Du béton dans la montagne

dans la montagne

Photographies d' une épopée Les canaux de Suez et de Panama, les grandes digues hollandaises, les phares bretons, les grands tunnels ferroviaires alpins, la ligne du Transsibérien et même la Tour Eiffel sont tous, entre autres et pêle-mêle, des œuvres parentes du barrage de la Grande-Dixence.

Parentes?

Ces grands ouvrages de génie civil ont tous été, dans leur genre et leur lieu, des défis techniques hors du commun, forçant à l' innovation, voire à l' invention. Ils ont été aussi, à des degrés divers, des paris économiques à hauts risques, pris dans l' enthou, souvent perdus sur le court terme, mais gagnés à longue échéance. Tous, encore, ont été réalisés par des manières de batailles, assauts de forces humaines, prolongées par celles des outils et des machines. A chaque fois, il s' est agi de lutter contre des éléments naturels - eau, roche, temps ou espace, ou tous ligués qu' il fallait maîtriser, dompter, faire servir.

Enfin, et ce n' est pas le moindre de leurs points communs, tous ces ouvrages ont donné naissance à une épopée.

Une épopée?

Généralement utilisé comme synonyme de récit d' aventure - ce qui ré- Arolla-Evolène, 1954. Fanfare des mineurs à l' intérieur d' une des galeries d' ad d' eau duit fortement son plein sens - le terme d' épopée s' applique bien plus justement qu' il n' y paraît à ce que le flot du temps a laissé de la réalisation de ces grands travaux. L' épopée est en effet un récit qui mêle le vrai, l' imagi, l' imaginaire, le merveilleux et le tragique. Mais aussi les faits, les hauts faits et leurs multiples interprétations. Et tout cela aux fins non pas tant d' un compte-rendu que d' une célébration.

L' épopée, donc, recrée, fait revivre. Elle offre à l' imagination de reconstruire le passé.

Reflet dans une lentille L' épopée des barrages, avec cinq cents photographies s' étalant sur près de trois quarts de siècle - la première remonte à 1930 - ne raconte pas l' histoire des chantiers des barrages de la Dixence ( 1929-1935 ), de Cleuson ( 1947-1951 ) puis de la Grande-Dixence ( 1951-1965 ) et des aménagements récents de Cleuson-Dixence.

Tout au moins, elle ne la raconte pas à ceux qui n' ont pas participé à ces chantiers et vécu un quotidien qui n' avait certes pas chaque jour sa touche de grandiose.

Non, L' épopée des barrages est un reflet, ce qui est bien normal, dira-t-on, pour un livre de photographies! Assurément. Mais, grâce au talent des photographes engagés, puis au choix des clichés, l' instantané prend la force d' un témoignage. Nombre d' entre eux sont d' une qualité superbe. La majorité montre un homme ou un Histoire, culture et littérature alpines Tortin, 1994. Entrée de la galerie tragen obligatc^sch ue est obligatoire o' igalorio Photo: Jacques Thëvoz/CEVIS Pose de fers à béton. Bieudron, 1996 groupe d' hommes en lui conférant une dimension, dimension rapportée à celle de la montagne, du travail fait ou à faire, du chantier ou des machines. Ce n' est pas rien, c' est même rare. Tant de photographes sont voyeurs, si peu sont témoins!

Cette échelle qui, à l' instar de celle bordant une carte topographique, a été insérée par l' œil du photographe dans la plupart des photos du livre, leur donne une mesure, c'est-à-dire une unité. C' est elle, d' abord, qui leur évite de n' être que des reflets de faits divers dispersés et sans liens. C' est elle qui permet à l' ensemble de dépasser le genre du reportage pour entrer dans celui, beaucoup plus difficile, du témoignage.

Musique!

Témoigner, par l' image, ce n' est pas saisir l' extraordinaire ou le spectaculaire qui n' ont souvent que l' in que peut avoir une exception. C' est montrer l' ordinaire, le banal, le quotidien sans mise en scène, et faire en sorte qu' il raconte, ou permette d' imaginer, toute une histoire. Là est le talent du photographe.

Deux exemples...

Daté de 1954 et pris à Arolla, un cliché sans prétention ( cf. p. 31 ). Et pourtant il dit beaucoup. Il nous dit que le chantier et ses multiples branches sont rapidement devenus un monde ou, pour le moins, un monde en petit.

Que montre-t-il, ce cliché? La fanfare des mineurs: une douzaine d' hommes en vague demi-cercle, casque sur la tête, bottes ou gros souliers aux pieds, réunis sur un sol de gros cailloux. C' est le soir, l' éclair du flash s' est écrasé sur les vareuses sombres...

Grande Dixence-Le Chargeur, 1955. Vibrage du béton pour en provoquer le tassement Photo: Bernard Oubuis Par Sainte-Barbe - patronne des mineurs - il y avait donc aussi une fanfare! Et que raconte-t-elle, cette image de fanfare? Elle nous murmure qu' était rassemblé là bien plus qu' un groupe d' hommes attelés à un travail. Une communauté s' était formée, s' était nouée, avait exprimé le besoin de musique, permis le rassemblement de musiciens puis la formation d' une modeste fanfare. Evénement? Anec-dote? Non. Signe, tranche de vie et étapes qui en disent long. Tous les grands chantiers, ou tous les villages, ne suscitent pas la formation d' une fanfare!

L' époque - la télévision est à ses débuts- l' isolement des lieux et le nombre des hommes réunis expliquent pour une part l' existence de cette étonnante harmonie presque municipale. Il reste qu' elle est aussi l' expression des dimensions humaines de l' œuvre entreprise et de l' ampleur des moyens engagés.

Une autre photo, simple regard en passant, prise lors de l' inauguration de la centrale de Bieudron, en août 1996, à laquelle fut invité l' orchestre milanais « Giuseppe Verdi », résume tout l' événement. Une flûtiste, en longue robe noire et foulard blanc, répète, seule, devant un grand mur de béton gris, marqué par les lignes du coffrage et traversé par un faisceau de câbles en attente d' installa... Image lisse, sans effets. Et pourtant, on entend les notes de Verdi qui s' envolent au-dessus des turbines, des génératrices, des transformateurs...

Quelle montagne?

D' aucuns se demanderont sans doute pourquoi est présentée ici L' épopée des barrages.

Le monde évoqué - de l' acier, du béton, des hommes - est, en effet, à cent lieues de l' alpinisme et des panoramas de sommets étincelants. Il est cependant au cœur de la montagne, en même temps en face, dessus et dessous.

L' environnement alpin n' est pas, cette fois, un terrain de jeu, de défis sportifs, un lieu ou une occasion de dépaysement. C' est un milieu de travail hostile et un outil. C' est un danger qu' il s' impose de réduire et même d' annuler. La nature n' inspire pas au romantisme, c' est un problème technique. Elle est un obstacle et, s' il faut la comprendre, c' est pour mieux la faire plier.

Qu' offre donc ce monde d' altitu désert sinon de l' espace et de l' énergie potentielle? Mais cette énergie, encore faut-il la collecter, la conduire.

/.'exp/o/ter/diront, aujourd'hui, certains, injectant dans ce verbe une dose de dédain sinon de mépris.

C' est vrai. Il y a bien eu exploitation de la montagne. Mais on soulignera deux points. D' une part, la question écologique était à peine posée à l' époque de la construction des grands barrages. D' autre part, ces ouvrages n' ont pas été et ne sont pas, et de très loin, les plus perturbateurs et les plus laids qu' on trouve dans l' Arc alpin. Ils paraissent même bien innocents.

Histoire En images, l' épopée des quatre grands chantiers cités est donc maintenant contée. Aux souvenirs, à l' ima de faire le reste.

L' histoire, celle des historiens, reste éparpillée dans des milliers de documents. Economique, politique, sociale, elle reste à écrire. Elle ne le sera peut-être jamais.

Il ne fait pourtant guère de doute qu' une Histoire des barrages alpins mériterait bien de voir le jour. Elle s' insérerait non seulement dans l' his générale des techniques et des grands travaux de génie civil, mais encore et surtout, dans celle des régions concernées.

Elle devrait même intéresser les alpinistes...

GilStauffer, Cernier L' épopée des barrages - De la Dixence à Cleu-son-Dixence, Publié par EOS, Energie Ouest-Suisse S.A.G.rande-Dixence S.A., Collection « Champ visuel » du Centre valaisan de l' image et du son, Martigny, 1999. Direction et rédaction: Jean-Henry Papilloud. Photographies historiques: Raymond Schmidt, Charles Paris, Franz Gygli, Henri Germon. Photographies de Cleuson-Dixence: Heinz Preisig, Bernard Dubuis. 390 pages.

Bieudron, 1996. Avant le concert de l' Orchestre « Giuseppe Verdi » Histoire, culture et littérature alpines

Le palmarès du FIFAD 1999

Prix du CAS Ladro di Montagne, de Nereo Zeper ( I ) PrixdelaSSR Le Dolomiti di Pierino dal Pra, de Fulvio Mariani ( CH ) Prix de la commune d' Ormont Mari, Monti e... Gettoni d' Oro, de Sandro Gastinelli ( I ) Dessus et prix du public Grain d' Or Leo Tuor, Scriptur e Bescher, de Arnold Rauch ( CH ) Diable d' Or, cat. I Les Rizières du Ciel, de Malek Saharoui ( F ) Diable d' Or, cat. I Skiing above the Icebergs, de Eskil Hardt ( DK ) Diable d' Or, cat. I « Folos » des Reines, de Michel Crozas ( F ) Grand Prix du FIFAD Premier de Cordée et la Grande Crevasse, de Pierre-Antoine Hiroz et Edouard Niermans ( F/CH )

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