La Barrière naturelle de Belledonne Un massif aux portes de Grenoble

Dans la lumière du soir, au-dessus de Grenoble, on ne voit qu' elle. Ses cimes enneigées étincellent à travers les brumes hivernales. La chaîne de Belledonne est un véritable eldorado pour les amateurs de randonnées à skis. Sur une soixantaine de kilomètres, de Grenoble jusqu' aux abords de la Savoie, ces hauts sommets cristallins présentent un relief très alpin, mais sans les bri-sures verticales des massifs calcaires voisins, ni les piège de la haute montagne.

A la brèche Robert, le paysage devient subitement beaucoup plus alpin, presque surprenant. Des petits sommets qui semblaient insignifi ants depuis la vallée ont, vus d' ici, une fi ère allure, comme cette Pointe des Enfants et son gneiss tapissé de lichens jaunes. Et après un raidillon où bien des débutants de la région ont transpiré dans leurs premières conversions, les pentes douces de la combe des Vans mènent à la crête sommitale, qui offre un panorama grandiose. Nous sommes littéralement à la proue d' un navire nommé Belledonne, à son extrémité méridionale. A nos pieds, le vide fuit jusqu' à la Romanche, qui coule presque deux mille mètres plus bas. Au sud-est, le Mont-Aiguille fl otte sur la mer de nuages comme un iceberg minéral tout juste détaché du Vercors. Je reste un petit moment sur le pont, à rêvasser devant ces grands espaces qui s' étendent jusqu' aux rivages des Grandes Rousses et des Ecrins. « On se caille !» me rappelle-t-on poliment... Le soleil est effectivement en train de s' esquiver, face à la lune presque pleine. Avec prudence, chacun assure les premiers virages de la saison, à la recherche du tempo oublié. Et afin de ménager les semelles des skis, c' est par les pistes de la station que s' achève notre ballet d' ombres pastel. Dernières lueurs du jour et dernière pause, dans une sorte de jubilation partagée et silencieuse. Pas besoin de mots pour ces moments-là.

Quelques semaines plus tard, le manteau neigeux a enfin atteint une épaisseur respectable et nous jugeons les conditions idéales pour jouir des charmes d' un circuit en boucle sur les pentes du col du Mouchillon. Au cœur du massif, nous remontons la charmante vallée du Haut-Bréda, que l' extraction et la transformation du minerai de fer ont fait prospérer, du Moyen Age jusqu' au début du XX e siècle. Aujourd'hui, ce « petit morceau de Tyrol » s' adonne à un tourisme doux qui sied parfaitement à sa nature sauvage.

Après un début austère en versant nord, nous trouvons le soleil au sortir de la forêt. Le groupe de trois skieurs qui nous précède d' une bonne demi-heure a magnifiquement tracé le verrou qui suit et nous nous régalons des conversions rendues faciles par un zigzag esthétique et efficace. Enfin, les lacs des Sept Laux. Une immense étendue blanche, perdue dans un silence rare. Comme une trêve géologique à travers la montagne. Ici, Belledonne se repose. Et nous avec. Nous sommes seuls. A deux traces de chamois près...

L' ascension reprend en face sud et... en t-shirt. Pourtant, l' arrivée au col nous projette dans le domaine de la haute montagne hivernale. Le bonnet est à nouveau de rigueur! Si l' atmosphère n' était pas si glaciale, nous pourrions nous extasier devant la beauté du panorama. Car de l' autre côté du col se profile la partie nord du massif, moins connue. Devant cette profusion de cols, de combes et de couloirs, on voudrait ne plus s' arrêter. Enchaîner, par exemple, la fabuleuse Plagne Vaumard et ses 1000 mètres de dénivelé, rectilignes et soutenus, qui nous font face. Mais pour l' heure, chacun d' entre nous s' affaire tant bien que mal au pliage des peaux récalcitrantes. Une belle onglée plus tard, nous plongeons dans l' ombre bleue du versant nord. Sous les silhouettes imposantes du Rocher Ba-don et du Rocher Blanc, la poudreuse est, comme souvent, au rendez-vous de ces larges pentes. Le festival de virages qui s' ensuit alimente nos conversations aujourd'hui encore... Il ne s' arrêtera qu' à la forêt, les vêtements tous blancs de ces flocons magnétiques. Plus bas, comme fréquemment dans le massif, il faudra finir entre les épicéas, skis sur le dos et chaussures boueuses, mais visages radieux. Pour ne s' offrir qu' à celles et ceux qui la méritent, il faut bien que Belledonne soit un peu farouche!

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