Autour de la Chamanna Jenatsch Excursions à snowboard dans le massif d'Err

Le petit massif d' Err, enserré entre la Haute-Engadine, les cols du Julier et de l' Albula, offre au randonneur à snowboard d' innombrables possibilités de dévaler des pentes vertigineuses jusqu' au fond des vallées. Au départ de la Chamanna Jenatsch, on atteint facilement plusieurs trois- mille.

L' accès le plus mondain mais aussi le plus spectaculaire au massif de l' Err se fait par les installations à câble de St. Moritz. Une course aller simple au Piz Nair n' est pas bon marché, et nous apprécierons de ne pas redescendre par le même moyen. Chaque pas dans la neige nous éloigne ensuite des pistes et du glamour. Après une heure environ de parcours, nous atteignons la Fuorcla Suvretta et constatons à quel point les impressions peuvent changer au cours de cette première demi-journée. Ce matin, nous étions dans les vitrines brillamment éclairées, les fourrures, les habits de ski chatoyants, le rouge à lèvres et le parfum envoûtant. Nous voici maintenant ensorcelés par la solitude des sommets, le calme des étendues gelées et les voltes majestueuses d' un aigle. Nous chaussons nos skis et plongeons.

Le gardien de la Chamanna Jenatsch nous sert deux grands verres de thé glacé aux herbes de sa fabrication. La cabane a été baptisée du nom du pasteur et chef militaire révolutionnaire Georg Jenatsch, qui combattit durant la Guerre de Trente ans pour la libération d' une partie du canton actuel des Grisons. Il fut assassiné à Coire en 1639, et on doit à Carl Ferdinand Meyer le roman historique Jürg Jenatsch qui lui assure une durable renommée. Aujourd'hui, on ne sait plus trop pourquoi la cabane et la montagne qui la domine portent son nom, mais il est certain qu' il s' écoula plus de deux cents ans entre la mort du héros et la première ascension victorieuse de « sa » montagne. La construction de la cabane suivit avec cinquante ans de retard.

« Cette cabane a ceci de particulier qu' elle se situe au cœur du massif », déclare son gardien Heini, qui veille depuis deux ans à égayer les humeurs et combler les appétits. A midi, nous laissons nos regards errer de la terrasse vers les pentes voisines du Piz Traunter Ovas, dont le paysage évoque un film de snowboard avec son accès de couloirs abrupts, ses étroits passages parsemés de rochers et finissant par de vastes pentes dégagées. On atteint ce terrain de jeu en une à deux heures. A proximité, se trouvent une dizaine d' autres trois-mille à randonner, qui permettent des enchaînements par deux ou trois. Un paradis pour les randonneurs.

La multitude d' accès au massif d' Err comporte en corollaire de nombreuses possibilités de le quitter. A regarder la carte, le snowboarder est d' abord attiré par quelques itinéraires de descente: il peut emprunter les pentes très raides du Piz Calderas et du Piz d' Err, orientées à l' ouest et au sud, pour rejoindre la route du col du Julier – deux aventures corsées. Il peut aussi tenter le défi enivrant de surfer la vertigineuse face nord du Piz Jenatsch, haute de mille mètres, vers l' Alp d' Err. Les conditions doivent être alors absolument sûres; cette face ne doit pas être sous-estimée. On y parvient soit par une selle située entre le Piz Jenatsch et le Piz Laviner, puis la Fuorcla Laviner, soit depuis le Vadret d' Err par une langue glaciaire résiduelle finissant en forte pente. Nous choisissons cette variante et nous nous mettons tôt le matin en chemin pour le Piz d' Err.

Après la descente, il faut affronter la pénible montée dans la pente opposée de la Fuorcla Mulix. La neige lourde colle à nos raquettes, le soleil brûle et nos jambes fatiguées nous rappellent que nous avons déjà fait l' ascension d' un sommet et parcouru une longue descente. Nous aurions évidemment pu descendre simplement vers Tinizong au col du Julier en suivant le Val d' Err, mais cette descente manque un peu de déclivité pour un snowboarder. Aujourd'hui, en l' absence de trace, ce serait un effort démesuré. La descente du Val Mulix vers le col de l' Albula est plus raide et permet de profiter entièrement de cette journée de randonnée. Parvenus enfi n à la brèche, nous portons nos regards vers le Piz d' Err puis le long de son fl anc jusqu' à l' Alp: ce n' est pas tous les jours que l'on peut réaliser une descente aussi longue et raide, avec des conditions sûres et dans une neige poudreuse.

Les images des derniers jours nous poursuivent dans un sourire: la descente à l' aveugle dans un brouillard dense par la longue courbe du glacier du Piz Calderas, la caverne creusée dans la neige de la corniche Piz Traunter Ovas, où nous nous étions réfugiés dans la vaine attente d' une éclaircie, les discussions animées devant un verre de vin dans la chaleur de la cabane, la montée au Piz d' Err par le couloir sommital dans une neige délicieusement portante, les visages ébahis d' un groupe de randonneurs à skis qu' ils nous virent quitter le couloir pour nous lancer directement dans la face nord par le glacier, le contournement de la raide langue du glacier, la vaste et interminable pente de la face fraîchement enneigée, et maintenant la solitude et le chaud soleil qui nous donnent le sentiment que cet endroit existe spécialement pour nous.

La dernière descente de nos trois jours d' excursion nous mène de nouveau par de belles pentes, à travers une forêt de résineux épars, à la route du col de l' Albula près de Preda. Ayant pris place dans le Panorama-Express, nous revivons l' accès à ce massif d' Err par la voie mondaine et réalisons que c' est déjà loin, très loin derrière nous.

 

1 La numérotation des itinéraires correspond à celle fi gurant sur les cartes de randonnées à skis ( feuillet 268 S Julierpass, feuille 258 S Bergün ). Le guide du CAS Skitouren Graubünden propose en partie une autre numérotation.

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