Tour du Cervin Un chemin digne de l’univers de Heidi

Officiellement lancé cet été, le tour du Cervin est une randonnée d' altitude qui traverse six vallées et permet de découvrir trois cultures. Au milieu des alpages, des champs constellés de fleurs, à l' ombre d' une vingtaine de sommets de 4000 m, dont le Cervin, cette randonnée a tout pour devenir l' une des plus belles des Alpes.

Lorsque Willy Fellay, président de ValRando, m' a demandé de collaborer au lancement de ce circuit, j' ai accepté sans hésiter. Selon le rituel habituel, nous avons préparé nos affaires, récolté les informations et relié les sentiers. Sur les cartes de la région, la montagne se déployait devant nous en corolles,en lignes colorées qui laissaient entrevoir les glaciers, les combes, les lacs et les torrents. Pourtant, je présageais déjà qu' il y aurait plus que cela. Je pressentais peut-être ces rencontres, ce bout de Fontine savouré à l' alpage de Praz Raye, ce fendant joyeusement dégusté du côté d' Evolène, ces grands-mères croisées à St. Niklaus ou cet acrobate aperçu du côté du Weisshorn. Sans même le savoir, nous allions reprendre des chemins ancestraux, ceux qui reliaient depuis toujours les Valdôtains aux Valaisans et les Hauts-Va-laisans à ceux des vallées francophones et franchir les cols et les frontières sur ces chemins qu' autrefois empruntaient les marchands et les colporteurs, les soldats et les paysans, les pèlerins et les brigands.

 

Un début pluvieux

Tout commença très mal. En ce mois de juillet 2000, la pluie imposait sa loi. La montée sur la cabane de Topali, pour cette première reconnaissance, avait des allures de purgatoire. Sous des trombes d' eau et le bruit du tonnerre, nous avancions stoïquement sur un sentier en balcon, ou plutôt une sente pour chasseurs de chamois.

Mille mètres au-dessus de la vallée de Matter, l' hiver semblait vouloir reconquérir ce territoire. L' arrivée à la cabane fut à la hauteur de ce périple. Trempés et fourbus, nous ne pouvions même pas nous abriter dans le refuge détruit par le feu. Nous avons attendu et espéré l' amélio. Elle n' est pas venue, bien au contraire. Et pourtant, plus nous progressions, plus nous sentions l' en apporté par ce projet. Après une semaine sous la pluie battante, le corps humide, je me suis promis de revenir sur ces chemins en balcon, sur ces alpages du bout des cimes. Et c' est ce que j' ai fait, l' été dernier.

 

Un an plus tard...

Je connaissais le parcours sous un ciel menaçant, il me restait à le parcourir sous de meilleurs auspices. Curieusement je devais d' abord découvrir que ce tour du Cervin n' était pas si nouveau que cela. Pratiquement tous les chemins existaient déjà. Depuis l' ouverture du tour du Mont Rose ( commun, sur deux journées, à notre périple ), les sentiers pouvaient s' enchaîner les uns aux autres, à condition toutefois d' accepter de mettre les pieds sur un glacier deux fois de suite. Le col Collon et le Théodule avaient de tout temps été traversés. A pied, à cheval, à mulet, et même en caravane en fonction des fluctuations du climat. L' une des plus belles surprises de ce parcours fut de constater que la montagne n' avait jamais séparé les hommes.

 

D' un versant à l' autre

D' un versant à l' autre, ils se rencontraient, échangeant des denrées, partageant des coutumes. Curieusement, il était même plus facile de passer les cols que de descendre sur les bas de vallées parcourues par des torrents, des gorges instables et dangereuses. Autrefois, les habitants de Zermatt passaient le col d' Hérens pour se rendre en pèlerinage à Sion ( Evêché du Valais ). C' est pacifiquement que ces montagnards ( que l'on appellera plus tard les Walser ) franchirent les cols pour coloniser les vallées les plus reculées. Et quand la grande peste frappa Evolène, c' est tout naturellement que des Lochmatter, des habitants de Zermatt, s' installèrent sur l' autre versant. En plein Moyen Age, la situation paraissait alors si normale que le prêtre devait savoir parler allemand pour communier avec la moitié de ses ouailles dans le val d' Hérens... Côté italien, on n' avait pas attendu l' ouverture d' un tunnel pour se rencontrer. Une fois que les ancêtres des Valdôtains eurent mis une correction aux envahisseurs venus du val d' Hérens, ils sympathisèrent tellement que les gens de la Valpelline partagèrent tout avec les montagnards d' Evolène, leur patois mais aussi leur amour de ces vaches un peu rustiques, jusqu' à en importer en contrebande pour les combats de reines... Et pendant longtemps, l' une des principales places d' Aoste s' appelait place d' Hérens...

Bref, nos pas ont suivi ceux des anciens,au temps où les nations et les frontières étaient des notions bien floues pour les montagnards.

Et les montagnes dans tout cela?

Tout au long du parcours, elles sont là, en filigrane, témoins silencieux de notre passage. En une semaine, nous sommes passés au pied de quelques-unes des plus belles montagnes d' Europe. Le Bishorn et le Weisshorn, le Zinalrothorn et la Dent Blanche, la Dent d' Hérens, le Cervin devenant, sur l' autre versant, le Matterhorn, mais aussi l' Obergabelhorn, le Täschhorn, le Liskamm ou le Mont Rose, toutes des cimes se découpant dans l' air vif de l' altitude. Un proverbe dit « respirer l' air des Walser, c' est respirer l' air de la liberté ». Les Walser sont les premiers à avoir vécu avec le Cervin et cette maxime, qu' ils ont sans doute inventée, s' applique encore bien à ce chemin de vagabondage...

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