Expédition d'altitude dans le Haut Caucase Le Kasbek à skis

Le Kasbek ( 5047 m ) serait la montagne mythique où Prométhée enchaîné par Zeus se faisait dévorer le foie par un aigle. Cette montagne, troisième de Géorgie par la hauteur, est relativement facile à conquérir comme l' ont expérimenté ses premiers vainqueurs en 1868. Parmi eux figuraient des guides suisses, qui déjà constatèrent que les glaciers ne représentaient pas le seul danger de l' excur: les tensions politiques dans cette région frontalière entre la Géorgie et la Russie exigent aussi la plus grande circonspection.

Le calme règne dans la vallée de Gergeti. Une jeep russe a véhiculé notre groupe de six personnes à quelque 300 mètres au-dessus du village de Kasbegi, situé à 1733 mètres d' altitude. Nous entreprenons alors la longue marche vers la cabane Bethlemi, quittant bientôt les buissons d' aulnes pour gagner la vaste face d' ombre de la montagne en passant sous une puissante corniche de neige. Cet itinéraire nous évite de porter nos skis jusqu' à l' altitude de 2800 m, car des températures anormalement élevées ont bien attaqué la couverture neigeuse.

Devant nous, la lourde pyramide du Kasbek, haut de 5047 mètres, offre un spectacle à couper le souffle. Troisième sommet de Géorgie par la hauteur, ce stratovolcan est depuis longtemps éteint. Zeus, le roi des dieux, y fit enchaîner Prométhée pour le punir d' avoir donné le feu aux hommes. Un vautour lui dévo-rait quotidiennement le foie, qui se régé-nérait la nuit. Les tourments de Prométhée sont-ils de toute éternité promis au Caucase? D' interminables conflits ethniques privent la région de tout repos.

On voit de loin déjà la façade multicolore de la vieille station météorologique perchée à 3680 mètres. La cabane Bethlemi est un point de départ idéal pour l' ascension du Kasbek par le côté géorgien. Elle est située sur une grande moraine, directement au pied de la montagne. A mi-avril, la température dans la cabane de pierre, en l' absence de chauffage, n' est pas précisément agréable. Ses propriétaires n' ont pas les moyens d' en si peu que ce soit cette immense bâtisse dont les innombrables chambres n' hébergent pour l' heure que quatre Géorgiens, deux Américains de l' Alaska, un gardien et nous-mêmes.

Les Américains partent le lendemain à skis pour le sommet, par l' itinéraire d' été qui suit le bord est du glacier d' Ortveri. Après deux heures de marche, l' un d' eux, non encordé, fait une chute de huit mètres dans une crevasse. Expérimenté et bien équipé, son compagnon réussit à le sauver. Il s' en tirera avec deux éraflures et une probable fracture de la mâchoire. Après quelques heures de repos à la cabane, ils prennent le pénible chemin du retour vers la vallée.

Ainsi avertis, nous entreprenons un tour de reconnaissance et d' acclimata. Notre guide géorgien Irakli Chelidze ne peut pas nous accompagner, mais il nous donne des informations importantes sur l' itinéraire à suivre.

Les prévisions fournies par Meteotest à Berne nous encouragent à fixer la tentative d' ascension au jour suivant. On nous annonce quelques nuages résiduels et un vent régressant de 50 à 30 ou 20 km/h. Nous quittons la cabane vers 5 heures, encore frigorifiés. Il neige un peu, un léger vent souffle de l' ouest et une marche soutenue nous réchauffe peu à peu.

Nous franchissons la frontière russo-géor-gienne à l' altitude de 4500 m et mettons les couteaux pour remonter le flanc nord-nord-ouest raide et venté, par lequel on atteint la selle entre l' avant et le sommet principal. Nous pouvons en voir le dernier ressaut de loin déjà. Arrivés à la selle, nous abandonnons nos skis pour gravir la pente sommitale inclinée de 45°. Les conditions de neige sont idéales. Nous fixons deux cordes à un bloc de glace long de 12 mètres et atteignons le sommet du Kasbek après sept heures et demie de montée. L' air est chargé d' hu, ce qui nous empêche de voir l' Elbrouz mais laisse deviner les monts de la Tchétchénie, de l' Ingouchie ainsi que de l' Ossétie du Nord et du Sud. L' instant est inoubliable.

Les vagues de neige durcie ( zastrugis ) courant au flanc de la montagne fatiguent les muscles jusqu' au tremblement, et la descente encordée du glacier n' est pas vraiment une partie de plaisir. Après une dernière nuit à la cabane, nous partons tôt le matin pour passer dans de bonnes conditions le raide passage d' un kilomètre sous la grande corniche. La première pente sous la cabane laisse deviner le plaisir que l'on peut avoir à skier dans la région plus tôt dans la saison. La neige est ensuite pourrie, déjà, par le soleil printanier.

Nous faisons une longue visite à la célèbre église de la Trinité « Zminda Sameba ». Un pèlerin géorgien évoque sa longue expérience d' une montagne suisse: il se souvient avoir été particulièrement bien traité au pénitencier bernois du Thorberg.

Le village de Kasbegi, qui était un lieu de passage animé, s' est mué en trou perdu après la fermeture de la frontière à 10 kilomètres seulement en aval. Les innombrables avalanches obstruant la route vers Tiflis durant des heures, parfois des jours, ont aussi contribué à l' isoler. Pour nous, il en résulte une journée d' attente dans le simple mais agréable hôtel Stepantsminda, d' où nous observons la vie sur la grande place. Trafic peu fourni, vaches rôdant librement, chiens errants, un homme en chemise et veste de cuir occupé à réparer une jeep, d' autres en attente d' un bus, un prêtre, un aller et retour d' ambulance, un gargotier sans clientèle. Insensiblement, nous devenons partie de cette triste comédie de la lenteur et de l' ennui.

Nous ne l' attendions plus. Vers le soir, notre minibus arrive de Tiflis. Le col est praticable, il faut se dépêcher. Le chauffeur connaît la route: il a souvent parcouru au volant de son poids lourd les 3000 kilomètres séparant Tiflis de Moscou. Donc, il connaît aussi les restaurants et nous nous trouvons bientôt devant une table bien garnie. Les délices de la cuisine géorgienne sauront ici nous faire oublier la frugalité des repas pris dans la cabane glaciale. 

Feedback