Les variations périodiques des glaciers des Alpes

Remarque : Cet article est disponible dans une langue uniquement. Auparavant, les bulletins annuels n'étaient pas traduits.

Par Dr F.A. Forel, professeur, à Morges. Dr M. Lugeon, professeur, à Lausanne. E. Muret, adjoint de l' inspecteur fédéral des forêts, à Berne.

Vingt-troisième rapport. 19O21 ).

LXXVII. Les glaciers des Alpes vont-ils disparaître?

En terminant son très intéressant rapport sur les variations des glaciers français de 1900 à 19012 ), M. le professeur Dr W. Kilian de Grenoble prévoit la fin prochaine d' un certain nombre de glaciers du Dauphiné. A propos des glaciers du Marinet il nous dit qu' ils „ ont atteint la dernière phase de leur existence, celle qui précède la disparition définitive. Le sort de ces glaciers nous permet de prévoir la réduction réservée aux autres glaciers du Dauphiné, auxquels l' importante de leurs bassins d' alimentation et des névés qui y sont accumulés a permis de supporter jusqu' à présent, sans trop de dommages, les périodes critiques et qui n' ont pour la plupart pas encore atteint actuellement la phase de diminution rapide dont l' auteur a décrit les effets ".

M. Kilian ajoute: „ La disparition finale qui semble s' annoncer n' a du reste rien que de très naturel lorsqu' on envisage l' évolution des appareils glaciaires pendant les périodes préhistoriques. L' histoire géologique des glaciers alpins montre en effet que depuis le début de l' époque pleistocène ( quaternaire ), malgré leurs crues et leurs retours successifs ( glaciations ) séparés par des phases interglaciaires de réduction et de retrait considérables, et malgré les oscillations de grande ou de petite amplitude dans lesquelles se décomposent ces déplacements, ces glaciers tendent à une diminution constante. Aucun de leurs retours offensifs ( glaciations ) n' a atteint les limites de celui qui l' avait précédé; le résultat ultime de ce processus sera nécessairement la disparition des glaciers des Alpes; cette déchéance se manifestera en premier lieu pour les appareils glaciaires les moins importants et les moins abondamment alimentés de la chaîne. "

L' autorité du savant géologue, l' excellent glaciologiste de Grenoble, est si grande que son verdict mérite sérieuse considération, et nous devons après lui nous poser la question: Sommes-nous en présence d' une diminution progressive de la glaciation des Alpes? Avons-nous à attendre la décroissance, puis la disparition définitive des glaciers?

Cette question est importante. Elle touche à de graves problèmes de géographie physique, de météorologie, de climatologie; nous allons y revenir. Elle touche aussi aux intérêts plus immédiats et pratiques des populations alpestres; suivant la réponse qui y sera donnée par la théorie et par les faits, elles se sentiront menacées dans deux directions opposées.

La disparition des glaciers impliquerait une modification du climat. En serait-elle la cause, en serait-elle l' effet? Nous ne voulons pas discuter ici cette face du problème. Quoiqu' il en soit, elle serait précédée ou suivie, disons accompagnée, d' une diminution de l' humidité atmosphérique, d' une réduction des précipitations aqueuses, tout au moins sons la forme de neige, d' une augmentation de là chaleur. Une telle modification du climat serait plutôt favorable aux populations alpestres, au point de vue agricole, économique, pour leur vie spéciale d' habitants des hautes altitudes. Des surfaces plus ou moins étendues, occupées continuellement par les glaciers ou par les névés, ou temporairement par les neiges qui ne fondent que tard dans la saison d' été, seraient rendues à la végétation; les alpages gagneraient du terrain, les forêts remonteraient leur limite supérieure. Si la température moyenne, si les températures extrêmes se relevaient de quelques degrés, disons seulement de quelques fractions de degré, la chaleur étant la grande bienfaitrice de la nature organique, il en résulterait une angmentation probable du bien-être des populations montagnardes.

Quelques exemples justifieront ce dire en montrant les inconvénients d' une trop grande extention des glaciers, et par conséquent les avantages d' une réduction ou d' une disparition. Dans les grandes crues des glaciers des années 1818-1822, les pâturages, les forêts, les chalets des villageois de Grindelwald, de Zermatt, des Bois et des Bossons de Chamonix, pour ne citer que les plus connus, furent recouverts ou renversés par les glaces envahissantes. Dans ces mêmes années, d' après les souvenirs des montagnards les plus âges de la vallée de Chamonix, les champs de la plaine d' Argentière n' avaient aucun prix en 1820; le voisinage du glacier qui s' avançait jusqu' à l' Arve refroidissait assez l' air pour empêcher la maturation des récoltes ' ). La plupart des grandes catastrophes des pays de montagne sont dues aux glaciers, et surtout aux glaciers en état de grande crue 2la réduction des glaciers, leur suppression diminuerait certainement l' insécurité des régions montagnardes. Inutile d' insister.

D' autre part, si nous considérons le phénomène économique que Pon a appelé du nom atroce d' industrie des étrangers, nous arriverons à des conclusions opposées. Sans discuter ici la valeur morale de l' invasion de nos vallées alpestres par l' afflux toujours croissant des touristes désœuvrés, et son influence sur les mœurs des populations montagnardes, nous sommes en présence du fait brutal: l' industrie des étrangers est un facteur considérable de la vie économique de certaines régions alpestres. Or cette industrie est toute entière basée sur les attraits de la belle nature. Si les lacs subalpins avec leurs splendides sceneries, si les vallées verdoyantes de la basse montagne, si les rochers précipitueux des Préalpes offrent des paysages charmants ou imposants, grandioses ou intimes, cependant ce qu' il y a de plus spécial, de plus extraordinaire, par conséquent de plus attractif, ce sont les glaciers et les grands champs de neige de la haute montagne. Il est évident que Zermatt et Grindelwald, Chamonix et Gletsch perdraient leur plus grand motif à l' intérêt ou à la curiosité des voyageurs-touristes si les glaciers étaient supprimés. Qu' ils soient simplement diminués, qu' il faille les aller chercher un peu plus haut, un peu plus loin, que la difficulté ou la fatigue pour les atteindre soient un peu plus grandes, cela n' a pas grand inconvénient; l'on apprécie souvent mieux ce que l'on paie plus cher. Mais la suppression totale serait évidemment fatale à cette industrie spéciale basée sur la venue des touristes exotiques qui viennent admirer, disons plus justement, voir et toucher les glaciers.

Quant à nous, les Alpinistes, nous saurons encore longtemps trouver des glaces ou des glaciers. La réduction des glaciers augmenterait la difficulté de certaines ascensions, elle en faciliterait d' autres; nos joies auront encore longtemps un champ d' exercice suffisamment développé. Même en mettant les choses au pire, nos arrière-neveux auront toujours de quoi s' escrimer en des „ varappes " délicieuses; ils sauront contourner encore des rimaies impraticables, et ils feront encore des glissades gigantesques sur des névés toujours immaculés.

Donc, la question, avec ses faces multiples qui touchent à des intérêts divers, est intéressante, et nous avons le droit et le devoir de l' étudier. Y a-t-il des probabilités de voir la diminution des glaciers des Alpes, leur réduction, leur disparition même?

Il y a quelques faits généraux, incontestables, qui semblent plaider en faveur des opinions les plus pessimistes — je parle au point de vue de ceux qui regretteraient les glaciers.

Le premier, c' est celui qu' invoque M. Kilian, c' est la réduction générale des glaciers depuis l' époque géologique quaternaire où ils avaient atteint leur extension maximale, après avoir envahi tout le pays subalpin. Les glaciers du nord des Alpes s' étaient avancés jusqu' au Jura, dont ils avaient même dépassé quelques gorges — le glacier du Rhône est allé jusqu' à Lyon; les glaciers du sud des Alpes ont été jusqu' au Pô. Depuis lors ils ont diminué en fondant sur place; leurs retours successifs ont été en décroissance très importante, et les restes de ces glaciers gigantesques sont rentrés dans les hautes vallées et sur les hautes cimes des Alpes. Où en sommes-nous dans ce phénomène d' amoindrissement des masses glacées? La phase de décrue générale est-elle terminée, ou bien est-elle encore dominante? Sommes-nous dans un état relativement stationnaire ou bien les glaciers con-tinuent-ils, en dépit de leurs variations périodiques qui les ramènent au bout de quelques décades d' années en des nouvelles phases de crue, à subir un état général de réduction? La réponse à cette question n' est pas évidente. Je croirais plutôt à un état stationnaire.

Le deuxième fait, c' est l' intensité de la phase actuelle de décrue qui réduit tous les glaciers à des dimensions minimales. Nous avons eu en 1820 et 1855 les deux dernières époques générales de maximum; sauf quelques glaciers, au nombre d' une centaine peut-être, qui ont montré la petite crue partielle de la fin du XIXme siècle, depuis le milieu de ce siècle ils sont tous en décrue. Ils sont actuellement dans un état de réduction extrême, très frappant, très saisissant, qui nous semble dépasser tout ce qui a jamais été vu par l' homme. Mais les points de comparaison nous manquent; nous n' avons point de mesure des minimums des siècles passés. Absolument parlant la réduction est considérable; relativement à d' autres états de minimum, les dépasse-t-elle en raccourcissement? Je suis incapable de le dire.

Un troisième fait, c' est que la phase de décrue actuelle dépasse en intensité la phase précédente, celle de 1830 à 1840, celle qui a séparé les maximums de 1820 et de 1855. Cette dernière est la seule sur laquelle, nous ayons dans les temps anciens des données suffisantes pour que nous puissions faire une comparaison utile; elle a été moins forte que la décrue actuelle, les glaciers se sont moins raccourcis alors qu' aujourd; donc il semble logique d' admettre, d' un minimum à l' autre, une aggravation dans les facteurs de destruction des glaciers, d' admettre par suite leur amoindrissement, leur disparition probable.

Mais ces arguments, qui, par eux-mêmes sont loin d' être décisifs, ne restent pas sans réponse, et il est facile de leur opposer des faits généraux de même valeur, si ce n' est de valeur supérieure.

1° Je ne reprends pas la question de la diminution des glaciers depuis l' ère géologique quaternaire, où ils ont eu une extension maximale. En opposition à ceux qui veulent que cette réduction de la surface glacée des Alpes continue encore de nos jours, j' ai aussi bien le droit d' affirmer que cette réduction a cessé depuis longtemps 5 que nous sommes dans un état stationnaire, et que s' il y a des variations de longueur dans les glaciers, ce ne sont pas des variations systématiques dans un sens déterminé — sens de raccourcissement dans l' hypothèse que je combat — mais bien des variations périodiques autour d' un état de longueur moyenne généralement invariable.

2° L' une des dernières crues a eu une intensité considérable. Le maximum de 1818 à 1820, à 1822, a dépassé pour beaucoup de glaciers tous ceux qui l' ont précédé dans les âges historiques; les moraines de 1820 sont les plus avancées de celles qui bordent le front des glaciers. Nous ne parlons pas ici des moraines anciennes, de l' époque glaciaire, quand les glaciers étaient descendus dans la plaine subalpine; mais nous affirmons que depuis que les glaciers sont rentrés dans leurs hauts vallons, ils n' ont point pour un grand nombre d' entr, pour leur généralité probablement, jamais dépassé leurs dimensions de 1820.

Les variations des glaciers ont le don d' intéresser grandement les spectateurs témoins de ces phénomènes si lents dans leurs allures, si grandioses pourtant dans leurs manifestations. En 1820 les craintes de l' envahissement des vallées par les glaciers étaient générales; on en parlait plus alors qu' on ne se préoccupe aujourd'hui de leur disparition. Donc, si à aussi faible distance dans le temps on a vu des crues inquiétantes, il n' y a pas trop lieu de s' allarmer de la réduction actuelle des glaciers. De même qu' à la crue de 1820 a succédé la grande décrue de la fin du XIXe siècle, de même à cette dernière succédera dans le XXe siècle une crue qui rassurera les partisans d' une conservation suffisante des glaciers.

3° Si les deux dernières décrues ont été d' intensité progressive, c'est-à-dire si la réduction actuelle a ramené le front des glaciers bien en arrière de leur position dans le premier tiers du XIXe siècle, en 1830 à 1840, nous avons tout lieu de croire que dans les siècles précédents il y a eu aussi des états de minimum très accentués, une réduction beaucoup plus prononcée que celle qui a séparé les maximums de 1820 et de 1855. Si cela est, il n' y a pas amoindrissement continu et constant dans la longueur des glaciers; leur état de minimum ne les ramène pas successivement à un degré de raccourcissement toujours plus fort. A Grindelwald on disait en 1540 que le glacier avait complètement disparn.

Altmann affirmait que le glacier inférieur de Grindelwald n' avait jamais été plus court qu' en 1748. Pour le glacier de Vernagt nous savons qu' entre les grandes crues il se retirait toujours au fond de sa gorge et en revenait à des dimensions de minimum analogues à celles que nous avons connues.

Il est vrai qu' il nous manque, pour juger avec certitude de ces faits, des documents cartographiques ou des mesures précises des dimensions des glaciers en état de minimum. Nous déplorons ce déficit et nous espérons que nos successeurs seront mieux fournis que nous d' éléments de comparaison, grâce à la photographie des amateurs et grâce aux mesures des agents forestiers. Mais l' impression personnelle que nous retirons des anciennes descriptions ne nous amène en rien à la notion que la décrue actuelle soit quelque chose d' excessif et d' absolument extraordinaire.

En tous temps, si nous ne nous trompons, on a dit: De mémoire d' homme les glaciers n' ont jamais été si fort en retraite ( ou si fort en allongement ) qu' aujourd. Hélas! La mémoire de l' homme est bien courte et ses comparaisons sont bien incertaines.

En résumé, des faits d' observation nous ne pouvons pas tirer des arguments positifs en faveur ou contre l' hypothèse d' une réduction progressive des glaciers. Mon impression personnelle est plutôt opposée à cette idée, et je crois à un état stationnaire général des glaciers.

Si l' observation ne nous donne pas des documents bien précis, pou-vons-nous de la théorie des variations glaciaires tirer quelque déduction qui nous soit utile dans la question qui nous occupe? Ici encore nos affirmations ne seront pas très positives; cela tient à ce que nous n' avons encore rien de définitif sur la théorie de l' écoulement des glaciers.

Nous savons qu' en général la longueur du glacier dépend du jeu opposé de deux facteurs: l' un l' alimentation du glacier par les précipitations atmosphériques, l' autre la transformation en eau de la masse glacée. La chute des neiges sur le névé, l' ablation de la couche supérieure et de la tranche frontale du glacier. C' est là un fait bien reconnu depuis que l'on a constaté des variations dans la grandeur des glaciers.

Nous savons, en second lieu, que la cause de ces variations en grandeur dépend essentiellement des variations dans la vitesse de l' écoulement du glacier. Sous l' effet d' une trop forte alimentation provenant d' un névé trop épaissi, le glacier s' écoule à grande vitesse, et l' apport des matériaux dépassant la valeur de l' ablation, la langue terminale s' allonge, s' élargit, s' épaissit. Si au contraire le névé est insuffisamment nourri, l' écoulement du fleuve de glace se ralentit, l' ablation dépasse en importance l' afflux de glace et la langue terminale se raccourcit, se rétrécit, s' affaisse. Cette influence capitale de la vitesse d' écoulement est le point de vue que j' ai introduit dans ces études, il y a vingt-cinq ans déjà; il est actuellement généralement accepté.

Quant au mécanisme qui expliquerait ces variations dans la vitesse nous en sommes encore entre les deux hypothèses, celle de Richter et la mienne. La plus ancienne, celle que j' ai émise en 1881 * ), admet que, comme pour un fleuve d' eau, le débit du glacier est fonction directe de la profondeur du courant; que quand le glacier se gonfle il s' écoule plus vite, quand il s' affaisse il s' écoule plus lentement que les variations de vitesse sont sous la dépendance immédiate et directe des variations de l' épaisseur du glacier; que par conséquent le glacier varie de longueur, résultat de la variation du débit, dans la mesure des quantités de neige qui lui arrivent du névé.

La seconde hypothèse est celle de mon ami Edouard Richter, le professeur de géographie de Graz, qui l' a formulée en 1883 2 ). Elle admet que les neiges s' accumulent dans le névé, qui augmente d' épaisseur, jusqu' au moment on la pression surélevée domine les frottements et l' inertie de la masse du glacier; il se produit alors un écoulement extraordinaire, un éboulement, qui se propage d' amont en aval le long du glacier, et la vague d' inondation occasionne une crue de la langue terminale.

J' ai caractérisé dans mon VIIIe rapport de l' année 1888 ces deux hypothèses en dénommant la première: théorie de l' écoulement continu, la seconde: théorie de l' écoulement intermittent. Laquelle des deux est la vraie? Le prononcé définitif ne sera donne que lorsque nous posséderons une théorie complète de l' écoulement de la glace basée sur des mesures exactes et prolongées de nos glaciers en activité. Si nous consultons les allures des glaciers que nous voyons varier de dimensions, il semble que les petits glaciers, les glaciers tranquilles, donneraient raison à l' hypothèse de l' écoulement continu, il semble au contraire que les grands glaciers, les glaciers agités et à grandes variations, seraient soumis à un écoulement intermittent. Il n' est pas probable que cette division des glaciers en deux catégories suivant leurs allures soit justifiée, et il est presque certain que grands et petits glaciers s' écoulent suivant les mêmes lois.

Mais si aujourd'hui je m' attache surtout à l' observation des grands glaciers, des glaciers de premier ordre, des glaciers aux allures rapidement mouvementées, j' aurais l' impression que la théorie de Richter serait la bonne. J' y vois des crues rapides et de peu de durée suivies de décrues lentes et longuement prolongées; une poussée en avant de quelque cinq, dix ou quinze ans suivie d' une décrue de vingt, de quarante, de 1 ) F.A. Forel. Essai sur les variations périodiques des glaciers. Archives de Genève VI, 22 à 450. 1881.

2Ed. Richter. Der Obersalzbachgletscher. Zeitschrift des D. & Ö.A.V., Salzburg 1883. Beobachtungen an den gegenwärtigen Gletschern der Alpen. IV. deutscher Geographentag, München 1884.

soixante ans ou plus; un écoulement rapide, qui rappellerait, malgré la lenteur relative de sa marche, un éboulement suivi d' un état d' arrêt, d' une fusion sur place de la masse glacée qui devient ce qu' on appelle du glacier mort. C' est à l' avalanche plutôt qu' à la coulée régulière d' un fleuve que je chercherais à comparer ces crues des grands glaciers. Avalanches, éboulements, effondrements sont des phénomènes intermittents, séparés par des phases de calme ou d' immobilité.

Ce n' est encore qu' une impression, mais pour le moment, par la considération des allures des grands glaciers, je suis disposé à donner raison à mon ami Richter.

Si cela est, la grandeur des décrues dépendrait, toutes choses égales d' ailleurs, de la durée de ces mêmes décrues; si le bloc de glace immobile du glacier mort est soumis sans renouvellement à l' ablation, pendant soixante ans, il se raccourcit plus que s' il ne fond que pendant quarante ans, ou vingt ans; si une nouvelle crue surprend le glacier au milieu de sa décrue, le raccourcissement du glacier dans son état de minimum sera moins grand que si la décrue a pu se prolonger pendant plus longtemps.

L' importance des décrues serait donc fonction de la durée des périodes. Toutes choses égales dans le facteur de l' ablation, plus les crues seraient fréquentes, moins le glacier pourrait se rétrécir dans l' intervalle qui les sépare.

Mais d' autre part la fréquence des crues dépendrait de la quantité de neige qui tombe sur le névé. Or la quantité de neige varie avec le climat.

Donc la longueur des glaciers dépendrait essentiellement du climat. Si le climat devient plus humide ce qui augmenterait l' alimentation, et plus froid, ce qui diminuerait l' ablation, les glaciers seront en allongement général, et les crues successives empiéteraient de plus en plus dans la vallée, comme les décrues successives retireraient moins haut le front des glaciers. Et inversement les glaciers diminueraient dans un climat plus chaud et moins humide.

Nous nous retrouvons donc en présence du problème de la variation du climat qui a été traitée magistralement en 1870 par notre ami Louis Dufour, professeur de physique à l' Académie de Lausanne 1 ). Le climat se modifle-t-il dans un sens déterminé? devient-il plus chaud, plus froid, plus sec, plus humide? ou bien reste-t-il constant? Les conclusions auxquelles Dufour est arrivé sont peu précises et parfois contradictoires. Je résume les réponses partielles qu' il a données dans différentes directions.

a. Les observations thermométriques ne couvrent pas une période bien longue, deux siècles à peine; les plus anciennes ne peuvent être comparées utilement aux modernes. Les observations hygrométriques et pluviométriques remontent encore moins haut. Il n' y a pas grande chose à en tirer pour le problème qui nous occupe.

b. La limite des neiges et des glaciers. C' est précisément la question que nous cherchons actuellement à résoudre.

c. La limite supérieure de la végétation ou plutôt la limite supérieure des forêts, semble s' être abaissée partout dans les Alpes, et ion pourrait en conclure que le climat s' est refroidi. Mais cette conclusion ne serait pas fondée, car l' action perturbatrice de l' homme, le plus destructeur des animaux, intervient ici d' une façon si évidente, qu' elle dépasse probablement l' action hypothétique des variations du climat.

d. La constante de la faune et de la flore subalpines depuis l' époque antéhistorique des palafitteurs. Nous allons y revenir.

e. La culture de certaines plantes, de l' olivier en particulier, qui aurait, dit-on, autrefois muri les fruits à La Vaux sur les bords du Léman, semble être une fable basée sur d' inexactes translations d' anciens documents.

f. L' époque des vendanges semble indiquer une variation générale; elles étaient dans la Suisse romande plus précoces au XVIe siècle, notablement plus tardives aux XVIIe et XVIIIe comparativement à ce qu' elles ont été au XIXe. Mais en considérant les changements possibles des plants de vigne, de culture, d' habitudes, de lois et de règlements, Dufour hésitait à tirer quelque conclusion certaine de la date des vendanges.

Depuis le travail de Louis Dufour, est apparu l' important mémoire de E. Brückner, Klimaschwankungen 1 ), qui a modifié grandement le point de vue sous lequel on doit considérer les variations du climat. Il a montré que dans ces questions il y a un phénomène dominant c' est la périodicité. Il y a une variation périodique plus ou moins régulière de Vs de siècle environ qui apparaît dans tous les faits météorologiques et dans tous les pays du globe. Cette variation périodique suffirait, semblet-il, à expliquer tous les faits mal coordonnés qui ont été signalés dans les variations apparentes du climat des siècles derniers.

Sous la courbe encore assez indécise de cette période de 33 ans, n' y a-t-il pas une variation, systématique ou non, d' un ordre plus élevé, qui transformerait le climat en l' améliorant ou en l' empirant? Y a-t-il peut-être outre la période semi-séculaire une période pluri-séculaire? Ou encore, y a-t-il une variation systématique toujours dans le même sens? A ces questions qui sont identiques à celle que nous pose le problème inscrit en tête de cette étude, nous n' avons pas de réponse immédiate à donner.

Il y a cependant une réponse, indirecte il est vrai, mais, me semble-t-il; très pertinente et très satisfaisante. Tout ce que nous connaissons de la faune et de la flore de l' époque des palafitteurs ( villages lacustres ) nous apprend que notre pays était habité alors par les mêmes animaux et les mêmes plantes qui y vivent de nos jours. Les arbres des forêts qui fournissaient leurs bois pour les pilotis et les poutres des maisons, les arbrisseaux dont on mangeait les fruits, les plantes cultivées qui servaieut à la nourriture de l' homme et de son bétail, les plantes textiles, et aussi les animaux sauvages et les animaux domestiques appartenaient tous à nos espèces actuelles; ils vivaient dans les mêmes conditions de milieu que nous connaissons aujourd'hui dans notre plaine subalpine. Rien ne nous signale une modification du climat.

Or cette constatation nous suffit pour répondre à la question qui nous est posée par M. Kilian. Si le climat de la plaine n' a pas varié, le climat de la montagne ne pourrait avoir varié dans un sens déterminé que s' il y avait une modification dans l' altitude relative des deux régions. Rien ne nous indique oette modification de l' époque des palafittes à nous. Donc nous avons le droit de conclure que depuis le début de l' ère géologique actuelle, depuis les époques archéologiques de la pierre polie, le climat des Alpes n' a pas sensiblement changé.

Donc, l' état d' enneigement des Alpes, l' état de grandeur moyenne des glaciers ne se sont pas modifiés dans des proportions reconnaissables.

Donc, nous n' avons pas de raison de croire à la disparition imminente des glaciers.

Tout au contraire nous fait prévoir une phase de crue succédant à la décrue prolongée actuelleF.A. F.

LXXVIII. L' enneigement en 1902.

L' échelle nivométrique du glacier d' Orny.

L' année 1902 est incontestablement une année à enneigement progressif. Non seulement la neige a repris possession des territoires qu' elle avait abandonnés en 1900, qu' elle a en partie reconquis en 1901, mais encore elle a envahi des régions où habituellement elle ne séjournait pas toute l' année. Il y a eu abaissement de la ligne de neige en même temps qu' une accumulation considérable dans les hautes altitudes.

Nos collaborateurs, cette année, ne sont pas nombreux, mais les faits qu' ils nous signalent sont précis et viennent appuyer l' observation qu' ont faite en général les alpinistes sur l' abondance remarquable des vieilles neiges en 1902.

Massif du Mont Blanc. M. Paul Mercanton, vice-président de la section des Diablerets, connaît particulièrement bien les régions d' Orny et de Saleinaz. Du 22 au 23 septembre, saison particulièrement favorable pour l' étude de la vieille neige, il a fait les observations suivantes.

Le glacier d' Orny ( il serait préférable d' écrire Ornex ) était couvert en bonne partie de neige. Il était impossible de voir les grandes crevasses du col qui étaient pourtant très exagérées en 1900. Deux ans ont suffi pour changer complètement l' aspect du glacier. Devant la cabane du S.A.C. et au-dessous, entre autres au Plan de l' Arche, il y avait de nombreuses plaques de vieilles neiges.

A Saleinaz les constatations sont semblables. De grandes langues de neige existaient encore sur le sentier qui monte du glacier à la cabane. Sur le glacier, la vieille neige atteignait le bas du grand plan incliné qui va du côté de la Fenêtre de Saleinaz. La neige remplissait aussi l' intervalle entre le rocher et la grande moraine ancienne de la rive gauche, au confluent avec le glacier des Plines.

Il n' y a donc pas de doute à avoir; la neige a repris dans le massif du Mont Blanc les territoires qu' elle avait abandonnés.

Le nivomètre d' Orny. Dans notre vingt et unième rapport, nous faisions voir la nécessité d' obtenir le plus grand nombre de renseignements précis sur l' état d' enneigement dans les hautes régions. La méthode que nous avons employée jusqu' ici est simple; elle ne consiste qu' à recueillir les observations des coureurs de montagne. Ce procédé manque de précision et les faits recueillis sont souvent difficilement comparables. L' intérêt serait très grand, si l'on pouvait obtenir des renseinements sur le niveau des neiges, en toute saison, en un seul et même endroit, convenablement choisi. C' est là, du reste, le vœu exprimé il y a longtemps déjà par M. Forel dans le onzième rapport I ). Notre collègue proposait l' établissement de nivomètres, ou échelles nivométriques. Le rôle de cette échelle pour étudier les variations de hauteur des neiges doit être un peu celui du limnimètre ou du fluviomètre qui révèle les fluctuations du niveau de l' eau d' un lac ou d' un fleuve.

Aujourd'hui, grâce à un de nos collègues dévoués de la section des Diablerets, M. l' ingénieur Dr Paul Mercanton, appuyé par nous, une première échelle nivométrique vient d' être placée dans nos Alpes. La section des Diablerets a bien voulu prendre sous ses auspices la création projetée.

Voici, à propos de l' installation de cette échelle, ce que nous communique M. Mercanton, qui fut aimablement aidé, pour l' installation de cet instrument de contrôle, par M. Lacombe, professeur à l' Ecole polytechnique fédérale, membre de la section Uto, et par M. Louis Ramelet.

„ La difficulté première résidait dans le choix de l' emplacement convenable. Il fallait trouver un endroit qui réalisât les desiderata suivants: ne pas être trop exposé aux actions du charriage de la neige par les vents, être à l' abri des avalanches, enfin être bien en vue et à bonne portée sur le chemin le plus fréquenté des touristes.

„ Deux points s' offraient pour cela: le versant sud du contrefort méridional de la Pointe d' Orny et le versant est du même contrefort. Tout considéré nous nous sommes décidés pour le premier. Il y a là, à la cote 3119 ( carte Barbey ) un éperon rocheux qui s' avance comme un coin, accentuant la ligne de démarcation entre le glacier d' Orny et le plateau du Trient, que dénoncent d' ailleurs d' immenses crevasses de col, parfois malaisées à franchir.

„ De grandes parois lisses et grisâtres s' enfoncent ici sous le glacier qu' un hiatus assez prononcé en sépare un peu en amont; un peu en aval descend un couloir de débris.

„ Le mince revêtement de glace qui enserre le pied des cimes, la gencive glaciaire, remonte assez haut dans ce couloir.

„ Nous avons choisi un point intermédiaire qui nous a paru offrir quelques garanties contre les influences perturbatrices précitées. Ce point a en outre le grand mérite d' être à 100 mètres à peine de la route habituellement suivie par les touristes, qui ne peuvent manquer d' aperce l' appareil.

„ Ne disposant pas d' une échelle nous nous sommes hissés dans la paroi emportant un mètre, un pot de minium et des pinceaux. Armés de la sorte et en nous aidant des mondres aspérités et de la corde, nous avons réussi à peindre à même le rocher une série continue et verticale de longs ^traits rouges horizontaux, équidistants de 50 centimètres et portant un gros numéro d' ordre. Le travail a été poursuivi de haut en bas, le trait supérieur portant le n° 35, jusqu' à la neige où le dernier trait porte le n° 10; de la sorte il sera facile de prolonger l' échelle encore plus bas en cas d' enneigement régressif.

„ Le rocher porte en outre les mentions suivantes: O. A. S. 22. IX. 1902.

„ Deux défauts se sont immédiatement fait remarquer à cette installation; tout d' abord le bord de la gencive de neige est à cet endroit assez fortement incliné et coupe obliquement les traits, en outre cette gencive ne colle pas au rocher et des erreurs de parallaxe sont possibles si l'on observe l' échelle à distance. Il ne nous paraît pas cependant que ces vices soient redhibitoires.

„ Dans notre idée d' ailleurs, ce premier nivomètre, établi cependant avec autant de soin que nous avons pu, aura pour principal mérite, à d éfaut d' autres, de nous renseigner sur ce qu' on peut attendre de la collaboration scientifique des ascensionnistes.

„ A cet effet nous avons affiché dans la cabane d' Orny un avertissement officiel signalant le nivomètre à l' attention des guides et touristes et renfermant les indications suivantes: „ Dans le but d' obtenir des ren- seignements précis sur l' état d' enneigement des hautes régions alpines, il a été établi sous les auspices de la section des Diablerets du C.A.S. une échelle nivométrique. Cette échelle, placée au pied du contrefort sud de la Pointe d' Orny, au point 3119 ( Carte Barbey ), est formée de traits horizontaux, traces au vernis rouge, à des hauteurs équidistantes de 50 centimètres, sur le rocher à l' endroit on il émerge du glacier. Ces traits sont distingués par des numéros d' ordre de 10 à 35.

„ MM. les touristes sont instamment priés de noter au passage le numéro du premier trait immédiatement visible au-dessus du niveau de la neige ou glace, de le consigner au livre de la cabane, s' ils y passent et dans tous les cas de le communiquer, avec la date exacte de l' obser, à l' une des adresses ci-dessous:

„ M. le Dr M. Lugeon, professeur à l' Université, à Lausanne, „ M. le Dr P.L. Mercanton, ingénieur, à Lausanne.

„ Tous les renseignements supplémentaires concernant l' enneigement des hauts sommets et l' état plus ou moins crevasse des glaciers seront accueillis avec égal empressement.

Section des Diablerets du C.A.S. "

Telle est une partie de la note qu' a bien voulu nous communiquer notre collaborateur et ami.

Espérons que le succès de cette première tentative nous encouragera à établir d' autres nivomètres. Les observations que nous allons recueillir ne sauraient être autre chose que des indications grossièrement quantitatives de l' enneigement des hautes régions. Il s' agit d' une expérience. Sans doute, comme nous le fait très bien remarquer M. Mercanton, pour que l' instrument puisse être compare à un limnimètre il faudrait qu' il fût réduit à une simple tige rigide verticale, en espace tout à fait découvert. On éviterait ainsi plusieurs causes d' erreur telles que l' action des remous du vent, si intense près des parois, et l' effet du rayonnement thermique dû à réchauffement solaire.

Pour éliminer ces causes d' erreur il y aurait lieu de multiplier les nivomètres dans une même région en variant leur exposition. Mais nous devons attendre, pour en arriver la, que les membres du C.A.S. nous montrent par leur appui que le premier nivomètre est scientifiquement utile.

Nous attendons de cet instrument élémentaire, ainsi que de ceux que nous bâtirons plus tard, des données importantes que nous cherchons depuis que nous avons commence cette enquête de l' enneigement. Quelle est exactement la relation qui doit her l' apport des neiges dans le bassin d' alimentation d' un glacier et les crues et les décrues de celui-ci? Les récentes recherches de MM. Finsterwalder, Hess et Blümcke sur le glacier de Vernagt, études faites sous les auspices du Club alpin austro- allemand, ont montré qu' il n' y a pas une corrélation immédiate, ou si l'on veut instantanée, entre les apports dans les régions supérieures et les mouvements du front du glacier.

Le glacier oseille entre deux phases, la crue et la décrue. Pendant cette dernière période la neige s' accumule dans le bassin de réception, tandis que l' ablation suit son cours dans la région inférieure; dans la phase de crue au contraire, les réserves supérieures s' écoulent le long du glacier comme une grande vague qui arrivant au front détermine la progression de celui-ci.

Ainsi, la relation entre le gain en neige et la perte en eau du front, ne saurait être connue entièrement que par les observations simultanées dans le bas du glacier et dans le bassin d' alimentation.

Voilà pourquoi nous attendons beaucoup des observations nivométriques. Certes, nous savons que ce n' est qu' à la longue, très à la longue même, que nous pouvons espérer d' obtenir des résultats qui confirment ou corrigent cette hypothèse de la variation des glaciers. C' est la raison pour laquelle nous demandons la collaboration de tous les amis de la science.

Alpes fribourgeoises. M. F. Doge, de la Tour de Peilz, n' a pas observé un enneigement plus considérable, dans le massif du Gros Brun, en 1902 qu' en 1901. Cette dernière année présentait déjà un enneigement progressif qui s' est ainsi maintenu en 1902.

Alpes valaisannes. M. Stöcklin-Müller, de la section de Bàie a constaté un enneigement progressif important dans les Alpes de Zermatt. Ainsi les Kimpfischhörner, ordinairement libres de neige, en possédaient beaucoup en 1902, et les couloirs étaient remplis de glace. L' arête du Weisshorn présentait de fortes corniches de neige, à l' exception des gendarmes ( fin juilletles guides ont affirmé qu' à pareille époque les rochers sont ordinairement libres de neige. Partout d' énormes masses de neige couvraient les parties ordinairement crevassées des glaciers. Ainsi le glacier du Trift, celui du Rothhorn ( versant de Zermatt ) ne présentaient aucune cassure là où, en 1901, M. Stöcklin avait de la peine à passer, tant il y avait de nombreuses crevasses. En traversant le Grand Cornier, du Mountet à Evolène, partout encore des surfaces neigeuses unies sur les glaciers et de grandes corniches de neige.

Massif de l' Aar et du Gothard. Ici encore l' enneigement est progressif ainsi que nous le signale notre précieux collaborateur M. le Dr Joh. Kœnigsberger, de Fribourg i. Br ., qui connaît particulièrement les chaînes centrales qu' il parcourt depuis plusieurs années en vue d' études minéralogiques.

En général au-dessus de 2800 mètres la neige a augmenté, en volume et en étendue, comparée à son état durant les vingt dernières années. Le plateau du glacier, au Dammastock, qui était complètement libre de neige il y a quinze ans, est maintenant couvert par deux mètres de neige compacte ( observation de M. Fahner, président de la commune de Guttannen ). Des gisements de minéraux du Bächligletscher, du Juchlistock, près de la Grimsel, ainsi qu' au Galenstock, qui furent exploités entre 1860 et 1870, sont maintenant invisibles.

Dans les hautes régions du Maderanerthal la limite des neiges est stati onnaire.

Dans le Val Casaccia, au Scoppi, au Vallatsch, l' enneigement est progressif d' une manière décisive au-dessus de 2600 mètres; au-dessous au contraire, il y a à la fois diminution des étendues neigeuses et des glaciers, observations semblables à celles faites en 1901 par notre savant collègue.

Alpes des Grisons. Dans les Alpes de la Suisse orientale le phénomène paraît avoir été le même. M. Frauenfeld, avocat, à Schaff house, qui, depuis six ans, parcourt chaque été les environs de Bergtin, a remarqué qu' au de 2700 mètres d' altitude l' enneigement était progressif. Au commencement d' août il y avait encore des masses considérables de neiges dans les hauts de la vallée de Tisch, ainsi que sur les glaciers du Piz Kesch. Au contraire les contrées au-dessous de 2700 mètres montraient une moins grande abondance de neige en 1902. Il en était de même au Buehlenhorn et en d' autres points.

Conclusions. Un 1900, partout il y avait un recul considérable, un relèvement de la ligne des neiges, sauf en certaines hautes régions, au-dessus de 4000 mètres. En 1901, l' enneigement qui continuait à être régressif ou stationnaire dans la Suisse occidentale était au contraire progressif dans le massif du Gothard. En 1902, la neige a partout reconquis les espaces qu' elle avait perdus, sauf semble-t-il dans les basses altitudes. Ici elle s' est comportée comme les glaciers, elle a encore battu en retraite. Allons nous entrer dans une période d' enneigement progressif? Il ne nous est pas possible de répondre, faute d' observations assez anciennes pour démontrer péremptoirement qu' il ne s' agit pas la de simples variations annuelles. Notons toujours les faits et nous verrons dans quelques années s' ils ont un retentissement sur le front de nos glaciers.

L' année 1902 comptera en tout cas comme une époque d' économie pour nos glaciers; une forte réserve de nourriture leur est assurée.

Au point de vue purement touristique tout semble nous faire prévoir que les excursions sur les glaciers seront aisées en 1903 à cause de l' absence probable des crevasses dans les régions supérieures.

Ainsi, tout en étant utile à la science, si cette prévision se réalise, nos collaborateurs rendent un service direct aux clubistes. C' est pourquoi nous osons espérer que leur précieux concours ne nous manquera pas dans l' avenir. L. avec la collaboration de M. P. Mercanton.

LXXIX. Dr J. Jegerlehner, Die Schneegrenze in den Gletschergebieten der Schweiz. ( Gerland, Beiträge zur Geophysik, Bd. V., Heft 3, Leipzig 1902. ) L' ouvrage dont nous donnons ici le titre est un important apport à l' étude de nos Alpes. Ce travail fait honneur à l' Institut géographique de l' Université de Berne, car l' auteur est un élève de notre savant collègue M. le professeur docteur Brückner.

Toutes les études faites en Suisse sur la ligne des neiges, à l' ex de celles dues à MM. Kurowskiet Zeller2 ), sont basées sur l' observation directe. C' est, du reste, la méthode que nous-même nous employons. Elle permet de déterminer approximativement ce qu' on appelle la ligne locale des neiges. Les deux auteurs cités, ainsi que MM. Richter, Brückner et Jegerlehner, convaincus de la difficulté qu' il y a de déterminer cette ligne locale, ont cherché a tourner cette difficulté en essayant d' établir une autre limite qu' ils désignent sous le terme de ligne climatique des neiges. Cette dernière serait indépendante des causes de variations locales ( pentes, exposition, avalanches, etc. ) et correspondrait à l' altitude au-dessus de laquelle, en plan horizontal, la neige couvre le sol pendant toute l' année. C' est une ligne idéale, théorique. Elle n' existe pas dans la nature, comme n' existent pas par exemple, en tout temps du moins, les niveaux moyens de l' eau d' un fleuve ou d' un lac. Cette ligne climatique est fixe pour une longue durée d' années, tandis que la ligne locale est essentiellement variable.

M. Kurowski a admis que la ligne climatique devrait correspondre à l' altitude moyenne de la surface d' un appareil glaciaire, autrement dit de l' ensemble du névé ( région d' alimentation ) et du glacier ( région d' ab dominante ). Il s' agit donc de déterminer cette altitude par voie planimétrique, en se basant sur les cartes topographiques.

M. Jegerlehner a eu l' admirable persévérance de calculer la surface de tous les glaciers dessinés sur les cartes Siegfried. C' est un énorme travail.

Quelques résultats généraux sont très intéressants. Ainsi le nombre des glaciers et névés indépendants des Alpes suisses est de 1077, dont 174 glaciers de premier ordre; 104 glaciers sont sur le versant italien. Ces masses congelées représentent une surface de 1841 km2. Avec les glaciers italiens nos cartes Siegfried représentent une surface de 2029 km2.

Voici d' après M. Jegerlehner quelle est la surface des glaciers, leur nombre et l' altitude de la ligne climatique pour l' ensemble de la Suisse, y compris le versant italien des Alpes, au sud de notre territoire.

l ) Kurowski, Die Höhe der Schneegrenze mit besonderer Berücksichtigung der Finsteraarhorngruppe {Peiiks geographische Abhandlungen, 1892 ).

Les variations périodiques des glaciers des Alpes.

Alpes calcaires avancées vers le Nord Noms des groupes Surface en hectares Nombre des glaciers ja U e total de 1™* ordre,. ?.w climatique Titlis 3,234.3 27 3 2610 Uri-Rothstock 1,043.2 7 — 2560 Glärnisch 640.0 13 — 2500 Säntis 22.5 7 — 2450 Hautes Alpes au nord des vallées du Rhône et du Rhin.

Muveran 287.5 6 — 2750 Diàblerets l,O64.o 8 — 2740 Wildhorn 1,167.5 6 — 2780 Wildstrubel 2,894.5 11 3 2780 Balmhorn 1,018.5 12 2 2940 Finsteraarhorn 48,226.6 101 49 2950 Trift 11,567.o 36 9 2750 Oberalpstock l,24O.o 22 1 2600 Tö di 6,637.3 46 5 2710 Sardona 1,977.o 19 4 2630 Hautes Alpes au sud des vallées du Rhône et du Rhin Dent du Midi 765.0 19 — 2900 Mont Blanc ( région suisse ) 3,185.o 17 5 3100 Combin 5,721.9 24 5 3100 Arolla 11,885.2 53 10 3040 Cervin 20,087.7 71 it 3100 Mont Rose 24,411.6 50 17 3260 Fletschhorn 4,653.4 32 2 3040 Monte Leone 2,257.5 29 — 2940 Blindenhorn 3,907.6 20 ( 5 2780 St. Gothard-Basodino 5,738.o 85 5 2700 Camadra 2,43O.o 21 1 2750 Rheinwaldhorn 5,841.o 45 3 2760 Tambo 975.5 14 — 2800 Suretta 709.0 9 1 2760 Pizzo Stella 1,663.o 26 — 2700 Piz d' Err 2,274.5 23 4 2930 Piz Kescii-Vadret 3,528.o 36 6 2820 Silvretta 2,956.o 58 2 2900 Disgrazia 5,308.6 37 9 2750 Bernina 12,281.6 38 11 2960 Spöllalpen 2,212.o 48 — 3i M IO 202,872.4 1077 174 Ainsi qu' il ressort de cette série de chiffres, et ainsi que le montre M. Jegerlehner par une carte schématique, la ligne climatique s' élève en altitude à mesure qu' elle pénètre dans l' intérieur des Alpes, ou qu' elle s' approche des hauts massifs. Ainsi cette ligne est à 2740 mètres dans les Diablerets, 2750 dans le massif de Mordes et du Muveran, 3100 environ dans les Massifs du Cervin et d' Arolla, et à 3260 dans la région du Mont Rose. C' est une confirmation de ce que M. Richter a trouvé dans les Alpes tyroliennes.

Le travail de M. Jegerlehner a une grande valeur, si l'on admet la définition de la ligne climatique. Sous ce rapport il rendra de bons services; c' est une belle œuvre.

En ce qui nous concerne, cette ligne climatique ne saurait remplacer la ligne locale. C' était l' opinion de DuPasquier, il l' exprimait ici même l ): „ La détermination de l' altitude moyenne des surfaces de glaciers est très importante; nous désirons qu' elle se fasse pour tous nos glaciers, mais... ne lui donnons pas une signification qu' elle n' a pas, ne la considérons pas comme l' expression numérique nécessaire et rigoureuse de l' altitude de la ligne de neige. "

C' est aussi notre opinion. La ligne climatique est plus criticable que la ligne locale des neiges, car elle n' existe pas, elle est idéale; comme le sont toutes les moyennes, elle est fixe ou à peu près, alors que la ligne vraie des neiges est essentiellement variable. Pour nous c' est justement cette variabilité qui est le facteur important, et rien ne saurait remplacer la méthode d' observation directe, tout en reconnaissant qu' elle peut et doit être perfectionnée. Du reste, même si la ligne climatique traduisait suffisamment la situation de l' année présente, elle ne pourrait nous être utile dans nos études sur la variation des glaciers, car il n' y a pas synchronisme entre l' accumulation de la neige en volume et en étendue dans les hauteurs et la crue d' un glacier. C' est ce que nous montre manifestement notre enquête sur le neiges de 1902. Plus l' état des neiges de 1902 irait en s' exagérant, plus la ligne climatique, correspondant à l' altitude moyenne du glacier, s' éloignerait de la réalité, car l' ablation de la région inférieure la ferait reculer en hauteur, alors qu' au contraire la ligne vraie des neiges tendrait à descendre.

Ainsi, de même que nous sommes obligés d' étudier les variations des glaciers par l' observation directe, de mêmes nous devons chercher à connaître, par un procédé analogue, la ligne des neiges.

Le beau travail de M. Jegerlehner a cependant pour nous une grande utilité en ce qu' il nous permet d' avoir un terme de comparaison, un niveau moyen, auquel nous pourrons rapporter la ligne observée des neiges, limite variable comme le sont toutes les valeurs climatiques. M. L.

Les variations périodiques des glaciers des Alpes.

LXXX. Chronique des glaciers des Alpes suisses en 1902.

Les observations faites en 1902 concernent les variations de 78 glaciers des Alpes suisses se répartissant comme suit:

Un premier groupe de glaciers en observation se déverse le long du versant nord de la chaîne principale des Alpes. Il renferme 71 glaciers, dont 32 vont alimenter le bassin du Rhône et sont situés, 25 dans les Alpes valaisannes et 7 dans les Alpes vaudoises; 12 glaciers, situés dans les Alpes bernoises, s' écoulent dans l' Aar ou ses affluents; 8 autres vont grossir la Reuss et proviennent 6 du canton d' Uri et 2 du canton d' Obwalden; enfin des 19 restants et situés 17 dans les Alpes rhétiennes et 2 sur le territoire de Saint-Gall, 15 s' écoulent dans le Rhin et 4 dans l' Inn.

Un second groupe de glaciers — au nombre de 7 — va alimenter les bassins fluviaux de l' Italie septentrionale. Deux des glaciers de ce groupe, tous deux dans les Grisons, vont grossir l' Adda qui se jette dans le lac de Come; les 5 autres appartiennent au bassin du Tessin et du lac Majeur, ce sont: pour les Grisons un glacier dans le Val Misox; pour le Tessin trois glaciers dans le Val Maggia, et pour le Valais enfin, sur le versant sud du Simplon, un glacier, celui de Rossboden, alimentant la Doveria, affluent de la Tosa, qui, elle, se jette dans le lac Majeur.

Toutes ces observations ont été faites par les agents forestiers cantonaux, sous la direction de l' Inspection fédérale des Forêts. Nous exprimons à tous ces collaborateurs notre reconnaissance pour les services ainsi rendus.

I. Bassin du Rhône.

A. Alpes valaisannes.

Modification to- Glacier.

tale dans le sens de la longueur Valeur 1900 de la variation en 1901 1902.

Années de crue.

dès 1892 à 1901.

m m m LU Rhône — 107 — 11 — 15.5 — 13 — Fiesch — 85 — 1 — 1.5 — 3 Aletsch — 97 — 30 — 12 — 6 — Latschen

+ 26

+ 0.30 0 0 1893-1896 et 1900 Zanfleuron — 265

— 17

+ 24

1900 et 1902 Kaltwasser — 14 — 2

1898;1901et1902 Allalin - 12 — 27 — 8 1892-1894 Gasenried1 — 2.B 1896 et 1897 Bies3 — 7 — Findelen

+ 42

— 5 — 15 — 16 1893 et 1894 Gorner — 90 — 5 — 10 — 6 Modification to- Glacier. ^ la longueur 1900 l*O l' I VIM tU 1901 vivrt/ uri/ 1902.

Années de crue.

dès 1892 à 1901.

m m m m Turtmann — 39 — 9 — 8.5 — 4 1894 Durand ( Zinali — 378 — 20 — 10 — 20 — Ferpècle — 37 — 11 — 5 0 1893 et 1894 Zigìorenove

— 63 — 69 — 11 1892-1896 Arolla — 70 — 9g — 2.5 1893 et 1894 Grand Désert — 105 — 7 — 19 — 10 — Montfort — 60 0 0 — 16 — Corbassière — 28 — 4 - 2 0 1897 et 1898 Otemma — 165 — 12 — 22 — 5 — Boveyre -1-108

— 8.5 IWH Mï: IWÎi Wl.

Tiseudet0 — 0 0 1895 et 1897 Valsorey — 23 — 5 — 1.5 — 2.5 1892 et 1899 Saleina — 50 — 11 — 13 — 6.5 1892et1893:1896 La décrue générale des glaciers du Valais, signalée déjà l' an dernier, persiste donc encore cette année, sans grandes modifications. Le seul glacier en crue certaine en 1901, celui de Boveyre, a passé à la décrue, la cause accidentelle de cette progression anormale ayant cessé d' agir. Il s' agissait, comme nous l' avons dit l' année dernière, de la chute d' un glacier suspendu aux parois rocheuses dominant au nord le glacier de Boveyre.

Deux glaciers se sont en revanche mis cette année en crue; celui de Zanfleuron qui après s' être retiré de 265 mètres durant les dernières années du siècle, paraît en 1900 puis en 1902 vouloir reprendre sa marche en avant; celui de Kaltwasser dont les oscillations sont beaucoup moins accentuées et qui est signalé comme étant en crue en 1898 déjà, ainsi que durant ces deux dernières années.

Le glacier de Corbassière, stationnaire cette année, semble montrer quelques symptômes de crue: tout au moins le rapport du forestier de l' arrondissement, signale-t-il un gonflement sur la partie médiane du glacier, soit sur le plateau de Corbassière.

La grande majorité des glaciers du Valais semblent être cependant encore en phase de décrue bien marquée; l' inspecteur forestier en signale plusieurs dont le front s' amincit ou s' affaisse. C' est le cas des glaciers de Zigiorenove et à' Arolla dont la langue a diminué d' épaisseur, ainsi que des glaciers de Durand ( Zinal ), Grand Désert et Montfort qui se sont affaissés de deux, cinq et trois mètres.

D' après un rapport de M. F. Doge à la Tour de Peilz, le glacier des Grands, vallée du Trient, est en allongement de 6 mètres environ sur sa position en 1899. Les deux parties latérales du front étant plus avancées que la partie médiane, il est cependant probable que le glacier est encore actuellement en décrue. Nous devons à l' obligeance de M. Held, directeur du Bureau topographique, des renseignements détaillés sur les allures du glacier du Rhône durant l' année écoulée.

i " Modifications à la langue du glacier.

Décrue moyenne de la langue dès août 1901 à août 1902 = 13.4 mètres.

Décrue maximale sur deux points, à droite et à gauche de la porte = 25 mètres.

Surface mise à découvert des 1901 = 5505 m2.

Diminution moyenne en épaisseur sur le profil bleu = 2.21 mètres.

La grande avalanche de glace tombée en août 1900 sur le bord droit de la langue du glacier, a complètement disparu et l' ouverture béante laissée dans le glacier à la place d' arràchement, est aujourd'hui presque complètement recouverte de nouveau par la glace.

2° Epaisseur de glace en amont de la cataracte.

Désignation du profil.Altitude moyenne. Modifications depuis 1901.

m.m.

Profil jaune2400.41augmentation 0.36 Profil rouge2557.460.68 Grand névé, profil inférieur.. 2819.150.38profil supérieur.. 2949.511.76 Thäli, profil inférieur 2743.59diminution O.23 „ profil supérieur... 3O41.soaugmentation O.42 Au profil supérieur du Thäli l' épaisseur de la glace est beaucoup plus considérable que l' année dernière sur les pentes rapides situées à gauche et à droite; elle a là environ 3 mètres de plus, tandis qu' au centre du profil la différence n' est que minime.

En suite de cette augmentation de l' épaisseur du glacier, les rangées de pierres des profils jaunes et rouges montrent, par rapport à 1901, une accélération de l' avancement annuel. L' augmentation au profil jaune, de 0.36 mètre en épaisseur, correspond à une accélération de l.so mètre pour l' avancement annuel mesuré au milieu; sur le profil rouge l' accélé est de 2.60 mètres, pour une augmentation d' épaisseur de O.es mètre. Nous avons signalé dans notre rapport pour 1897 une crevasse de forme arquée visible sur le Rinderhorn, à l' est du Daubensee de la Gemmi; divers observateurs avaient attiré alors notre attention sur ce phénomène qui n' était pas sans pouvoir inspirer quelques craintes par F.A. Forel, M. Lugeon et E. Muret.

l' analogie entre la forme de cette crevasse et celle de la ligne de cassure de l' éboulement de l' Altels ( 1895 ). La persistance de cette crevasse sur le Rinderhorn nous est confirmée par une communication de M. le professeur Fischer qui a pu l' observer cet été depuis la Grimmialp ( vallée de Diemtigen ). M. Fischer fait aussi le rapprochement entre ce phénomène et la cassure de l' Altels et se demande si il n' y aurait pas lieu d' aviser.

En tout cas le fait signalé vaut la peine d' être étudié et suivi; toutes les observations à ce sujet seront les bienvenues.

B. Alpes vaudoises.

Modification to- rn. tale dans le sens Glacier- de la longueur Valeur 1900 de la variation en 1901 1902.

Années de crue.

dès 1894 à 1901.

m m ni m Paneyrossaz — 19.

— 4 — 1

1902 Martinets — 6 0 — 1 -j- 1 1902 Grand Plan-Névé — 40 — 2 — 2

4- 2

1902 Petit3 0 — 2

1902 Le Dard?

— 10

1899;1901et1902 Scex Rouge?

— 13

+ 13

+ 11

1899;1901et1902 Prapioz?

— 5 -j- 0

+ 13

1902 D' après ces chiffres la crue serait donc un phénomène général cette année, dans ce groupe de glaciers vaudois. Nous ne devons cependant pas oublier que les données qui précèdent ne sont qu' une moyenne des mesures prises aux divers repères: en réalité la langue du glacier a avancé sur quelques points; sur d' autres elle s' est retirée. Il ne faut donc pas être trop affirmatif et ne considérer peut-être cette crue apparente que comme résultant de simples changements de forme, d' autant plus que ce groupe de glaciers présente depuis plusieurs années des oscillations de ce genre, sans qu' il en résulte un changement bien marqué dans le sens de l' allure générale.

Cette crue apparente se rattache aussi sans doute aux conditions météorologiques de l' année, défavorables à une ablation bien intense. Il est cependant intéressant de constater qu' en comparant sur les cartes au 1: 25,000 le bord du glacier des Martinets tel qu' il est figuré sur le levé exécuté en 1879 par M. Held, avec le levé exécuté en 1901 par M. Jacot-Guillarmod, on ne peut mettre en doute un avancement de l' ex terminale, qui est aujourd'hui à 50-250 mètres suivant les points, de l' emplacement qu' elle occupait en 1879.

Les observations du forestier de l' arrondissement signalent un élargissement du front du glacier du Dard.

Les variations périodiques des glaciers des Alpes.

IL Bassin de l' Aar.

Modification to- Glacier.

tale dans le sens de la longueur Valeur de 1900 la variation en de la longueur 1900 1901 1902.

Années de crue.

dès 1895 à 1901.

m m m m Stein — 26

— 3.5

1897; 1900; 1902 Unteraar ,119 — 25 — 8 — 14 — Rosenlaui — 38 — 40?

1897 et 1898.

Ob. Grindelwald + 39

+ 12

— 6 0 18 Met189S;18J7eM8»8:ISM Unt.Grindelwald— 109 — 86 0 — Eiger — 27 0 0 0 — Tschingel — 54 — 1 — 3.5 0 — Gamchi — 32 — 1.5 — 11.5 0 — Blümlisalj.

30 — 4 — 3.6 + 0.5 1902 Kander — 3716 — 13?

— Wildhorn — 87 — 13 — 3.5

1902 Gelten — 42 — 42 — 6?

1894; 1897; 1899 Comme pour les glaciers vaudois, un arrêt de la décrue semble être la tendance moyenne dans l' allure des glaciers des Alpes bernoises. En 1900, nous avons 2 glaciers en crue, 1 stationnaire et 9 en décrue. „ 1901,019n 1902,351Ici encore, on ne peut cependant guère parler déjà d' une reprise de la phase de crue: il faut attendre. La quantité considérable de neige tombée l' année dernière en montagne et qui a recouvert les glaciers une grande partie de l' été, a dû évidemment entraîner une diminution de la valeur de l' ablation glaciaire.

Le glacier de Rosenlaui n' a pu être mesuré; il s' est retiré au fond d' une gorge inaccessible. Le glacier de Grindelwald inférieur étant de même inabordable, on a établi une nouvelle base de mensuration. Les avalanches ont recouvert de neige pendant toute l' année le Kanderprn et ont empêché d' en découvrir l' extrémité. Le Gelten aussi a été toute l' année sous la neige; impossible d' y faire les observations ordinaires.

L' inspecteur forestier de l' arrondissement attribue la crue du Wildhorn au printemps humide d' un côté et aussi à un petit éboulement glaciaire.

M. Marti, inspecteur forestier à Interlaken, a dressé cette année une récapitulation des variations des glaciers de son arrondissement dès le début des observations en 1893, jusqu' à ce jour; il arrive aux constatations suivantes:

Glacier de Grindelwald inférieur: La partie de droite de la langue du glacier a fait une avance totale de 90 mètres depuis 1893; celle de F.A. Forel, M. Lugeon et E. Muret.

gauche de 50 mètres. En 1895-97, la partie médiane, d' où s' écoule le torrent glaciaire, a aussi avancé de 20-30 mètres. A cette époque, cette partie du glacier était recouverte d' une épaisse moraine, formée surtout de gros blocs provenant sans doute d' une chute de rochers dans la partie supérieure. Cette couverture de rocs et de débris amoncelles, a évidemment ralenti la fonte à l' extrémité du glacier et a amené cette crue passagère suivie du dépôt d' une moraine frontale. A partir de 1898, le glacier a recommence à décroître et il est aujourd'hui à 40-45 mètres en arrière du point où il arrivait encore en 1901. La moraine ainsi déposée, forme un rempart de 6-10 mètres de haut, en avant du front du glacier; un petit lac occupe l' espace laissé libre entre le glacier et la moraine terminale.

Glacier de Grindelwald supérieur: Le recul total depuis 1893 est de 233 mètres.

Glacier de l' Eiger: La partie droite de la langue du glacier a reculé de 40-70 mètres depuis 1893; la partie de gauche a peu varié, elle est recouverte d' une plus grande quantité de moraine. Ce glacier est du reste le plus stable de tout l' arrondissement.

Glacier de Tschingel: La partie gauche de la langue du glacier s' est retirée rapidement de 150 mètres depuis 1893; sans doute sous l' influence de la chaleur produite par la réverbération du soleil sur les parois de rochers exposées au Sud et qui dominent cette partie du glacier; le glacier s' est ainsi rétréci à son extrémité. La même cause agit encore jusque sur la partie médiane de la langue qui s' est retirée de 45 mètres. La partie droite n' a guère subi de modifications en revanche, ce fait est attribuable sans doute à la moraine qui la recouvre et a empêché une fonte plus rapide.

III. Bassin de la Reuss.

A. Canton d' Ur i.

Modification to- Glacier.

tale dans le sens de la longueur Valeur de 1900 la variation en 1901 1902.

Années de crue dès 1895 à 1901.

m m m ni Kartigel — 40 -4 - 7 — 2.5 — Kehlefirn — 72 -28 - 15

+ 29

1902 Wallenbühl -19 -19 0 — Erstfeld — 47 -5 - 4

+ 2.5

1902 Hüfi — 82 -13 -59 — 9 — Brunni — 85 — 6.5 -23 — 6 — B. Canton d' Obwalden.

Griessen — 51?

-27 — 1.5 — Grassen — 45 -28?

?

1899 Firnälpeli — 13 - 9?

— 2.5 1898 Les variations périodiques des glaciers des Alpes.

Pour la première fois depuis bien des années, nous voyons quelques glaciers de ce groupe présenter des symptômes de crue. Le Kehlefirn et V Erstfeldgletscher ont avancé; le Wallenbühlfirn est resté stationnaire.

IV. Bassin du Rhin. A. Canton des Grisons.

Modification to- Glacier.

tale dans le sens Valeur de la variation en Années de crue.

de la longueur 1900 1901 m0.58 04.

— 11193154 — 10756 1902.

dès 1897 à 1901.

m 20 1 3 4.5 111 10 11.5 11 e, 2.5 2 1 73 Piz d' Err Zapport Paradies Tambo Segnes Lenta Puntaiglas m19211917 — 84 — 5838

— 1.5

— 13

— 11

— 12

— 10

Lavai — 41

— 11

Porchabella

— 11

Jori

Scaletta

Schwarzhorn?

Vorabgleischer — 30

— 10

— 10

1898 1898 B. Canton de St-Gall.

Sardona1.2 — 0.9 — 0.60Piz Sol2.8 — 0.8 — 1 Dans ce groupe, la décrue est encore générale et ne semble même pas avoir diminué d' intensité. Rien ne fait présager un changement prochain dans le sens des variations; au contraire, on signale pour quelques glaciers un amincissement de l' extrémité inférieure. Pour le glacier de Lavaz, cet amincissement est considérable.

La croix retrouvée l' année dernière au devant du glacier de Paradies par M. le Dr Coaz ( voir notre précédent rapport ), a été peinte à nouveau et on y a inscrit la date de 1868.

Nous devons toujours à M. Ant. Brun, à Flims, les observations relatives au Vorabgletscher. M. Brun attribue la forte décrue de cette année au fait que la langue du glacier repose actuellement sur une paroi rocheuse extrêmement rapide, où la couche de glace était fort mince.

La décrue considérable du glacier de Lavaz durant l' année écoulée, mérite une mention spéciale; le forestier de l' arrondissement la rattache aux conditions spéciales de climat et d' orientation de la vallée où se trouve ce glacier.

F.A. Forel, M. Lugeon et E. Muret- V. Bassin de l' Inn.

Glacier Modification totale dans le sens de la longueur de 1895 à 1901 m — 58 Valeur de la variation en Années de crue 1900 1901 1902 Rosegg

mmm

— 15 —12 — 24 1895; 1897 et 98.

Morteratsch — 73 Picuogl — 75 Lischanna — 275 — 9 —8.5 1999.

— 16 — 7 —1112 —11 —11 1898.

Ici aussi, la décrue est encore générale; là où sur quelques points un glacier ou l' autre semble avoir avancé — c' est le cas en particulier de celui de Morteratsch — il ne s' agit jamais que de parties recouvertes d' une moraine spécialement épaisse ou d' un éboulement glaciaire.

Glacier Modification totale dans le sens de la longueur de 1895 à 1901 m — 75 — 45 VI. Bassin de l' Adda.

Valeur de la variation en 190019011902 Années de crue Forno Palü m132.5 m — 6 m1015 1895.

Glacier Modification totale dans le sens de la longueur de 1895 à 1901 m VII. Bassin du Tessin.

A. Grisons.

Valeur de la variation en Années de crue 1900 1901 1902 Muccia Stabio

1900.

— 298?

B. Tessin.

Lucendro Basodino Cavagnoli Sassonero381054920?

— 781317 —352.57 —4.5 01.5 C. Valais.

Rossboden — 9 1893 et 94.

— 3 Ces deux derniers groupes renferment les glaciers s' écoulant sur le versant sud de la chaîne principale des Alpes; nous y avons donc fait rentrer le glacier de Rossboden, qui était réuni dans nos précédents rapports aux autres glaciers valaisans.

Les variations périodiques des glaciers des Alpes.

Dans ces deux groupes aussi, la décrue est générale; on signale en outre une diminution considérable du glacier du Basodino.

Le glacier de Stabio, recouvert de neige provenant d' avalanches, n' a pu être mesuré cette année.

Le terrible éboulement du Fletschhorn, survenu le 19 mars 1901 ( voir le rapport précédent ) ne semble pas avoir altéré sensiblement la langue terminale du glacier de Rossboden; les mesures prises par le forestier en 1901 et 1902 ne présentent rien d' extraordinaire: une décrue d' allure modérée continue à s' y faire sentir.

Résumé.

Voici d' abord le tableau des variations de nos glaciers dans l' année 1902. Suivant le type adopté dans les rapports précédents nous n' ins comme étant en crue ou décrue certaines que ceux qui depuis trois ans au moins ont montré les mêmes allures. Ceux qui depuis un an ou deux ont changé de sens dans leur variation de longueur sont indiqués aux colonnes des crue et décrue probables, comme nous les appelions qu' à présent, douteuses comme nous préférons les nommer. Stationnaires sont les glaciers pour lesquels les mesures de l' été n' ont pas indiqué de changement. Les trois colonnes des glaciers stationnaires, en crue et en décrue douteuses pourraient être réunies sous l' appellation de glaciers à allures actuellement indécises.

Nombre des glaciers.

En crueStationEn décrue certaine douteuse naires douteuse certaine Non Total 1897 4 8 6 10 36 15 79 1898 5 7 6 7 45 14 84 1899 1 i119 44 20 il 3 1900 1 6 — 14 61 11 1)3 1901 113 68 12 94 1902 — 13 12 5 48 17 05 Bassin Canton Rhône, Valais j Vaud — 3 7 4 — 18 8 33 7 Aar Berne — 3 5 3 1 1 13 Reuss ( Uri 1 Obwalden1 2 3 2' 1 6 3 Linth Glaris2 2 Rhin St-Ga112 — 2 Grisons13 — 13 Inn Grisons44 Adda2 — 2 Grisons11 2 Tessin Tessin1 2 4 7 Valais11 ;-j26F.A. Fore!, M. Lugeon et E. Muret.

Nous avons cette année 14 glaciers présentant des symptômes de crue plus ou moins accentués: Kaltwasser, Zanfleuron, Paneyrossaz, Grand et Petit-Plan-névé, Martinet, Dard, Scex-rouge, Prapioz, Wildhorn, Blümlisalp, Stein, Kehlefirn, Erstfeld; en 1901, nous n' avions qu' un glacier dans ce cas et sept en 1900. Ces chiffres représentent pour 1902 le 19 °/o des 73 glaciers observés; pour 1901 cette proportion était du 1 °/o et pour 1900 du 9 %.

Nous ne pensons pas qu' on puisse pourtant parler ni d' une reprise, ni d' un début de la phase de crue; les conditions météorologiques de l' année suffisent à expliquer ce phénomène.

Le printemps et la première partie de l' été 1902 ont été froids et pluvieux; d' abondantes chutes de neige ont été signalées en montagne à ce moment. Si le mois de juillet a été chaud, il a été aussi orageux, avec de fréquentes précipitations atmosphériques et de brusques changements de température. Août et septembre ont en revanche été froids et l' insolation durant ces mois a été faible.

Ces symptômes de crue seraient donc probablement dus avant tout à une diminution de l' ablation glaciaire et non point à une augmentation de la valeur de l' alimentation.

Ce sont les glaciers à faibles variations, à allures peu caractérisées qui présentent ces symptômes; il s' agit en général de glaciers aux névés peu étendus, où l' ablation peut donc facilement l' emporter sur le facteur alimentation.

La crue a affecté en outre spécialement les glaciers des Alpes vaudoises et ceux des Alpes bernoises qui jouissent d' un ciel moins pur et d' une insolation moins forte que les grands glaciers du Valais central et des Alpes orientales, où la décrue est encore générale.

L' augmentation en 1902, du nombre de glaciers en crue, ne serait donc qu' un fait passager dû aux conditions météorologiques de l' année. M. Frauenfelder de Schaffhouse, dans une lettre où il nous communique les observations qu' il a faites en 1902 à Bergün, dit qu' il a été frappé du faible volume des torrents glaciaires cette année et de la limpidité relative de leur eau; il attribue ce fait au peu d' importance de la fonte de la neige sur les hauteurs. Nous le pensons aussi et les symptômes isolés de crue signalés cette année ne doivent donc pas être rattachés au phénomène des variations périodiques des glaciers: il n' y a là qu' un simple accident.E. M. et F.A. F.

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