Le sommet des Diablerets par le versant sud-ouest Une ascension originale demeurée intacte

Situé à la frontière des cantons de Vaud et du Valais, l' imposant massif des Diablerets est bien connu des skieurs, en raison des remontées mécaniques qui leur permettent de s' approcher aisément de son point culminant. Néanmoins, ce belvédère exceptionnel réserve encore des aspects mystérieux et remarquablement préservés. Le parcours proposé, bien que relativement exigeant et réclamant un excellent sens de l' itinéraire, ravira tout alpiniste en quête d' authen ticité et de nature intacte, dans l' esprit des pionniers.

Qui n' a jamais été intrigué et captivé par la réputation de ce puissant massif, le sommet le plus élevé des Alpes vaudoises et le seul à présenter un paysage glaciaire? De nombreuses légendes circulaient autrefois à son sujet. Il abriterait la résidence des démons, dont le jeu de prédilection consisterait à prendre pour cible la Tour Saint-Martin, ou Quille du Diable, un curieux monolithe de 40 m posé sur les pentes sommitales des Diablerets. Comme projectiles, ils se serviraient d' énormes blocs arrachés à la montagne. Les démons qui manquent leur cible seraient à l' origine des éboulements dans le versant sud, dont le plus tristement célèbre reste celui de Derborence en 1714, repris par C. F. Ramuz. Depuis lors, un téléphérique reliant la station des Diablerets au Sex Rouge a quelque peu effacé le mythe, les abords du massif étant désormais l' objet d' un afflux touristique important. D' où ma curiosité de tenter un itinéraire d' accès historique et peu fréquenté, réalisé pour la première fois en 1856 par une caravane emmenée par le célèbre écrivain et alpiniste Eugène Rambert. Ce parcours se déroule en grande partie dans le versant sud du massif, que l'on peut rejoindre soit par Derborence, soit par Solalex, au pied du Miroir d' Argentine.

C' est à partir de ce point que je choisis d' approcher le sommet. La première étape de la montée suit un sentier d' abord boisé, puis longe la rivière au fond du vallon très encaissé issu de l' alpage d' Anzeindaz. Sur ma gauche, les falaises vertigineuses de la Tête d' Enfer. Les premiers chalets d' alpage invitent au repos, mais pas de temps à perdre, car le trajet est encore long! En effet, on aperçoit désormais le point culminant des Diablerets, qui surplombe majestueusement de plus de 1300 m les vastes plaines gazonnées. Je poursuis donc ma route en parcourant ce paysage d' Eden, parsemé d' immenses blocs détachés de la paroi, en direction du Pas de Cheville ( 2038 m ). Peu avant le col, je bifurque sur la gauche et profite de la vaste langue herbeuse de la Lué Tortay jusqu' à l' altitude de 2455 m. Plus au sud, les sommets de Tête à Pierre Grept, du Grand Muveran, ou encore des Dents du Midi se détachent progressivement. Parvenu au pied d' une falaise, je suis soudain impressionné par l' ampleur digne d' une cathédrale du versant méridional de la montagne, tourmenté par d' immenses plis tectoniques.

C' est à partir de cet instant que le caractère alpin de la course s' affirme. Il s' agit de suivre une vire d' environ 150 m sur la gauche pour franchir un banc rocheux, puis de revenir d' autant à droite. Je m' élève alors tout droit jusqu' à des rochers blancs plus solides. Après quelques dizaines de mètres d' escalade, une étroite vire ascendante file sur la droite. La vision d' un cairn soudain me rassure: je suis bien sur la bonne voie! On aboutit à de grandes dalles stratifiées, dont le parcours est surprenant et plus aisé. Le col séparant Tête Ronde du sommet des Diablerets est alors en vue et m' encourage à poursuivre, malgré l' inclinaison des pentes d' éboulis instables. Le silence n' est troublé que par quelques chutes de pierres ponctuellement déclenchées par de rares bouquetins. L' atmosphère est sauvage, et le survol furtif d' un aigle royal renforce encore cette impression. Encore un peu, et je croirais distinguer des diablotins au loin! Je rallie enfin l' arête à 3000 m environ, d' où la vue plonge dans le versant nord, occupé par le glacier crevassé de Pierredar.

Il faut ensuite se diriger le long de l' arête ouest jusqu' au pied du bloc sommital, d' aspect massif. Il est défendu à la base par un banc rocheux de 6-8 mètres de hauteur, que j' aborde sur la droite à l' aplomb d' une niche surmontée par un bloc pointu caractéristique. C' est le passage clé, le Pas du Lustre, où l' un des premiers ascensionnistes, Jean Muret, avait parait-t-il été « suspendu comme un lustre » par ses guides en 1857! De bonnes prises solides me permettent de franchir cet obstacle et d' accéder à la facette ouest, formée de belles dalles que je remonte par des passages intéressants, en tirant légèrement vers la droite. Dans le haut, la pente s' adoucit alors que le rocher devient plus sombre. Le sommet d' Anzeindaz ( 3209.7 m ) est enfin atteint, et c' est par une élégante crête aérienne que je rejoins la croix du point culminant. La réputation du panorama offert par ce sommet n' est plus à faire: on embrasse toute la Suisse occidentale, le Jura, l' ensemble des Préalpes ainsi que les géants du massif du Mont-Blanc, des Alpes valaisannes et bernoises. A proximité, on distingue la Tête de Barme, le Sex Rouge, l' Oldenhorn, de même que la fameuse Quille du Diable! La blancheur des glaciers des Diablerets et de Tsanfleuron contraste soudain avec les perspectives des vertes prairies situées plus de 1200 mètres en contrebas.

Déjà, il faut penser à la descente, en se rappelant des passages empruntés peu avant et en restant prudent. De retour à Anzeindaz, une halte à l' accueillant refuge Giacomini me permet de reprendre mes esprits et de rassembler déjà de nombreux souvenirs. L' itinéraire m' a procuré la sensation peu commune d' effectuer une ascension originale hors des grandes voies classiques, comme si j' en effectuais le premier parcours. De nos jours, ces instants privilégiés se doivent d' être appréciés à leur juste valeur.

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