Une île née d'un volcan Randonner à la Réunion

Début de semaine à la Réunion : à neuf heures pile commence à Roche Plate un bourdonnement toujours croissant. La poussière déposée par l’effondrement du volcan Piton Mado se soulève en tourbillons fugitifs. A peine passés, ils laissent place à l’hélicoptère qui dépose le facteur Jean-Marie Timon. Nous lui ferons un bout de conduite dans l’intérieur du pays, là où le piéton est roi. La Réunion est une île française de l’Océan indien, située à l’est de Madagascar, où la vie moderne trépide dans les régions côtières. Mais ce n’est pas ce que nous cherchons.

Jean-Marie Timon entame sa marche sous la charge d' un lourd sac à dos, auquel s' ajoute aujourd'hui un grand tonneau d' aliments pour bébés. Il faut souvent compléter l' assortiment des magasins locaux. Le facteur est peut-être le maillon le plus important du réseau social de Mafate, un village de 800 habitants situé dans un cirque rocheux que seuls des chemins pédestres relient au monde extérieur. Il apporte des nouvelles, colporte des ragots, des salutations ou des informations importantes sur des parents ou amis, et complète les achats oubliés. Le postier porte ainsi souvent 20 kilos sur le dos. Depuis peu, l' héli lui apporte quelque soulagement en le transportant de la côte au Cirque de Mafate, alors que son prédécesseur devait encore accomplir à pied le trajet complet: chaque semaine, 180 kilomètres et quelques milliers de mètres de dénivelé.

L' île de la Réunion est née d' un volcan dont l' éruption, partie d' une profondeur de quelque 4000 mètres, s' est produite voici deux à trois millions d' années dans l' Océan indien. Le soulèvement atteignit peu à peu l' altitude de 3000 mètres, et le volcan principal, le Piton des Neiges, s' est endormi voici douze mille ans. Depuis, l' érosion et les pluies tropicales lui ont donné sa forme actuelle, et creusé trois enceintes sauvages dessinant un trèfle autour du sommet le plus élevé. De ceux-ci, le Cirque de Salazie et le Cirque de Cilaos disposent depuis les années 1930 déjà d' un accès routier, alors que le Cirque de Mafate n' est aujourd'hui encore accessible qu' à pied ou par la voie des airs et cela semble vouloir durer. Lorsque le gouvernement se mit en devoir de créer une liaison routière entre le Cirque de Salazie et Mafate, il se heurta à l' opposition véhémente des habitants qui voyaient là une mise en danger de leur industrie, à savoir l' hébergement des randonneurs, et la tranquillité et l' originalité du lieu menacées par le trafic. Leur résistance fut couronnée de succès, puisque le cirque rocheux fut institué en 2007 zone centrale d' un Parc national. Le projet de route était définitivement condamné, et le paysage volcanique bizarrement raviné restera ce qu' il est: un paradis originel de gorges profondes, de petits plateaux, de chandelles rocheuses affûtées et de murailles naturelles vertigineuses.

Les premiers occupants, débarqués au XVII e siècle, virent aussi dans la Réunion un paradis insulaire. C' étaient des Bretons, qui épousèrent des femmes malgaches. Suivirent des pirates, puis des colons français, portugais et hollandais.

L' économie de l' île était fondée sur l' exploitation d' es importés surtout d' Afrique de l' Est et de Madagascar pour travailler dans les plantations de canne à sucre. Beaucoup de ces esclaves fuirent les plantations vers la fin du XVIII e siècle et cherchèrent refuge dans la solitude du Cirque de Mafate. Celui-ci porte le nom d' un esclave ainsi échappé. L' abolition de l' esclavage en 1848 fut le signal d' une immigration de d' œuvre indienne et chinoise, et c' est le mélange coloré de ces populations qui donne son charme à la Réunion.

Jean-Marie Timon doit assurer chaque lundi le courrier de trois villages. On le voit à midi à Orangers, en sueur, où il s' accorde une boisson fraîche à l' épicerie de Louise Yolande. Il n' aura pas le temps d' un repas, ayant encore une vaste distribution à assurer avant de regagner son village natal de Lataniers, tard dans l' après. Mais le jour le plus pénible de la semaine est le mardi. Il doit alors desservir six villages séparés par de forts dénivelés. Rien n' est plat à Mafate, il faut de tous côtés monter ou descendre par de raides chemins que les cyclones et tempêtes tropicales rendent peu sûrs et souvent impraticables. Le facteur ne se souvient que trop bien de l' occasion où il fut bloqué durant quatre jours à Grand Place en raison de la crue du fleuve qui empêchait toute traversée. Et pourtant, son village n' était éloigné que de moins d' un kilomètre à vol d' oiseau. Un pont suspendu facilite aujourd'hui le passage.

Les habitants du Cirque de Mafate tournent le dos à l' agitation et au stress du monde moderne. Axel par exemple a quitté la côte voici dix-huit ans pour s' installer ici. Dans son jardin poussent des bananiers, des hibiscus, des herbes condimentaires, des légumes et des arbres fruitiers. Tout ce qu' il faut pour vivre en autarcie. Ou presque: il exploite un gîte rural qui lui rapporte quelque menue monnaie, sa femme enseigne à l' école du village voisin et ces revenus les font vivre, eux et leurs six enfants.

Le Créole mince comme un fil personnalise ce pays de piétons. S' il veut économiser le coûteux transport des vivres par hélicoptère, il trotte en une heure et demie jusqu' à Maido, une montée pour laquelle le touriste ordinaire nécessite trois fois plus de temps. De là, le taxi collectif le conduira aux grands supermarchés de la côte, d' où il reviendra chargé d' un lourd sac à dos. Mince aussi, sa femme doit peut-être son profi l à la demi-journée de marche qui la sépare de l' école d' Orangers. Pour elle, ce n' est qu' une brève promenade. On ne s' étonnera pas alors que les deux participent à la plus folle des courses européennes, la « Diagonale des fous », qui attire chaque année des athlètes du monde entier. Cette compétition de cross extrême, qui avec 125 kilomètres et 8000 mètres de dénivelé compte parmi les plus rudes marathons du monde, s' appelle offi ciellement « Le Grand Raid ».

Vivre à l' écart du monde ne signifi e pourtant pas ici qu' il faille renoncer à tout confort. La France déverse beaucoup d' argent ( subventions, indemnités de chômage, allocations familiales, etc. ) dans le système social de son Département d' outre. Le téléphone et les programmes de télévision sont transmis par satellite, des antennes assurent les communications mobiles locales et le soleil fournit l' énergie nécessaire à l' eau chaude et à la production d' électricité. Le Cirque de Mafate voit même un médecin arriver chaque semaine par hélicoptère, un village à chaque visite pour voir ses patients et donner des cours de préparation à l' accouchement.

L' excursion classique à la Réunion consiste à faire le tour des trois cirques montagneux autour du Piton des Neiges. Elle dure environ une semaine, de cabane en cabane, où l'on sert un délicieux carri au repas du soir. Ce plat créole est le repas traditionnel de l' île et son goût varie au gré des ingrédients et du mode de préparation. On y trouvera une fois du poulet, une autre du poisson, du porc ou du bœuf. En accompagnement, du riz et des légumineuses. C' est un fortifiant idéal pour affronter les importants dénivelés du lendemain. Il n' y aura pas que l' effort, on goûtera l' in charme des paysages de forêt tropicale vierge quadrillée de plantations de vanille, de poivre et de mus-cade. Des cascades alimentent de romantiques vasques où l'on peut se baigner sous une douche bienfaisante. Plus loin, des étendues de savanes mystiques, des tamarins noueux habillés de longs lambeaux de lichens qui leur donnent des allures de fantômes. Des steppes volcaniques où l'on pourrait se croire sur la lune. La vue sur l' immen bleue de la mer.

L' ascension du Piton des Neiges est obligatoire, car on ne peut de nulle part ailleurs avoir une vue d' ensemble de l' île. Le départ est donné à 4 heures du matin du gîte de la Caverne Dufour. A la lueur de la lampe frontale, une sco-lopendre remonte la pente en direction du sommet dans le noir de ce paysage volcanique. Nous sommes saisis d' enthousiasme au sommet, lorsque, au-delà de la mer de brouillard, nous apparaissent les jets de lave du Piton de la Fournaise. Nous devinons alors quelle sera notre prochaine étape, car il faut s' être arrêté au bord d' un « Hot Spot », un de ces rares jets de lave en fusion ( il n' y en a au monde qu' une quarantaine ) dont le Piton de la Fournaise assure, année après année, le spectacle. On a vu des éruptions particulièrement spectaculaires au printemps 2007, lorsqu' une fissure brusquement apparue laissa fuser des jets de lave jusqu' à une hauteur de 200 mètres. Un flot de lave s' écoula alors à une vitesse de plus de 60 km/h jusqu' à la côte, sans, par chance, causer de dégâts aux villages ni à leurs habitants. Si le Piton de la Fournaise se montre trop actif, on interdit son accès. Les indigènes disent alors en créole: « Volcan i pète ». Lorsque son activité diminue d' intensité, les visiteurs intéressés peuvent suivre des chemins balisés à travers le paysage lunaire pour approcher à s' en brûler le cœur de La Fournaise, le cratère. Une plate-forme d' observation a été construite au nord du cratère actif de Dolomieu. Quelle sensation de se trouver ainsi au bord de l' enfer!

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