Plinio Martini et son Val Bavona Balades sur des sentiers littéraires

Tout était réuni pour faire un roman kitsch et sentimental: la dure existence des habitants d' une vallée reculée, des destins tragiques, des regards dérobés et des baisers volés, un jeune couple se jurant un amour éternel sur l' alpe, l' émigration malheureuse du fiancé vers l' Amérique et son retour. Plinio Martini, maître d' école au Val Maggia, publia en 1970 sous le titre « Il fondo del sacco » ce que la Neue Zürcher Zeitung décrivit comme « un des plus étonnants romans jamais écrits en Suisse ». 

L' histoire se passe principalement dans le val Bavona, branche latérale de Val Maggia. On le remonte au départ de Cavergno pour atteindre Robiei et les régions du Basodino et du Cristallina. C' est une vallée profondément encaissée que le célèbre alpiniste Douglas Freshfield décrit avec enthousiasme en 1875: « De raides parois de granit et une végétation exubérante où dominent des forêts de châtaigniers bien jardinées, de coquets villages et des habitants accueillants. » Il le voit comme une sorte de jardin d' Eden, bien plus beau que Chamonix, le Monte Rosa ou même la Haute Engadine qu' il juge « détestablement ennuyeuse ». L' indigène Plinio Martini est moins dithyrambique. Il montre les dangers toujours présents, l' environnement âpre, la misère et la déréliction, la brutalité des rapports humains, l' absence d' espoir. Le roman nous confronte dès le début à de longues descriptions évoquant les accidents, les enfants sous-alimentés et la mort qui rôde autour d' eux en habits de misère. En écho grondent les chutes de pierres et les orages, et la foudre éclaire d' un brusque éclat les malheureux précipités dans le vide: un monde où quotidien et tragédie sont synonymes. Le lecteur entraîné dans cet univers de terreur fait alors la connaissance des deux héros de l' histoire: l' incertain Gori et l' intelligente et belle Maddalena. L' écrivain leur assigne un destin commun, puis les sépare. La NZZ reprend: « La littérature récente ne propose que peu d' histoires d' amour aussi pudiques et délicates que celle de Gori et Maddalena. » Gori émigre en Amérique. Il en reviendra, faute d' y avoir trouvé un bonheur durable. L' histoire, un drame du déracinement, émeut aux larmes sans être pourtant sentimentale.

Le regard intimiste, mais critique et circonspect jeté sur le pays natal et ses habitants, laisse voir un fil rouge dans l' œuvre littéraire du maître d' école de Cavergno, la porte du val Bavona: la mise en pièces de l' imagerie répandue par les pères fondateurs de la littérature tessinoise, Francesco Chiesa et Giuseppe Zoppi, « ces bouffons dont les plumes se transforment en papillons, fleurs et claires fontaines que nos anciens n' ont jamais eu le temps d' admirer ». A ces compositions bucoliques, il oppose un tableau plus proche de la réalité: « Dans notre isolement alpestre, une idylle est presque toujours un mensonge. » C' est pourquoi il s' est efforcé de bannir la romance de ses œuvres. Sous la plume de Plinio Martini, le Val Bavona devient le théâtre de drames intenses, mais il reste un théâtre. Dans « Il fondo del sacco », il s' agit de comprendre que notre vie nous appartient, même si nous ne sommes pas très doués pour en faire bon usage. Il en résulte un mélange de rage et de nostalgie, d' apathie et de mélancolie à quoi s' ajoute « un optimisme prudent et chargé de mémoire ». C' est une littérature nouvelle et précieuse que nous apporte là notre compatriote du sud, sans provincialisme ni romantisme.

Plinio Martini ne se gênait pas d' appeler les choses par leur nom, d' allumer des polémiques ou de dénoncer des scandales. Tout le monde y a sa part: les familles patriciennes, les politiciens, l' Eglise, les ergoteurs et les grincheux. Il n' est donc pas étonnant que le Tessin ne lui ait pas réservé un accueil délirant. Et pourtant, ce sympathique fumeur de pipe n' était pas un révolutionnaire. Né en 1923 à Cavergno où il s' est éteint en 1979, croyant et pratiquant mais catholique critique, il y fit sa vie comme enseignant. On le vit d' abord à l' école primaire du village, puis à l' école secondaire de Cevio. Il fut durant plus de vingt ans membre et pour huit ans président de Pro Val Maggia, juge de paix, secrétaire et président du club de pêche, membre de la commission cantonale des lacs alpins et des eaux, secrétaire de l' association des samaritains. Il s' investit dans le comité d' action pour le maintien du chemin de fer du Val Maggia ( dont l' exploitation a cessé en 1965 ). Loin de vivre dans une tour d' ivoire, il mêla son quotidien à la vie du village, participa à la gestion de la commune et fit preuve d' un ferme ancrage dans le gneiss de ses montagnes. Cette authenticité fait de lui un provocateur mais aussi un guide pour ses compatriotes.

Il consacra au val Bavona une part importante de son œuvre littéraire, mais aussi un grand nombre d' articles de journaux, revues et manifestes ( comme ceux parus entre 1970 et 1976 dans la série « Alpi di Val Bavona » des annales de Pro Vallemaggia ). Avec Aldo Cattaneo, le pharmacien luganais disparu en 1991, et Giuseppe Brenna, l' au verzascais de guides et membre d' honneur du CAS, Plinio Martini aura contribué à faire redécouvrir les anciens et audacieux chemins reliant le fond de la vallée aux lointains mayens.

Ces étroits sentiers ont connu un temps d' abandon. On les redécouvre peu à peu, mais il faut pour s' y risquer avoir de l' endurance et le pied sûr. On y trouvera des parcours inattendus au milieu de parois verticales, des escaliers taillés dans la roche et des soutènements construits avec art, qui ont survécu à la négligence de plusieurs générations. Le val Bavona est un paradis de la randonnée alpine, quoique les chemins y soient d' une exceptionnelle raideur, même pour le Tessin, surtout sur le versant gauche de la vallée. Le décor change de manière spectaculaire dans la lointaine cuvette de Robiei, au-dessus de la limite des forêts: là-haut s' ouvrent de vastes perspectives auxquels les ouvrages hydroélectriques n' ont rien enlevé de leur aridité.

Même celui qui ne se hasardera jamais sur les vertigineux sentiers trouvera son compte à la visite du val Bavona qui, malgré la présence d' une route asphaltée avec son trafic touristique, correspond encore à la description qu' en fait Plinio Martini. Comme il ne s' agit pas d' y vivre, on peut aussi le voir avec les yeux émerveillés de Freshfield. Même s' ils étaient éclairés d' une lumière trompeuse. Un chemin didactique parcourant le fond du val détaille certains aspects de l' ancienne culture paysanne, mais il suffit d' ouvrir l' œil au long d' une promenade pour identifier partout les témoins d' une frugale économie de subsistance: les « Splüi », abris sous roche aménagés en étables ou logements sommaires, les chemins exposés, les essarts délaissés, d' anciennes gravures rupestres, des jardins minuscules perchés sur de gros rochers éboulés et clôturés en défense des chèvres. Les douze petits hameaux ( les « terre » ) dispersés le long de la rivière offrent au regard contemporain un charme auquel, selon Plinio Martini, leurs anciens habitants n' étaient certainement guère sensibles. Il faut dire qu' ils n' y séjournaient qu' à la belle saison et n' y disposaient pas de raccordement électrique, les « terre » ayant refusé unanimement, à l' exception de San Carlo, l' offre d' équipement faite dans le cadre des aménagements hydroélectriques de Robiei. Ceux-ci assurent l' approvisionnement des grandes villes alors qu' en contrebas la vallée se chauffe au bois et dépend de panneaux solaires pour alimenter ses lignes téléphoniques. C' est ici le cœur du projet de nouveau parc national « Locarnese e Vallemaggia ». On y rencontre à chaque pas le décor évoqué dans « Il fondo del sacco », et l'on n' aura pas à regretter ce pèlerinage.

Les principales oeuvres de Plinio Martini

Il fondo del sacco (1970), Casagrande 1986 ; Le fond du sac, Actes sud 1994.

Requiem per zia Domenica (1976), Dadò 2005 ; Requiem pour tante Domenica, Actes sud 1991.

Delle streghe e d’altro (posthume 1979), Dadò 1992 ; La chasse aux sorcières, L’Aire 1989.

Nessuno ha pregato per noi (posthume 1999), Dadò.

Corona dei cristiani (posthume 1993), Dadò.

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