Les quatre saisons dans les Gorges de Court Le paradis des grimpeurs en terres jurassiennes

Les cluses de l' Arc jurassien offrent de nombreuses possibilités pour se faire plaisir. De la couenne ombragée à la longue voie ensoleillée, de la cascade pure au « dry tooling », tout est possible dans les Gorges de Court, situées entre le village du même nom et la ville de Moutier. Visite guidée au rythme des saisons.

Sur les deux rives des gorges, séparées par la Birse, trônent des falaises qui ont pour nom « Roche des Nants » et « Petit Capucin » d' un côté, « Paroi des Romains » et « Age de glace » de l' autre. Au printemps, lorsque les jours se rallongent, que la forêt se teinte de vert et que la température s' adoucit, il est l' heure de concrétiser cette envie de grimper qui sommeille en nous. Le « Petit Capucin », baptisé ainsi à cause de la ressemblance avec son grand frère de Chamonix, a vu défiler plusieurs générations de grimpeurs. En 1958, Robert Boegli et Roger Giamberini forcent en artificiel le grand toit de départ et sortent au sommet de la falaise par un itinéraire sinueux. On touche là le plus haut niveau de l' époque. La classique du « Capu » est très appréciée dans les années 1960 et 1970.

Dans les années 1980, grâce à l' avène de l' escalade libre, le « Petit Capucin » est devenu un terrain d' entraîne prisé qui a vu naître de multiples nouvelles voies. Citons la Voie des Dames ( 5b ), La pénible ( 6b ), La balade du petit Jules ( 6b ) ou encore Tranquille champagne ( 7b+ ). Hélas, comme pour beaucoup de sites à la mode, certaines prises souffrent des trop nombreux passages et deviennent glissantes, mais les autres secteurs sont moins fréquentés.

Le « Petit Capucin » porte aussi la griffe de Philippe Steulet. En 1985, avec son ami Wenzel Vodicka, il donna naissance à Subway ( 8a ). Cette voie historique, l' une des premières du pays de ce niveau, est devenue classique. Elle s' insinue entre les pitons de la voie de 1958 et offre une escalade en force dans un plafond horizontal. Philippe s' illustra également sur l' autre rive des Gorges de Court, à la « Paroi des Romains », en réalisant en escalade libre des itinéraires tels le Grand Dièdre ( 6a+ ), Chauve-souris ( 6b+ ) et Le pilier ( 7b ), non sans avoir retiré les pitons inutilisés, ce qui n' était pas du goût de tout le monde. Mais il faut attendre la fin des années 1990 pour que certains grimpeurs prennent conscience du réel potentiel qu' offrent les Gorges.

Dans nos contrées, l' été peut passer d' un extrême à l' autre: trombes d' eau, canicule, orage de grêle. L' escalade se pratique au gré de la nature. Pour profiter au maximum de l' endroit, on peut suggérer une incursion matinale à la « Roche des Nants » et vespérale à la « Paroi des Romains », le tout entrecoupé d' une glace à la piscine de Moutier. Se faisant face, ces deux falaises avoisinent les 150 mètres de haut en certains endroits. Elles furent des laboratoires d' entraînement en vue d' as alpines dans les années 1960. Des voies comme Mustapha ( 6a+ ), Bis-cuit ( 7b ) à la « Roche des Nants » ou Les orgues ( 7 c ) à la « Paroi des Romains » suscitent aujourd'hui encore le respect lorsque l'on regarde certains pitons ou coins de bois restés en place. Ils sont témoins du très haut niveau atteint à cette époque par les grimpeurs prévôtois qui forçaient, entre deux sections d' escalade artificielle, de sévères passages de libre qui faisaient frémir.

Après vingt ans de délaissement, l' assai de ces itinéraires permet de les revisiter, en se tirant peut-être à quelques points, sans se faire peur. C' est autour de ces vieilles reliques que certains locaux ont jeté leur dévolu: à savoir Raymond et Serge Monnerat pour les cinq longueurs de la superbe Anasazi ( de 6b à 6 c+ selon la variante choisie ) et Yann Blanchard pour les voies de la partie droite, dont Erika ( 6 c+ ). Pour sa part, Nicolas Zambetti s' est attelé aux deux réalisations suivantes: Flemme éternelle ( 7 c ), avec sa particularité de nécessiter l' emploi de coinceurs tout au long de ses cinq longueurs, et Une voie pour Arthur 1 ( 6b ) ouverte du bas en solitaire, avec auto-assurage. Si la première n' a pas encore été répétée, la seconde est destinée à devenir une classique complétant très bien la Directe des Nants ( 6b ), Anasazi déjà citée ou encore L' Ajoulotte ( 6 c ). Pour toutes ces escalades, le rocher des deux premières longueurs peut décevoir, mais il devient exceptionnel au-dessus.

L' automne est la saison d' escalade par excellence dans le Jura. Parfois la brume fait tarder le soleil matinal et celui-ci s' éclipse trop vite en milieu d' après. Mais les couleurs de la forêt et la limpidité du ciel incitent à grimper chaque jour comme si c' était la dernière fois avant la neige. L' aspect raide et délité de la « Paroi des Romains », en rive gauche, pourrait faire fuir certains. Il faut grimper pour vraiment apprécier l' ambiance. Si quelques passages sont en « sucre », l' escalade est néanmoins jolie et variée et l' ambiance austère. Il est bon de se rappeler le vieil adage du regretté Georges Livanos: « Il n' y a pas de mauvais rocher, il n' y a que des mauvais grimpeurs. » La mise en valeur de cette paroi est due à Julien Zambetti, qui s' est passionné pour l' endroit, en y traçant les voies de ses rêves.

Les grands murs déversants ont fait voir le jour à une foule de lignes audacieuses qui, à quelques rares exceptions, ont toutes été gravies en libre. Les perles à ne pas rater sont Masterkush ( 7b ), Au-delà du réel ( 7 c+ ) et Super Moby ( 8a+ ). Le prolongement de la « Paroi des Romains » est constitué de falaises moins hautes mais plus compactes. Le tout agencé autour d' une superbe grotte qui permet de passer des nuits autour du feu. L' équi rapproché permet de tenter des voies parfois un peu trop dures afin de se surpasser. C' est sur le gendarme du « Grec » que l'on trouve les moins ardues. Excepté la fissure ouverte par Raymond Monnerat en 1960 ( 5 c ), elles sont toutes de Julien Zambetti et elles offrent un bon échauffement pour la suite de la visite, c'est-à-dire le mur d' en face dominant la grotte. Le plafond de cette dernière propose un original Back flip ( 7 c ) et le grand mur permet de s' éclater dans des itinéraires remarquables tels que La fée verte ( 6a ), Les acrobatmen ( 7a ) ou Horrorist ( 8a ).

Floriane sur le chemin d' accès au secteur « Age de glace » qui, malgré son nom, est dédié aux adeptes des chaussons d' esca et non aux adeptes des crampons.

Les voies de cette falaise se déroulent sur de petites prises dans un mur monolithique. Ici Julien dans « Age de glace ». Les deux secteurs restants se nomment « Al Quaïda » et « Age de glace ». Le premier, proche de la grotte, est doté de voies courtes dans des surplombs où prédominent les pas de blocs féroces. D' ailleurs plusieurs d' entre elles sont encore à l' état de projets. Le second possède probablement le plus beau rocher de toutes les gorges. Souvent légèrement déversantes, les 22 voies ( de 6a à 8b ) sont très différentes ici, dans ce mur monolithique aux petits reliefs. Pour terminer, on peut se réjouir de l' avancée des travaux de la « Transjurane ». Une autoroute qui traversera la montagne du Graitery dans un tunnel, ce qui redonnera une relative tranquillité aux Gorges de Court.

La glace dans le Jura incite à quelques inspections pour voir si les conditions permettent de taquiner la verticalité. La basse altitude rime avec l' éphémère de la matière. Mais quand les glaçons fusion-nent, l' effervescence est à son comble. Et celui qui rate une occasion doit parfois remettre à l' année suivante.

Si les deux belles lignes évidentes en 5 e degré de la Cascade de l' éboulement ( rive droite ) et de la Cascade sans nom ( rive gauche ) se gravissent de temps en temps et se forment quasiment chaque année, il n' en va pas de même pour les autres possibilités offertes par les Gorges de Court. Il subsiste quelques perles qui n' apparaissent que trop peu souvent. Les automnes pluvieux et les débuts d' hiver froids favorisent la formation de ces joyaux.

Les cascades ont été baptisées afin de les reconnaître, non pour revendiquer une première ascension. Chose qu' il serait difficile de prouver puisqu' il est toujours possible d' atteindre les lignes depuis le haut. Le Must des gorges ( 6/R ), Au jour, le jour ( 5+/X/R ) et le Cigare ( 6/X ou variante en M7 ) sont des itinéraires remarquables qui exigent de bien maîtriser les différents types d' assurages et d' avoir un bon mental. Même si quelques spits jalonnent parfois certaines longueurs, il faut composer avec une dalle ou un dièdre à peine garni de verglas ou encore avec de minces stalactites supportant tout juste le poids du corps. C' est l' art de transformer les ancrages en caresses, sans oublier les passages qui obligent à gratter piolets et crampons sur de petites aspérités rocheuses. Une activité que l'on nomme « alpinisme » ou, pour être à la page, dry tooling. C' est cette dernière appellation qui va apporter la conclusion puisque, en février 2006, Nicolas Zambetti et Boris Girardin équipent huit moulinettes entre les glaçons du pied de la partie droite de la « Roche des Nants ». Si les voies sont courtes ( maximum 20 m ), elles permettent de se démonter les bras sans trop prendre de risques grâce aux spits. Il faut quand même emporter des broches courtes pour les passages de pure glace. Elles sont dédiées aux anciens alpinistes qui coinçaient leurs piolets et crampons dans les fissures rocheuses, non pas par plaisir, mais pour ne pas risquer la chute!

1 En l' honneur de mon fils Arthur, né le 12.12.2008

Feedback