Deux Ascensions dans les Alpes Cottiennes et Maritimes

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

I. Au Pic de Rochebrune ( 3324 m ).

L' automobile descendait à vive allure la route du Lautaret à Briançon. Avec avidité nous regardions les montagnes lointaines, devenues rosés et violacées sous les derniers feux du couchant. L' une surtout élevait sa pointe altière sur l' horizon empourpré, dominant avec crânerie tout son groupe. En miniature une reproduction de son grand frère, le Monte Viso. Cette cime, c' est le Pic de Rochebrune; quel beau nom retentissant en vérité! Sa silhouette martiale semble braver le ciel, elle s' harmonise merveilleusement avec les forts si hardis qui font l' entourage de Briançon-la-guerrière.

Aussi ce Pic de Rochebrune nous est-il incontinent resté dans l' esprit, et nous en décidions l' ascension quelques jours plus tard. Nous venions de visiter le curieux Val Queyrasdans toute sa longueur, jusqu' aux sources du Guil. Toute cette contrée était brûlée d' un soleil ardent, car il n' y pleuvait plus depuis des semaines, alors que plus au nord et en Suisse, il faisait le temps déplorable que l'on sait, une poussière énorme s' était accumulée sur la route principale, les troupeaux de moutons faisaient monter des nuages gris en se déplaçant dans les pâturages; au bord des chemins, les jolies lavandes étaient poudrées de blanc; les soldats alpins, extrêmement nombreux dans la région, étaient bronzés comme des Arabes.

Heureusement, de belles forêts de mélèzes ombragent un peu les pentes de cette vallée, et les mélèzes supportent avec stoïcisme les temps secs.

D' Abrïès, où nous nous étions établis, nous partons par une chaude après-midi de juillet pour Aiguilles, petit bourg pimpant où s' arrêtent les autocars faisant le service de la fameuse route des Alpes ( Nice à Evian ). Ensuite d' une panne, l' au avait quelque retard. Pendant que nous attendons avec patience au Grand-Hôtel, nous faisons connaissance du gérant de l' Etablissement et de son maître d' hôtel, deux charmants garçons, authentiques Valaisans. A peine avons-nous un peu fraternisé, que l' auto arrive en coup de foudre, dans un tourbillon de poussière. Nous prenons place aussitôt, mon fidèle guide, Philippe Allamand et moi, et la lourde machine P. L. M. s' ébranle pour nous conduire à Fort Queyras d' abord, puis sur la route montant au col d' Izouard ( ou Izoard ). On passe par Arvieux et quelques autres villages, dont les habitations ont beaucoup de cachet. La plupart sont des maisons de ferme, très spacieuses et très vieilles, avec de grands auvents pittoresques. Beaucoup de protestants dans cette région; il y a une chapelle évangélique à Arvieux.

La route monte toujours davantage, serpentant dans des éboulis où foisonnent de superbes „ campanula Allionii ". L' auto, qui ralentit à cause de la pente, permet à ses voyageurs de jouir des fleurs au bord du chemin et de contempler la vue lointaine, qui toujours plus se découvre.

Il y a même un petit arrêt de 10 minutes à l' endroit appelé la Casse-déserte, un cirque d' une sauvagerie inouïe, fait de sables colorés, sur lesquels se dressent, fantastiques, des rochers aux formes tordues de couleur rouge-brun. Il n' est guère possible de contempler un site plus étrange, plus dantesque que cette Casse-déserte.

l ) Voyez Jahrbuch XLIV, 1908, l' article de Mr. H. Correvon sur la Vallée du Queyras Encore quelques contours et l'on touche au sommet du col d' Izoard ( 2388 m ), certaines cartes indiquent 2409 m. Puis, descente rapide et la machine dépose les deux petits Suisses au refuge d' Izoard ou refuge Napoléon, construit un peu à l' abri des vents, sur l' autre versant du col. Cette petite maison blanche, de même que la contrée, paraissent sinistres à première vue. Et cependant nous avons été traités admirablement dans ce fruste petit refuge. Lits propres, nourriture et vin excellents, service attentif, prix d' un bon marché invraisemblable.

Nous allons encore le même soir, Philippe et moi, reconnaître la voie à suivre pour le lendemain, puisque le pays nous est totalement inconnu. Il faut monter jusqu' au Col Perdu, si l'on vent voir Rochebrune. Satisfaction complète en apercevant de près notre pic; il est vraiment majestueux, ses formes sont nobles et classiques, sa teinte fauve et brune justifie bien son nom.

Le lendemain ( 26 juillet 1913 ) nous partons très tôt, à 2 h. 50, remontons au Col Perdu, où nous dérangons un grand troupeau de moutons. Il faut maintenant descendre en oblique pour gagner l' immense désert pierreux nous séparant du Pic. La marche dans ce bassin d' éboulis, coupé de temps à autre de champs de neige durcie, est assez fatigante. A tout instant, nous marchons sur des éclats d' obus, il y en a d' énormes quantités; c' est ici sans doute un champ de tir de quelques-uns des forts élevés qui entourent Briançon. Après la traversée de ce plateau rébarbatif, on arrive à la base du pic de Rochebrune et il s' agit de grimper vers la droite au Col des Portes.

Ici commence l' ascension proprement dite: Un dédale de blocs à escalader, un couloir encore rempli de glace, de petites cheminées rocheuses assez abruptes. Voici déjà le sommet du beau Pic de Rochebrune ( 3324 m ), 4 h. 50 du refuge d' Izoard. La vue est vraiment de première grandeur. Notre cime domine toute la chaîne, de telle sorte que rien ne borne le coup d' œil sur une très grande étendue. Pas un nuage au ciel, température exquise. Aussi nous est-il permis de détailler les massifs lointains durant plus d' une heure.Vers le nord-ouest, les hautes cimes du Dauphiné sont majestueuses, la Barre des Ecrins en particulier ressort avec une noblesse extrême et se présente en pyramide, tel un peu le Bietschhorn vu du sud. Les Aiguilles d' Arves, le massif de la Vanoise, les Alpes Grées avec le Gd-Paradis très distinct, attirent tour à tour notre attention. Puis, vers le nord-est, s' étalent prestigieux, délicatement colorés, le massif du Mont-Blanc et la chaîne des Pennines Sans peine nous pouvons d' ici distinguer les diverses cimes du Mont-Rose.

Derrière le Viso, au sud-est, s' élève une partie des Apennins, d' un bleu vaporeux. Vers le sud-ouest, un moutonnement de petites chaînes, aux teintes infiniment douces, les collines de Provence.

Dans notre rayon visuel immédiat, plusieurs des forts au-dessus de Briançon brillent au soleil; il est fâcheux que la ville elle-même ne soit pas visible. Par contre, la vallée de la Guisane s' étale en pleine beauté.

Les Alpes Cottiennes, dont notre Pic de Rochebrune constitue une des hautes apparitions, réclament aussi leur part d' intérêt; les jolies Aiguilles de Chambeyron en particulier font un gracieux effet, de même le petit massif de Font-Sancte. Mais ce qui attire surtout les regards, c' est évidemment le roi des Cottiennes, le Mont-Viso. Ce sommet splendide, strié de ses couloirs blancs, svelte et cependant robuste, écrase tous ses rivaux. Nous contemplons le monarque avec respect et reconnaissance, car nous venions de gravir sa tête altière, trois jours auparavant.

Imaginez sur ce tableau immense, bien imparfaitement ébauché, la lumière vive d' un soleil quasi-méridional faisant briller et miroiter cet amoncellement de mon- Gagnes magnifiques, et vous comprendrez la jouissance inoubliable que nous a procuré Rochebrune.

Pour redescendre de notre pic, nous décidons de suivre une autre voie que celle de l' ascension, c'est-à-dire d' en accomplir la traversée. Pour débuter, nous suivons un bon moment l' arête Est; elle est très déchiquetée, mais les rochers sont en général solides. Puis, nous effectuons une descente rapide par le versant Nord. Un couloir très large nous ouvre la voie, mais ciel! quelle raideur de pente et quel pierrier croulant! De temps à autre nons regagnons les bords abrupts du couloir, afin d' enrayer notre dégringolade dangereusement précipitée. Dans sa partie inférieure, le couloir est rempli de neige, mais elle est de bonne consistance et n' exige que peu de taille.

Nous avions vu, du faîte de l' arête, planer un superbe aigle royal. Le rapace était entouré — à respectueuse distance — d' une quantité de corneilles alpestres poussant des cris stridents. Or nous découvrons un peu plus tard la cause de l' exci intense des corneilles: toutes les plumes de l' une d' elles jonchent le sommet d' un rocher, une corneille venait évidemment d' être victime de l' aigle vorace. Petit drame de l' Alpe sauvage!

Après avoir traversé quelques champs de neige inclinés, nous regagnons l' arête herbacée faisant suite aux dernières ramifications rocheuses de Rochebrune ( 2 heures de la cime ). Nous suivons toujours à l' Est cette crête tantôt gazonnée, tantôt pierreuse, avec quelques petits restes de neige en corniches. De temps en temps surgissent de petits sommets couronnés de „ cairns ". Nous les traversons tous, suant et peinant sous un soleil ardent. Pour nous distraire, une jolie flore alpestre s' épa sous nos pas, en particulier les androsacés jaunes en très grand nombre.

Soit que nos cartes aient été insuffisantes, soit que nous n' ayons pas su les déchiffrer, il nous arrive de tâtonner sur le chemin à suivre. A tort nous nous imaginons, qu' après une si longue marche, nous devons être au-dessus d' Abriès, et nous commençons une fatigante descente en ligne directe, à travers des pâturages glissants, brûlés par la sécheresse. Quelques rares endroits ont encore de l' herbe fraîche, grâce à des canaux d' irrigation ( genre de nos „ bisses " ) alimentés par les petits amas de neige accrochés à l' arête que nous venons de quitter.

Lorsqu' enfin nous arrivons fourbus à un petit hameau montagnard, où nous trouvons les „ premiers humains " depuis notre départ d' Izoard, on nous informe que nous sommes droit au-dessus d' Aiguilles. Comme nous ne voulons à aucun prix regagner Abriès par la route poussiéreuse de la vallée, nous continuons à marcher à mi-mont, à l' altitude de 1900 m, toujours vers l' Est, dans la direction du village alpestre de Malrif. Mais voici une combe formidable coupant notre route. N' importe, nous entrons dans cette combe, en suivant un sentier forestier côtoyant un canal d' irrigation. De jolis mélèzes ombragent ce passage et des buissons d' atragènes ( la clématite de ces pays ) s' accrochent sur la pente. Bientôt le sentier s' effondre, il faut grimper sur les planches disloquées et pourries du canal et faire une dangereuse acrobatie. Au fond du ravin, nous traversons le maigre torrent, nous remontons la côte et enfin nous atteignons le hameau de Malrif, d' où un chemin muletier nous conduit à Abriès, vers 5 h.'/a du soir. Nous avions donc mis le temps considérable de 5 h. 25 pour effectuer notre indirecte descente, à partir de la base de Rochebrune.

Mais la vue de l' hôtel et le son des joyeux clairons des Alpins français nous ragaillardissent bien vite. Nous oublierons la fatigue des pierriers et des gazons secs, pour ne plus nous souvenir que de la belle vue contemplée à Rochebrune et de la lumière intense colorant cette originale contrée.

Deux ascensions dans les Alpes Cottiennes et Maritimes.IL Traversée de l' Argenterà ( 3260—3297 m ).

L' Argenterà est la cime la plus élevée, en même temps que la plus élégante des Alpes Maritimes. La vue qu' offre son sommet est jugée merveilleuse, enfin elle est une des rares montagnes de son groupe possédant encore un vrai glacier, encastré dans son flanc Nord.

Et cependant la belle Argenterà au nom sonore me serait sans doute demeurée toujours étrangère, si je n' avais reçu naguère du Dr W. A. B. Coolidge un article appelé: „ Souvenirs de mon voyage à travers les Alpes Maritimes " 1 ). Les premières conquêtes de l' Argenterà, la „ reine des Maritimes " et d' autres cimes voisines, y sont racontées avec une verve, une fraîcheur exquises et je ne sais pas de pages plus captivantes dans toute l' œuvre descriptive, pourtant si vaste, de cet auteur fécond.

Donc, le nom de l' Argenterà demeurait tenace dans mon esprit et je couvais le désir d' aller admirer à mon tour les beautés de cette région enchantée. Mes pas m' ayant porté en juillet 1913 dans le Queyras et le Briançonnais, je jugeai le moment venu d' accomplir mon vieux désir. Je passai les cols du Vars et de Lärche pour gagner ensuite le Val Gesso et les Thermes de Valdieri, au pied même de la pointe de l' Argenterà.

Partout sur notre chemin des carabiniers interrogateurs et vigilants... C' est que la famille royale séjourne en ce moment dans sa maison de campagne de Ste Anne, et excursionne précisément dans la région de Valdieri.

Le site des bains ou Thermes de Valdieri est vraiment surprenant: imaginez un hôtel colossal, une vrai caserne, avec des corridors immenses, des dépendances à demi ruinées et cependant pittorresques, des sources d' eau chaude jaillissant à ciel ouvert, des bosquets de hêtres magnifiques, une belle rivière écumante, des montagnes enserrant à l' excès ce lieu étrange. A première vue le paysage peut paraître sinistre, et pourtant peu à peu nous en avons apprécié la grandeur et compris la bizarre beauté. D' ailleurs, si l'on vent sortir de l' encaissement des Thermes de Valdieri, de forts bons chemins forestiers découvrent aussitôt, en quelques pas, de riants vallons alpestres. Le plus beau de ceux-ci est sans contredit le Valasco, où se trouve un pavillon de chasse du roi d' Italie. Un autre chemin fort bien établi conduit précisément à la base de notre Argenterà. Dans notre impatience, nous décidons de nous en servir tout de suite.

Notre intention était d' aller coucher au refuge de Gênes, d' où l'on fait ensuite sans grande difficulté l' ascension de la pointe de l' Argenterà par le versant Sud. Mais mon compagnon — le guide Philippe Allamand — qui a déjà parcouru une fois ce pays, m' assure qu' il faut une clef pour ouvrir ce refuge. En effet, une affiche dans l' hôtel indique de s' adresser au bureau pour obtenir cette clef. Mais au bureau, on ne sait rien de rien, peut-être cette clef sera-t-elle à la caserne des carabiniers? Philippe y court..., elle n' y est pas! Alors peut-être sera-t-elle chez I' unique guide de la région, du nom de Guigoz? Or, ce guide demeure à plus d' une demi-heure d' ici; Philippe y court cependant, sous un soleil brûlant. La femme de Guigoz a bien la fameuse clef, mais elle ne la donnera jamais! Philippe offre de l' argent, sa montre en gage, rien n' y fait. „ On ne donne pas la clef sans le guide ", répond-t-elle.Voilà la „ clef " du mystère!

Furieux comme jamais je ne l' ai vu, Philippe revient à l' hôtel. Ne voulant pas manquer notre course, je pars avec lui en avant, en priant ma femme, qui reste aux Thermes, de m' expédier sans retard la clef „ avec le guide " et d' envoyer un messager à cet effet.

. ' ) Extrait du 24rao Bulletin de la Section des Alpes Maritimes du C.A.F. ( Nice 1904.

Nous montons enfin le sentier forestier dont j' ai parlé plus haut, il conduit au Val Lourousa. Toujours en fureur, Philippe ne desserre pas les dents, une pluie d' orage vient à point rafraîchir ses nerfs excités. Arrivés aux cabanes de l' alpage de Lourousa, nous sommes saisis de la beauté du couloir neigeux qui conduit directement à l' Argenterà sur ce versant Nord, et une idée lumineuse s' empare aussitôt de mon esprit: Puisqu' il faut avoir ce Guigoz „ nolens volens ", employons-le à quelque chose de mieux qu' au simple métier d' ouvreur de cabane; changeons notre itinéraire, couchons ici, dans la masure de pierre des moutonniers, et gravissons demain matin l' Argenterà par son fameux couloir, celui-là même qui fut conquis par le Dr Coolidge et ses fidèles Aimer. Comme ce „ collet Coolidge " exige une taille formidable, deux hommes trouveront sûrement leur utilité. Ce changement de plan nous a rendu quelque bonne humeur, toute au bénéfice de notre Guigoz, car lorsqu' il arriva, hors d' haleine et tout mouillé, il ne reçut pas la terrible admonestation préparée à son adresse. Nous lui disons cependant son fait avec une netteté suffisamment vigoureuse. Lui, un grand diable, maigre, sans arrogance, à l' air bon enfant, défend sa caufe; il ne peut donner la clef du refuge à des étrangers, lui-même pouvant en avoir besoin pour des clients, etc. Conclusion brève: Le C.A.I. ferait bien de laisser sa clef à Guigoz, mais en même temps d' en déposer une seconde à l' hôtel, à l' usage des rares alpinistes visitant cette région.

Les bergers nous reçoivent de leur mieux dans leur hutte rudimentaire, et nous passons une bonne soirée à deviser au coin du feu, en plein air, tandis qu' un immense troupeau de moutons s' empresse autour de nous et que le chien hérissé, défiant, vient flairer les envahisseurs du foyer. Guigoz, quoique laconique, répond avec sûreté à nos questions. Il est d' ailleurs le guide habituel de M. de Cessole, l' alpiniste bien connu, le meilleur explorateur de la région.

La nuit est belle, ciel étoile, mais temps lourd, des éclairs sillonnent le ciel avec continuité. Notre caravane se met pourtant en marche peu après 2 heures du matin. Elle gravit à la lanterne une pénible pente d' éboulis, traverse le petit glacier à la base de l' Argenterà jusqu' à la grande rimaye, d' où monte, vertical et terrible, le couloir Coolidge. Mais peu à peu le ciel s' est couvert, le brouillard recouvre les montagnes. Peut-être en bravant le temps, pourrait-on se permettre l' ascension quand même, mais comme je tiens par-dessus tout au panorama célèbre qu' offre l' Argenterà, je préfère renoncer pour aujourd'hui à l' expédition.

Tristes, mornes et confus, les trois compagnons retournent aux Thermes de Valdieri, où naturellement le temps se remet au beau. L' appétit aiguisé par cette tentative, nous nous remettons en route avec ardeur, dès la nuit suivante, en partant cette fois de l' hôtel même à 2 heures du matin. Par la jolie forêt, nous regagnons le val Lourousa, passons notre gîte d' hier et arrivons au pied du couloir de l' Ar vers 6 heures. L' aube, puis l' aurore se sont succédées, splendides. Cette beauté, cette magie des couleurs élève et raffermit nos cœurs, tandis que l' attrait de gravir le couloir aiguillonne notre énergie.

Guigoz prend la tête de la cordée et il taille dans la première partie du couloir; la neige est bonne, pas de glace encore. Un îlot rocheux émerge bientôt. Ici, Philippe prend la place de Guigoz, et la taille reprend, plus opiniâtre, plus sérieuse. La pente du couloir s' est en effet accentuée beaucoup, elle devient même formidable. Puis encore la neige est plus dure, infiniment et il s' agit d' éviter quelques régions où la glace apparaît. On continue à s' élever sur la grande échelle blanche et les heures s' écoulent à tailler sans relâche. Guigoz assure que parfois il a taillé plus de 4 h. 1/î pour gagner le haut du „ collet Coolidge ". Pendant que l' homme de devant s' épuise au travail, ses deux compagnons d' arrière s' énervent à monter aussi lentement et ils ont les pieds à demi-gelés. Aussi, comme ont fait les premiers ascensionnistes, nous nous dirigeons sur les rochers à gauche du couloir. La grimpée de ces rochers est assez abrupte, mais les prises sont en général solides.

En fort peu de temps nous nous élevons jusqu' à la crête, puis au faîte du beau couloir blanc, que nous considérons avec un respect accentué. Quelques instants pour reprendre haleine, et, par de bons rochers granitiques, à l' assaut de la cime nord de l' Argenterà ( 3260 m ), que nous atteignons vers 10 heures.

Le ciel est sans un nuage, l' air doux et pur. Aussi quelle joie d' étudier la vue immense dans ce pays si nouveau pour nous. Une heure entière ne suffit pas à satisfaire nos yeux éblouis et notre analyse doit se contenter des grandes lignes.

Tout autour de nous, les innombrables cimes des Maritimes aux teintes fauves. Les plus belles sont la Cima dei Gelas, avec le petit glacier della Maledia, le Mont Clapier tout noir, avec quelques stries de neige. Dans tout ce hérissement de sommets rocheux, le regard perçoit une quantité de petits lacs, bleus ou noirs. Celui qui s' étend à nos pieds est le plus grand, c' est le lac du Brocan, aux reflets bleus et verts. Le refuge de Gênes se trouve à proximité de ce lac.

Nous tournant vers le Nord et vers l' Est, nous admirons à tour de rôle les Alpes du Dauphiné, moins imposantes cependant vues d' ici que nous ne l' avions espéré, les Alpes Cottiennes avec le Mont Viso érigé comme un roi, puis les Alpes Grées, la chaîne du Mont-Blanc, les Pennines. De cette couronne glacée se dégagent, superbes et éclatants points de repère, le Grand Paradis, le Mont-Blanc, le Grand Combin, le Mont-Rose. Et maintenant, au Midi, les vues si douces sur l' Apennin ligurien, sur les monts provençaux, sur les collines entourant Grasse, très distinctes, sur l' emplacement un peu hâlé des villes de Cannes et d' Antibes. Hélas! une seule chose manquait à notre appel... la mer! la Méditerranée que nous avions tant désire voir d' un haut sommet. Une légère brume était tendue sur elle, un voile si diaphane que parfois il semblait qu' il dût s' entr.

Guigoz nous affirme que souvent en automne, la mer se voit si distinctement, qu' il a pu observer à l' œil nu l' escadre de Villafranca et même en compter les unités. Que n' aurions pas donne pour contempler une vision aussi limpide, pour jour de ce spectacle simultané: l' immense mer bleue et la haute chaîne des Alpes jusqu' au Mont-Rose.

Mais consolons-nous en regardant à satiété la grande plaine italienne, où brillent des rivières et des canaux, où s' étalent des villes éclatantes de blancheur, Borgo, San Dalmazzo, Cunéo. Tout au fond, n' est pas aussi le ruban du Pô?

Après cette halte délicieuse, presque trop excitante à nos nerfs optiques, on se remet à la corde et Guigoz nous guide avec sûreté sur l' arête conduisant à la cime sud de l' Argenterà ( 3297 m ). Cette traversée, d' une demi-heure à peu près, est assez rude, très aérienne par places, mais le rocher, d' essence granitique, offre toute sécurité.

A notre surprise une petite flore s' épanouit, malgré la haute altitude, sur cette crête de granit: il y a des génépis, des „ eritrichium nanum " et de toutes mignonnes violettes ( probablement la „ viola pinnata. Ces trois espèces croissent là-haut dans toutes les anfractuosités en quantités assez considérables.

De la cime sud, la vue est encore magnifique, bien que le ciel ne soit plus entièrement pur et que le Viso se soit coiffé d' un nuage. Courte halte, durant laquelle nous entendons distinctement de lointaines détonations. Ce sont, nous dit Guigoz, les canons des cuirassés de la flotte française. Si la mer s' était cachée à nos yeux, elle nous envoyait tout au moins de petits saluts consolateurs.

Continuant droit au sud notre traversée de la crête, nous côtoyons celle-ci un peu vers la gauche, par une vire paraissant difficile et exposée, mais qui contre toute attente permet d' avancer en suffisante sécurité. Cette vire aboutit à un champ de neige encastré dans de curieux rochers, puis une légère grimpée conduit à une brèche très hardie, appelé par Guigoz le col des Ebouîis ( 30 minutes de la cime sud ). Eboulis est bien le mot juste, car nous allons descendre maintenant un grand couloir pierreux, où tout croule sous les pas. Ce dévaloir peu commode aboutit à un amoncellement de blocs énormes, sur lesquels il faut sauter tant bien que mal. Entre ces blocs habitent de grandes colonies de marmottes, et soudain sept chamois surgissent à vingt pas de nous. Si le gibier se maintient encore dans cette région, c' est parce que celle-ci fait heureusement partie du terrain de chasse réservé au roi d' Italie.

Les colonies de marmottes se succèdent pendant toute notre descente jusqu' à l' alpe de Nasta, où paissent de jolies génisses. Après avoir étanché notre soif auprès d' une source fraîche, nous gagnons le Val Casa, où un chemin muletier continue jusqu' aux Thermes de Valdieri ( 3 h. 40 de descente du col à l' hôtel ).

Cette traversée des cimes de l' Argenterà constitue une expédition aussi intéressante que variée. J' ai été donc récompensé, avec usure, d' être venu si loin, pour vivre mon rêve de vieil alpiniste insatiable.

Julien Gallet ( Bex ) ( Section Chaux-de-Fonds et membre honoraire du C.A.S.)-

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