Au fil des arêtes, de Piora à Cari Sur la Strada Altissima Leventina

La Strada Altissima Leventina comporte peu de difficultés alpines, mais elle offre une suite unique de paysages dont les caractéristiques orographiques ont entraîné le splendide isolement: longues arêtes, forêts clairsemées, déserts de pierre, étroites sentes de gibier, raides pentes gazonnées et ciels immenses des nuits de belle étoile.

Je traverse rapidement le village, menue monnaie dans la main gauche et piles neuves dans la droite. J' avais remarqué en route que les piles achetées tôt le matin ne donnaint pas une étincelle d' éner à mon appareil photos, m' obligeant à réserver la courte pause d' Airolo, prévue pour un cappuccino, à la recherche d' une échoppe de souvenirs. Je dévale la route principale, claquant des semelles sur les pavés, pour arrêter d' un signe le car postal qui emmène déjà mes compagnons vers Faido.

La première partie de l' excursion ne présente pas de difficulté, puisque nous empruntons le plus raide funiculaire d' Eu, celui de Ritom. Avec une pente atteignant 40°, il nous dépose 800 mètres au-dessus d' Ambri. Les chemins de randonnée abondent ici autour du Lago de Ritom. La rapidité de ce premier trajet nous a malheureusement privés de la compagnie des châtaigniers, que l'on ne trouve plus à l' altitude où nous arrivons. En guise de consolation, nous pouvons régaler nos regards des nombreux champignons poussant sous les pins et sapins habillant le paysage d' un manteau de forêt ajourée. Nous quittons ensuite le barrage, son lac et ses promenades bien balisées pour aborder le Tessin sauvage.

Vus d' en face, les reliefs paraissent toujours plus raides. C' est bien connu, mais nous sommes impressionnés de près comme de loin par les flancs abrupts du sommet vers lequel nous nous dirigeons. Le Pécianett nous défie, comme de son trône un souverain hautain, régnant sur l' arête que nous suivons depuis le terminus de Piora. Le balisage blanc et rouge du début a laissé place à l' étroite ligne de crête qui nous dirige sans erreur possible. Nous surmontons quelques ressauts et blocs rocheux, faisant parfois un détour par des pentes où des traces d' animaux nous servent de guides, ou passons d' un côté à l' autre de l' arête à l' opportunité de petites terrasses. Plus nous nous approchons du sommet et plus nous sommes étonnés qu' une arête aussi vertigineusement effilée se prête à la randonnée. Faudrait-il plutôt parler d' escalade? Dans les raides montagnes tessinoises, l' aide des mains est souvent nécessaire au randonneur et c' est de cette manière que nous atteignons le plateau sommital surmonté d' un imposant cairn.

Les montagnes alentour se dissimulaient derrière un voile de brouillard, et voilà que la lumière vespérale affiche leurs profils comme une découpe de carton. Après une courte pause, nous nous engageons sur l' arête descendant vers le Pécian. La roche peu sûre fait de ce passage le plus délicat de la traversée ( T5 ). Après le moment de détente au sommet, il nous faut faire preuve de concentration et ramper comme des chats vers l' étape.

Le réchaud feule discrètement, la vapeur soulève par moments le couvercle de la marmite et des gouttes d' eau crépitent sur le métal surchauffé. L' odeur des pâtes au pesto et du fromage se fait insistante lorsque l'on sort le bras du sac de couchage pour les remuer. Le vin aussi prend un caractère particulièrement envoûtant. Nous sommes entourés d' énormes blocs de rocher, ayant établi notre camp sur le sable fin d' un petit replat: la surface d' une chambrette, comme préparée pour un bivouac. L' eau ne nous manquera pas, les Laghi Chiera sont à quelques mètres. Le regard s' ar aux impressionnants contours de ce petit univers: parois rocheuses, pierriers en forte pente font un piédestal aux sommets des Pécian, Pécianett, Pizzo del Sole et Le Pipe qui nous entourent, de l' est à l' ouest en passant par le nord, comme le décor d' un théâtre. Si l'on renonce à descendre vers les deux lacs, on peut traverser ces sommets et prolonger l' étape, aussi loin qu' on le souhaite, vers l' extrémité de la Strada Altissima.

Le soleil du matin nous rejoint sur l' arête sud-ouest, parfois très raide, par laquelle on atteint Le Pipe. Il réchauffe nos mains, gourdes à force de chercher des prises solides à travers les longues herbes mouillées de rosée. Les bonnets de laine et chandails retrouvent bientôt le chemin des sacs. Nous faisons une courte pause pour contempler les lacs scintillant dans les profondeurs du paysage, et plus bas encore la Léventine que le regard traverse pour embrasser les résidus glaciaires du Pizzo Campo Tencia et le blanc massif du Mont-Rose voisinant, en plans confondus, les sombres quatre-mille des Alpes bernoises. A l' est, on n' est guère moins impressionné par la langue glaciaire du Rheinwaldhorn, et à l' ouest par le Pécian avec sa grande croix de fer. Nous reconnaissons juste à côté le couloir d' éboulis que nous avons descendu hier pour atteindre notre emplacement de bivouac.

Nous poursuivons en direction du sud, au long d' un parcours dépourvu de tout chemin mais facile et admirablement panoramique. On descend un peu et remonte d' autant, suivant l' arête et la course du soleil. Au Passo Predèlp, nous quittons cette chaîne montueuse qui continue vers l' imposant Pizzo Molare, et retrouvons le balisage rouge et blanc qui nous guide vers Cari. Le car postal nous y attend pour nous épargner les derniers 900 mètres de descente jusqu' à Faido, ce qui de nouveau nous prive de la compagnie des châtaigniers et du plaisir de la récolte. Nous ne sommes pourtant pas vraiment bredouilles, ayant fait moisson de sommets, d' arêtes et de lumière d' automne. Sans compter les belles images enregistrées dans l' appareil rendu à la vie grâce à la chasse aux piles improvisée à Airolo. 

Altissima Leventina

Le chemin d' arêtes de Piora à Cari fait partie de la Strada Altissima menant d' Airolo à Biasca. Les difficultés atteignent par endroits T5, et souvent T4. On trouve sur ce parcours les Rifugi Gana Rosa et Föisc, qui permettent de passer la nuit sous toit. L' entier du trajet d' Airolo à Biasca représente une randonnée de 35 kilomètres.

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