«De la neige en Pologne? Il y en a aussi, mais pas autant qu’au Grimsel» De la plaine polonaise aux montagnes suisses

Le Polonais Damian Jagielik travaille en tant que monteur sur les chantiers de haute montagne. Il craint les avalanches, aime les paysages et apprécie le transport par hélicoptère. Pourtant, lui et sa famille regrettent parfois leur plat pays et la mentalité polonaise.

C’est une petite maison située à Innertkirchen, derrière l’immense station de couplage des Kraftwerke Oberhasli. Cette installation marque de son empreinte le village dominé par une couronne de hautes montagnes. C’est ici que se séparent les routes des cols du Susten et du Grimsel. On voit au loin briller les masses rocheuses du massif du Grimsel, identifiables à leur typique teinte d’un vert profond. On frappe: la porte s’ouvre instantanément sur une jeune femme portant un petit garçon. Curieuse, une fillette avance la tête hors de la maison. C’est la famille de Damian Jagielik. Tandis que sa femme Alicja et ses enfants nous réservent un accueil chaleureux, le père semble un peu gêné de l’intérêt accordé à sa personne.

Des dizaines de cabanes à son actif

On se met à table et la gêne est vite dissipée lorsque l’on aborde les sujets de l’hiver et de la neige. A l’écouter, on ressent un mélange de fascination et de crainte. «L’hiver passé, il est tombé 20 mètres de neige au Grimsel, on en avait jusqu’au deuxième étage.» Damian Jagielik vient de Pologne, tout comme son épouse Alicja. Il parle bien l’allemand, mais parfois un mot lui fait défaut, et elle vient à sa rescousse. «Nous avons aussi de la neige en Pologne, dit-il, mais pas autant que sur le Grimsel.» Il a travaillé l’hiver dernier à la rénovation de l’hôtel Grimsel Passhöhe situé au col et au bord du Totesee, à 2170 mètres d’altitude. Modernisé, l’hôtel a rouvert au printemps.

L’établissement avait été acheté par Walter Brog, président de la commune d’Innertkirchen et entrepreneur spécialisé dans les installations d’alimentation en eau et en énergie et véritable touche-à-tout. Damian Jagielik est employé chez lui. En tant que monteur, il a réalisé des projets touchant à des dizaines de cabanes du CAS. Il mentionne Tierbergli, Konkordia, Monte Leone, Trift, Windegg et la liste serait encore longue s’il prenait le temps de se les remémorer. «Nous nous déplaçons souvent en hélicoptère», dit-il, les yeux brillants. Depuis qu’il travaille pour Walter Brog, il s’y est accoutumé, car les ouvriers sont habituellement transportés aux cabanes par la voie des airs. Ils y séjournent parfois toute la semaine lors de travaux importants, avec une personne chargée de leur préparer les repas. L’hiver passé au Grimsel, faute de cuisinier, c’est lui qui a dû se charger de la popote pour toute l’équipe: soupes, viande et goulasch.

Parfois, il est un peu effrayé par les masses de neige, conscient du danger d’avalanches. Par exemple à la Tierberglihütte: ils étaient une dizaine d’ouvriers, tous les autres voulaient descendre car c’était la fin de la semaine de travail. L’hélico était indisponible en raison du mauvais temps. Un Suisse d’âge mûr les avait encordés et emmenés vers la plaine dans la neige profonde. Lui-même avait peur de la neige, et cette crainte lui est restée. Sait-il skier? Non, mais il s’y mettrait volontiers s’il en avait le temps.

«C’est beau ici. Chez moi aussi»

Damian Jagielik a grandi à Zielona GÓra, Grünberg en allemand. Cette ville est située dans la voïvodie de Lubusz, à la frontière avec l’Allemagne. Son père travaillait dans une ferme d’Etat, sa mère élevait des poules pour contribuer à l’entretien du ménage. Après sa scolarité obligatoire, il a suivi un apprentissage d’électricien, puis travaillé deux ans en Allemagne. Mais c’était mieux en Suisse, à ce qu’on disait. Il s’inscrivit alors auprès d’une agence de travail temporaire qui l’envoya sur le chantier d’un grand hôtel de Davos. C’était l’hiver, et c’est alors qu’il vit les montagnes pour la première fois. «Si grandes, c’était merveilleux».

Il vient d’une région qu’il décrit comme «plutôt plate». Et où se plaît-il le mieux? «C’est beau ici. Mais aussi là-bas, chez moi.» Il retourne trois fois par année en Pologne avec sa famille. Ce n’est pas évident pour tout le monde d’apprécier le dépaysement, à l’exemple de sa mère. Pour venir le voir à Innertkirchen, elle a passé le col du Brünig dans la voiture d’un frère de Damian. C’en était assez. «J’ai voulu lui montrer l’hôtel nouvellement aménagé au col du Grimsel, mais elle n’a rien voulu entendre. Elle voulait seulement rentrer à la maison.» Damian, lui, aime la montagne. Il apprécie l’environnement alpin de ses lieux de travail et en sait le prix: «Les gens paient cher pour y venir. Et pour nous, c’est gratuit.»

Une autre mentalité

Cela fait quatre ans que la famille Jagielik vit à Innertkirchen. Lors d’un repas de Noël, Walter Brog a proposé un emploi fixe à Damian et lui a suggéré de faire venir sa famille. Lui et sa femme apprécient le calme du village «surtout en hiver, lorsque les routes des cols sont fermées». En été, ils goûtent le charme de la région: «Nous allons parfois, avec les enfants, nous baigner à l’Engstlensee.»

Tout n’est pourtant pas si simple. La famille leur manque, les amis aussi. Il n’est pas facile de se faire des relations à Innertkirchen, «c’est une autre mentalité». Alicja est plus directe: «Les gens manquent de spontanéité, il faut toujours commencer par téléphoner et demander si l’on peut venir pour le café.» Damian a fait venir des collègues polonais pour la saison d’été, ils travaillent aussi pour Brog. C’est une compagnie qui apporte du réconfort à nos expatriés. Damian retournera à l’hôtel Grimsel Passhöhe cet hiver, le chantier n’étant pas terminé. Le village aura retrouvé alors sa quiétude hivernale, et la neige s’accumulera de nouveau en épais manteau sur le col.

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