Il a fait volé en éclats nos illusions

D’un seul coup, voilà qu’il n’était plus. Lui, probablement le meilleur de tous. Le 30 avril au matin, Ueli Steck a perdu la vie au Nuptse. On peut s’imaginer que bien des gens, même sans l’avoir connu, se sont posé la même question que Dominik Osswald en page 25: «Retournerons-nous là-haut? Ou ne sont-elles (les montagnes) là que pour être regardées?»

Le décès d’Ueli Steck est venu rappeler que même les meilleurs n’étaient pas à l’abri de l’accident, et que la mort pouvait sévir n’importe quand et n’importe où. Il a fait voler en éclats nos illusions. Je vais mourir un jour, certes, mais pas forcément aujourd’hui. La montagne, c’est dangereux, mais pas ici et pas pour moi. Aujourd’hui, lorsque nous cherchons à nous prémunir contre un danger, nous nous reposons souvent sur les statistiques. Nous dévalons des pentes potentiellement avalancheuses parce que leur déclivité et leur exposition «ont été jugées sûres». Nous effectuons une traversée rapide sous une barre de séracs afin de réduire au minimum le temps durant lequel nous nous exposons au danger. Il en va de même dans notre quotidien: nous mangeons sainement, car une nourriture grasse augmente la probabilité d’une mort précoce. Cela permet de se sentir en sécurité. De se ranger du bon côté de la statistique.

Mais c’est sans compter avec la fatalité. Quand l’avalanche se déclenche malgré tout. Lorsque le bloc de glace se détache juste au moment où l’on traverse avec détermination la zone dangereuse. Quand le cancer frappe alors qu’il nous semble avoir fait tout juste. Les statistiques ne parlent jamais de la fatalité. La prévisibilité du risque n’est rien d’autre qu’une illusion face à la fatalité. Nous ne sommes jamais vraiment en sécurité. C’est pourquoi un décès comme celui d’Ueli Steck nous renvoie à l’incertitude fondamentale dans laquelle nous plonge la vie. Nombreuses sont les possibilités de se confronter à cette insécurité existentielle. Faire de la montagne en est une.

Alors non, les montagnes ne sont pas là que pour être contemplées.

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