Des centaines de sommets loin des hommes Excursion automnale dans la Valle Onsernone

On ne manquera pas de bonnes raisons d' aller vers le sud à l' arrière: on peut par exemple y rechercher la solitude. Les touristes ont maintenant délaissé la Valle Onsernone. Même les résidents de l' été ont plié bagage.

Les prévisions météorologiques du week-end sont nettes: pluie ininterrompue au nord, plein soleil au sud. Quoi de mieux alors que de passer quelques jours d' octobre au Tessin? Terminer la saison de randonnée dans la Valle Onsernone en l' accompagnant d' une polenta aux champignons arrosée de Merlot…

Il a fallu attendre les années 1950 pour qu' un service de car postal desserve, au départ de Locarno, la vallée retirée d' Onsernone. Dans Les Alpes de 1951, Karl Matter décrit ainsi le trajet: « C' est une route alpestre audacieuse, creusée dans le rocher ou reposant par endroits sur de hauts murs. Entre Cavigliano et Spruga, il faut négocier plus de 360 virages et franchir plus de 50 ponts de pierre, dont certains vertigineux. »

Aujourd'hui encore, le voyage est une petite aventure. Notre car postal, le dernier de la saison à desservir Spruga au départ de Locarno, est vide. Pas âme qui vive en dehors de nous, rien si ce n' est le chauffeur qui négocie les virages serrés et les ponts étroits comme s' il n' avait jamais fait autre chose de toute son existence. Reliant les villages assoupis sur les terrasses ensoleillées, la route suit un tracé impressionnant, et le regard inquiet va des profondeurs de la gorge à la courte perspective du prochain virage.. " " .Voici enfin Spruga, avec le sourire du chauffeur qui semble avoir apprécié le trajet. « Et maintenant, où allez-vous? » « A Pian Secco. » « Eh, ça fait penser à Prosecco. Bien du plaisir! » Sur ce, nous chargeons nos sacs à dos pour nous mettre en chemin dans la nuit fraîche, d' abord par un escalier tortueux entre les maisons, puis sur un sentier pédestre. Pian Secco se trouve à quelque 300 mètres au-dessus de Spruga, et c' est le seul endroit où l'on peut loger à cette époque de l' année.

Le Bed & Breakfast Monti di Spruga nous y propose une chambre, une douche et un excellent souper, et de plus le crépitement paisible d' un bon feu de bois sec. Penchés sur la feuille « Comologno » de la CN, nous cherchons un but d' excursion le long des nombreux sentiers figurant sur la carte. Peut-être le Pizzo di Madéi, à l' ouest ou la Cima del Sassone au sud. Notre hôte Johannes Studer, qui vit ici toute l' année avec sa femme Sylvia, nous avertit que les sentiers ne sont pas si faciles à trouver. Ils sont souvent envahis de végétation, surtout de l' autre côté de la frontière. Eux-mêmes connaissent bien la région et donnent volontiers des conseils de randonnée. Par contre, il ne faut pas en attendre, même après quelques verres de Merlot, des précisions sur les endroits où l'on trouve des bolets. Mais leur hospitalité est délicieuse, contrairement à celle dont bénéficia H. R. Zeller à la fin du 19e siècle lors d' une expédition géologique: « Je peux comprendre que l'on ne nous ait trouvé que deux lits pour trois, mais que par contre nous n' ayons pu obtenir ni macaroni, ni risotto et même pas de la polenta… », peut-on lire dans Les Alpes de 1893. Ce Zeller était aussi en voyage de découverte, et le paysage déchiqueté s' y prête aujourd'hui encore sous maints aspects.

Du Munzelüm ( 2061 m ) qui domine Spruga, le regard plonge vers l' est sur Comologno et l' enfilade de la Valle Onsernone en direction de Locarno. Au loin, le Monte Tamaro se reflète dans le lac Majeur. A l' ouest se dresse non loin la Cima Pian del Bozzo ( 2191 m ), premier pilier de l' arête frontière italo-suisse jusqu' au Pizzo di Madéi ( 2551 m ). H. R. Zeller déjà l' avait longée, notant que c' était un parcours facile, parfois même au pas de course, mais qu' il fallait quand même faire attention au passage de certaines brèches. Et soudain, écrit-il, « nous faisions une pause, lorsque surgit à côté de nous un garde-frontière que ses chaussures de feutre avaient porté sans bruit jusqu' à nous. En fait, il nous avait pris pour des chasseurs de marmottes. Lorsque nous lui avons expliqué que nous étions à la recherche de pierres pour le musée à Berne, il se montra soudain très poli et prévenant. »

Selon la description qu' en donne le guide du CAS Guida delle Alpi Ticinesi 1, le Pizzo di Madéi domine de sa masse les hautes vallées di Vergeletto, d' Onsernone et d' Agrasino. On en apprend davantage sur Internet: « 413 sommets, dont 398 dépassent 2000, 140 excèdent 3000 et 13 coiffent les 4000 mètres, voilà ce que l'on peut observer pour autant que la visibilité atteigne 50 kilomètres. » Et si cette dernière est à son maximum, ce sont même 588 sommets dont 571 plus hauts que 2000 mètres. Une liste fabuleuse comprenant par exemple la Jungfrau, 310.4 degrés, altitude 4158 mètres, cantons de Berne et Valais, distante de 51.53 kilomètres.

Revenant du fond de la Valle Onsernone à la civilisation, on passe aux Bagni di Craveggia. La source thermale n' est pas tarie, mais il ne reste des bains que les ruines. La première mention de la source date de l' année 406. Un premier bâtiment, jamais achevé, y aurait été construit en 1617. Ce n' est qu' en 1823 que fut érigé un établissement thermal auquel fut ajouté un hôtel en 1881. On en voit encore les fondations. Ces « Bagni di Craveggia » n' ont jamais connu une grande fréquentation, peut-être en raison de leur éloignement, mais aussi du fait du faible débit de la source thermale, qui ne livrait que 12 litres à la minute. C' est ici que s' est déroulée le 18 octobre 1944 la « Battaglia dei Bagni di Craveggia », qui a laissé des traces profondes dans la mémoire collective des habitants de la vallée. 450 partisans et civils italiens furent victimes des représailles exercées par les troupes fascistes de la République de Salò. « Des vandales de la pire espèce », selon Karl Matter ( Les Alpes, 1951 ), qui ajoute dans une note de bas de page que l' hôtel reconstruit au prix de grands sacrifices fut ravagé et presque entièrement détruit par une avalanche partie du côté suisse. Il faut espérer qu' il renaîtra de ses décombres. Le périmètre est maintenant sécurisé, et l'on peut même se baigner dans une auge en pierre située au fond d' une cave obscure. Les Bagni ont connu la célébrité en 2007, lorsqu' un projet d' aménagement hydroélectrique fut annoncé dans la partie italienne de la Valle Onsernone. Les Suisses, et surtout les habitants concernés de la vallée, s' y opposèrent.

A moins de 300 mètres de ces ruines se trouve la Caserna Onsernone, où les gardes-frontière étaient stationnés. L' étroit sentier partant derrière la caserne monte vers la Cima del Sassone ( 2085 m ). On traverse une forêt dense pour atteindre l' Alpe Isornia di alto, où l'on retrouve le soleil. La neige est à la limite supérieure de la forêt, comme si l' automne s' accrochait là pour résister à l' hiver annoncé la nuit dernière. Le feuillage des arbres se chauffe au soleil levant, et la neige tombe des branches. L' herbe semble écrasée par le poids de la neige mouillée, mais le soleil triomphe encore du froid de l' hiver.

Le sentier conduit d' abord à l' Alpe Forno, puis vers l' ouest, longeant par le nord la Cima del Sassone, que l'on atteint par l' ouest en empruntant une courte arête. Au sommet, nous goûtons le silence, la chaleur du soleil et la vue sur les sommets environnants. Au-dessous, le regard plonge sur la vallée que couronnent le Pizzo Ruggia ( 2289 m ), le Pizzo di Madéi et le Pilone ( 2191 m ). On aperçoit aussi la Goletta di Medaro ( 2271 m ), où le naturaliste H. R. Zeller fit l' objet d' un contrôle douanier voici plus de cent ans. 

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