Hä gle r Sur la route du pôle, les plans d' eau libres de glace sont des obstacles redoutés qui peuvent parfois occasionner de longs détours

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