Nuits glaciales et sommets fascinants Randonnée et bivouacs entre le Pass dal Fuorn et Scuol

On trouve encore dans les Alpes suisses des régions paisibles, éloignées des circuits à la mode, des cabanes confortables et des sommets assiégés. Equipés d' une tente et pourvus de la nécessaire subsistance, nous sommes partis à la découverte d' un coin de la Basse-Engadine.

«Depuis longtemps, la Basse-Engadine m' attirait», pouvait-on lire dans le Jahrbuch ( Bulletin annuel ) du Club alpin suisse de 1898, sous la plume de Julien Gallet ( section Chaux-de-Fonds ). Il y était attiré par des descriptions de beaux villages et de vallées perdues, d' immenses forêts où l'on pouvait encore se trouver nez à nez avec des ours. Cela suffisait au Neuchâtelois pour aller voir de plus près une région que le club avait choisie comme terrain d' excursions et de recherches cette année-là. Une bonne centaine d' années plus tard, la Basse-Engadine est toujours un bijou. Quoique bénéficiant de bonnes communications, elle est encore partiellement vierge de toute atteinte, surtout en hiver. Et plus encore si l'on s' aventure dans des excursions difficiles impliquant de passer la nuit sous tente.

C' est bien ce que nous cherchons: la solitude et les descentes dans des tourbillons de neige poudreuse. On peut décrire simplement le principe de notre équipée du Pass dal Fuorn à Scuol: pas de voiture, une tente, deux vallées, trois sommets, quatre jours. Plus concrètement: Zernez, Val Laschadura, Piz Laschadurella ( sommet W, 3003 m ), Piz Plavna Dadaint ( 3166 m ) et Piz Foraz ( 3092 m ), Val Plavna, Scuol. Ce n' est pas un trajet direct, ni une course facile, et il faudra faire avec le minimum de matériel. A trois ( Salome Hanhart, Jürg Graf et moi-même ), nous devrons nous contenter d' une petite tente biplace. Le service de table sera limité à une cuillère par personne, car nous devrons tout porter et camper chaque soir à un autre endroit.

 

Plutôt skieurs hors-piste que randonneurs, les descentes dans les pentes vierges nous intéressent davantage que les montées. Il nous faut donc mieux que des skis de randonnée ultralégers. Nous commençons notre aventure par le Val Laschadura, au départ de la route du Fuorn. Le risque d' avalanches n' est pas négligeable sur ce parcours, et il nous faut garder l' œil sur les raides pentes sud-est du Spi da Laschadura, qui nous dominent de 1000 mètres.

Nous atteignons le pied du Piz Laschadurella, alors que l' épaisse couverture nuageuse commence à se dissiper et que les premiers rayons du soleil nous réchauffent. C' est la magie d' un paysage de neige que nous découvrons alors: à droite du cirque se dresse le Piz Ivraina; l' arête qui le sépare du Piz Laschadurella marque la limite du Parc national. Nous établissons rapidement notre premier campement sur une petite éminence, et le matériel inutile reste dans la tente. Il ne nous reste que 500 mètres d' ascension jusqu' au Piz Laschadurella, mais la montée dans une pente nord atteignant 35 degrés n' est pas une mince affaire. Nous maintenons de grandes distances entre nous, chacun halète en solitaire vers la récompense du sommet: la vue s' étend à l' ouest jusqu' au massif de la Bernina, devant lequel se dressent le Piz Terza et le Piz Murter. A nos pieds, le Pass dal Fuorn. A l' est, le massif de la Silvretta, ainsi que les Piz Plavna Dadaint et Foraz, qui sont nos prochains objectifs. Dans le vallon, notre tente est un point jaune insignifiant dans une mer blanche qui semble vouloir l' engloutir. Mais le panorama n' est pas seul à nous couper le souffle, il est aidé par le vent puissant et glacial qui souffle du nord-est. Les taches blanches qui apparaissent sur le nez et les joues sont des signaux d' alarme qui nous avertissent de la nécessité de nous lancer rapidement dans la pente nord-est parsemée de rochers.

De retour à la tente, il nous reste encore à creuser un siphon d' entrée, à dresser un mur de protection contre le vent, à ancrer la tente et à faire fondre des pelletées de neige. La tente doit servir de dortoir et de cuisine. Mes camarades Jürg Graf et Salome Hanhart sont des virtuoses du réchaud, sur lequel ils s' avèrent capables de réaliser un menu à plusieurs plats.

Les températures basses nous incitent à glisser dans nos sacs de couchage toutes les pièces de vêtement humides. Y ayant inséré nos chaussures, peaux de phoque, habits et gants, et nous, ce sont trois bibendums qui doivent se caler dans un espace prévu pour deux. Il n' est donc pas question de confort, mais nous aurons presque chaud.

 

Une demi-surprise nous attend au matin: il a neigé! Non pas dehors, mais dans la tente. La vapeur d' eau de nos respirations a suffi pour poudrer de givre nos sacs de couchage. Ce n' est pas pour donner envie d' en sortir. Heureusement, un porridge chaud nous ramène à la vie active, et nous nous mettons en route pour la prochaine étape. Il s' agit de passer la Fuorcla Laschadurella pour atteindre notre objectif principal, le majestueux Piz Plavna Dadaint. Derrière le col, nous plongeons brièvement sous la couverture de nuages élevés pour en ressortir en remontant vers notre deuxième bivouac. Nous trouvons l' emplacement parfait à côté d' une grande corniche de neige. Dans le ciel d' un bleu profond, le Piz Plavna Dadaint dresse une majestueuse pyramide rocheuse qui avait déjà impressionné Julien Gallet: « Le Piz Plavna, plus sauvage, plus déchiqueté, plus provoquant que jamais… Plus moyen de résister à l' attraction de l' escalade, aussi en avant, à l' assaut du Plavna! »

Nous ne voulons pas non plus manquer le sommet le plus sauvage, déchiqueté et provoquant. Les couteaux ne nous sont bientôt plus d' aucun secours, il faut charger les skis sur les sacs. La respiration siffle, la sueur suinte de tous les pores. Les 200 derniers mètres sont une vraie galère. Le premier de cordée enfonce jusqu' aux genoux dans la neige du couloir de 35-40 degrés de pente. Si la neige était durcie, on ne pourrait se passer de crampons. Encore un couloir oblique, puis une traversée sur la gauche dans une goulotte enneigée, un ressaut rocheux, puis l' arête jusqu' au sommet. Le panorama, de nouveau, est exaltant. Mais pas tant que la descente.

 

De retour au bivouac, il faut de nouveau peller et chauffer. Nous aménageons dans une congère voisine un simulacre de salle à manger – cuisine, rendue presque confortable par la cuisson d' un festin de polenta garnie de morceaux de salami. Mais cette caverne est décidément trop petite pour y dormir, et nous revenons rapidement à notre tente.

A l' extérieur, le vent fait baisser fortement la température, et les doigts perdent toute sensibilité en une minute si l'on ôte les gants. Je ressors néanmoins pour photographier le ciel nocturne. Les temps d' exposition sont longs, et je sautille pour revitaliser mes pieds glacés dans leurs chaussons mouillés. L' obscure clarté qui tombe des étoiles donne à la nuit une lueur irréelle.

 

Le temps se gâte au matin du troisième jour, les montagnes s' habillent de flou et la température monte sensiblement. Il nous faut revoir notre idée de monter encore au Piz Foraz. Les fortes pentes au voisinage du sommet exigent des conditions sûres. Le cœur lourd, nous décidons de renoncer. Notre nouvelle étape sera la Fuorcla Pedrus ( 2814 m ). Du bivouac, nous devrions avaler les 300 mètres de dénivelé en une petite heure. Chargés de tout l' équipement et impatients de faire connaissance avec la longue descente des pentes orientales vers le Val Plavna, nous ouvrons à pas lourds une trace solitaire. La déception sera immédiate: la neige a été soufflée par le vent du nord, en croûte de la pire espèce. Avec la lourde charge du sac à dos, la descente est une épreuve de force.

Pourtant, il suffira de 100 mètres de dénivelé pour que nous puissions de nouveau tracer de belles courbes dans une profonde poudreuse. Nous nous laissons alors gagner par l' ivresse d' une descente qui durera jusqu' au fond du Val Plavna, 700 mètres plus bas, où nous « atterrissons » dans un sourire. Il nous reste à parcourir 10 kilomètres jusqu' à Tarasp, glissant ou trébuchant selon les conditions, pour finir à pied sur la route. Durant tout notre périple, nous n' avons pas croisé âme qui vive. 

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