La Valmaggia vue du ciel. Pays d'eau, de rocs, d'élevage et d'émigration

Pays d' eau, de rocs, d' élevage et d' émigration

LA VALMAGGIA VUE DU CIEL

le massif de l' Adula. Même si son bassin hydrographique est moins étendu que celui du Toce et du Ticino, la Maggia est incontestablement la plus sauvage des trois rivières, et les spécialistes la considèrent comme le plus grand torrent d' Europe. La surface du bassin versant, les dénivellés importants, l' aridité des sols et l' intensité des précipitations peuvent provoquer des crues aussi brusques qu' inatten. Les 7 et 8 août 1978, par exemple, son débit à Ponte Brolla atteignit 3500 m 3 /sec, c'est-à-dire 500 fois le débit moyen calculé sur plusieurs décennies. L' érosion est si forte qu' il n' a fallu qu' un peu plus de 2000 ans pour la formation du grand delta sur lequel s' étend aujourd'hui la ville de Locarno et le bourg d' Ascona. Le régime impétueux de la Maggia a incité, entre 1950 et 1975, à une intense exploitation hydroélectrique ( une des plus développées de Suisse ) qui permet de fournir aux villes du Plateau de l' énergie en abondance.

Une vallée large et profonde

La Valmaggia correspond en superfi cie à un cinquième du canton du Tessin et à deux fois le canton de Zoug. Plus vaste que tout le Sottoceneri, c' est une vallée peu peu -plée. Moins de 6000 habitants y sont établis, répartis sur 22 villages dont certains sont éclatés en plusieurs petits noyaux disséminés dans une région contrastée et pauvre en ressources naturelles. En 40 kilomètres à vol d' oiseau et en franchissant 3000 mètres de dénivellé, on passe du lac Majeur ( 196 mle point le plus bas de Suisse – au som-

Au premier plan, la Bocchetta del Mottone ( sans nom sur la CN ), 2699 m, l' un des nombreux passages entre le Val de Peccia et le haut du Val Bavona. A l' arrière, on voit en partie le glacier de Cavagnoli ( Ghiacciao del Cavagnöö ) délimité par le Pizzo San Giacomo, 2924 m, et le Pizzo Cavagnöö, 2836 m. Au fond, le Finsteraarhorn, 4273 m Photo: Ulrich Ackermann, Berne

LA VALMAGGIA VUE DU CIEL

La vallée de la Maggia compte 45 lacs de montagne, dont la plupart sont situés dans la région du Basòdino et du Pizzo Cristallina. Les plus hauts ne sont libres de glace que pendant les mois d' été A la fin du printemps, les alpages de Masnaro et de Serodano, dans le Val de Peccia, sont encore recouverts d' une épaisse couche de neige. Dans les coulisses, les montagnes du Val Bavona, le Basòdino, 3272 m, avec son glacier, le Pizzo Mèdola, 2957 m, et le Pizzo Solögna, 2698 m Photos: Ulrich Ackermann, Berne

met du Basòdino ( 3268 m ). La Valmaggia s' enfonce profondément dans les Alpes centrales; étroite à Ponte Brolla, elle se ramifie ensuite vers le haut pour donner le Val Rovana, le Val Bavona et le Val Lavizzara. Les paysages sont saisissants: les roches affleurantes, que la végétation a de la peine à coloniser, alternent avec des falaises abruptes et de grands éboulis bordant les contreforts, alors que sur le « fondovalle » le lit du fleuve s' élargit, souvent redessiné par les hautes eaux. Une grande partie de la vallée est sauvage, souvent hostile: de la nature à l' état brut.

A droite, la Bocchetta di Val Maggia, 2635 m, large et facilement accessible, qui relie la région de Robiei avec le haut du Val Formazza. Au pied des falaises du Kastelhorn commence la partie nord du glacier du Basòdino Brontallo. Ce hameau est un bon exemple d' adaptation de l' archi à l' environnement. Il a été construit au pied d' une falaise, au bord d' une plate-forme façonnée à l' ère glaciaire dont les pentes plongent à pic dans les gorges de la Maggia Lorsqu' on survole le Poncione di Braga, 2864 m, on aperçoit le village de Peccia et les sommets du Val de Prato qui forment la limite avec la vallée de la Verzasca. Au centre prédo– mine le Madàs, 2739 m, encadré par la Corona di Redorta, 2804 m, et le Pizzo Barone, 2864 m, masqués ici par les nuages

Elevage et économie pastorale

De tout temps, les conditions de vie difficiles et les ressources précaires qu' offrent les sols pierreux ont imposé aux populations alpestres une forte charge de travail et des privations. De par ses caractéristiques physiques, ce type d' environnement est défavorable à l' agriculture, qui nécessite des surfaces fertiles et plates, si bien que l' élevage était à l' époque le seul moyen de tirer profit de la couverture végétale discontinue. Au prix de grands efforts, des prairies furent aménagées dans le bas de la vallée et sur les versants ( maggenghi ), ainsi que des pâturages qui s' étendaient bien au-dessus de la limite des arbres. qu' au milieu du XX e siècle, près de 3000 têtes de gros bétail et 8000 têtes de petit bétail étaient estivées sur 100 alpages d' altitude. Maigres et de petite taille, les vaches pouvaient pâturer sur les pentes escarpées de même que les chèvres, qui ont l' agilité des chamois. Le bétail était en fait la seule richesse de la population qui, pendant longtemps, vécut en grande partie de l' économie pastorale complétée de quelques revenus procurés par le travail de la pierre ollaire et le commerce du bois. Celui-ci était acheminé par flottage jusqu' au lac Majeur, et de là vers les villes de la plaine du Pô. L' alimentation de base des paysans se composait de pain de seigle, de châtaignes, de polenta et de laitages, mais ces produits n' étaient pas toujours assez abondants pour pouvoir nourrir tout le monde, surtout lors d' années défavorables ou suite à des catastrophes naturelles.

Terre d' émigration

Les crises s' accompagnaient d' une augmentation de l' émigration qui poussait les jeunes vers des terres lointaines. Il y avait moins de bouches à nourrir, mais aussi moins de bras pour travailler, si bien qu' après un départ, les femmes, qui émigraient rarement, devaient souvent accomplir elles-mêmes des tâches pénibles et dangereuses. Les hommes avaient la possibilité de faire des saisons en Italie, en France, en Hollande et en Allemagne, où ils cherchaient un travail qui leur permettait de rapporter un petit revenu à la maison. La plupart des émigrants étaient engagés pour des métiers simples, par exemple en qualité de garçons d' écurie, de manœuvres ou de ramoneurs. D' autres se spécialisaient dans un artisanat ou dans le commerce. Peu faisaient fortune. Ils partaient le cœur gros, avec le désir de retourner le plus rapidement possible au pays. A partir de la seconde moitié du XIX e siècle et jusqu' à la Première Guerre mondiale, il y eut d' impor vagues d' émigration vers des destinations d' outre. L' Australie, puis la Californie devinrent la nouvelle patrie de nombreux habitants de la vallée. L' émigration fut salutaire dans la mesure où elle permit de pallier les

A Pianasc ( Pianaccio ), 1140 m, un alpage de la commune de Bignasco, la forêt a été défrichée pour fournir cette précieuse petite parcelle de terrain. La cabane et les étables permettent d' y séjourner pendant la saison estivale Photos: Ulrich Ackermann, Berne

carences alimentaires et procura à la paysannerie autochtone les moyens financiers nécessaires à la réfection des maisons, à la construction de palais, à l' embellissement des églises et à la réalisation d' ouvrages d' utilité publique.

Dépeuplement et reprise

Si le dépeuplement ralentit pendant l' entre, il allait se poursuivre de plus belle dans les années soixante, lorsque des familles entières abandonnèrent la vallée pour s' installer plus près de la plaine et des zones urbaines tessinoises. Depuis plusieurs dizaines d' années, toutefois, on observe une reprise de la courbe démographique dans les villages du bas de la vallée les plus proches de l' agglomération de Locarno, qui offre du travail et des services. Les communes plus reculées, situées plus haut dans la vallée, ont par contre de la peine à survivre. Actuellement, l' économie de la Valmaggia ne repose plus que pour une faible part sur l' élevage, qui a fortement décliné mais qui produit toujours des fromages d' alpage très recherchés, fabriqués à partir d' un mélange de lait de vache et de chèvre.

L' extraction et le travail de la pierre sont eux aussi des activités typiques. Des carrières ouvertes dans certaines localités, on extrait un gneiss bien stratifié et facile à fendre. Il fournit plusieurs types de dalles servant à la construction de toits, de pavements et de revêtements. Ces produits trouvent des débouchés intéressants qu' au Plateau suisse et en Allemagne.

Le tourisme, qui se développe d' année en année, est certainement le secteur le plus prometteur de l' économie régionale. Mais malgré de précieux atouts, il a jusqu' à présent pris des formes moins profitables: les résidences secondaires et le tourisme de passage. De meilleures

Photos: Ulrich Ackermann, Berne

infrastructures d' accueil pourraient augmenter sa rentabilité.

800 km de sentiers balisés

En général, les sciences naturelles et l' histoire s' appren dans les livres. Mais dans la Valmaggia, on peut s' ins en marchant, sac au dos, si l'on est attentif et curieux de découvrir avec ses yeux et avec son cœur.

Un réseau très serré de sentiers sillonne en effet le fond de la vallée et gravit les pentes pour rejoindre les mayens, les alpages et les multiples voies de passage vers les vallées de la Verzasca, de la Léventine et de l' Ossola. Balisés et

Les bergers en quête de pâturages remontaient avec leurs vaches et leurs chèvres les versants rocheux et escarpés du Val Bavona. Sur la photo, on voit Màter, 1450 m, qui fait partie de l' Alpe Magnasca et où l'on faisait pendant quelques semaines le fromage avant de rejoindre les alpages situés encore plus haut La « transumanza » était une forme de nomadisme vertical: pendant la belle saison, on remontait les versants de la vallée par étapes pour rejoindre les alpages, et en automne, on redescendait au fond de la vallée.. " " .Vue surprenante sur l' alpage de Monte di Cima, 1468 m, audessus de Menzonio, où de nombreuses familles engrangeaient leur foin et cultivaient du seigle

réaménagés, ces sentiers totalisent une longueur de 800 kilomètres. Ils ne sont cependant pas tous faciles: pour certains, il faut avoir de bonnes jambes, le sens de l' orientation et se montrer prudent! Outre ce réseau, il en existe un autre, plus difficile à trouver et à suivre, car l' abandon du pastoralisme a favorisé le retour à l' état sauvage des surfaces de pâture, et, partant, la disparition des traces de la transhumance et de l' exploitation alpestre. A peine a-t-on quitté les chemins carrossables et les villages qu' on se retrouve dans une nature à l' état brut, sauvage et spontanée, véritable livre ouvert pour quiconque désire la feuilleter. On parcourt ainsi à pied les chapitres de géologie, de pétrographie, de zoologie et de botanique. Le regard s' égare parfois dans l' immensité du panorama, délimité au loin par les plus hauts sommets de la ligne de partage des eaux et les brumes de la plaine du Pô.

Un musée à ciel ouvert

Tout comme chaque communauté qui avait coutume de conserver ses annales dans un coffre-fort ( scrinium ), la Valmaggia s' applique aujourd'hui à préserver sur son sol

Sur environ 10 km, entre Lodano et Cevio, la Maggia coule encore librement dans le fond de la vallée en changeant souvent de cours. Le paysage sauvage, site protégé européen, présente un grand intérêt fau-nistique et floristique Depuis Ponte Brolla, la vallée de la Maggia s' étire, large et encaissée, sur 25 km jusqu' à Cavergno. En regardant vers le sud, on voit les villages de Giumaglio et de Coglio, plus loin Lodano, Maggia, Moghegno et Aurigeno. Tout au fond se trouve le lac Majeur ( non visible sur la photo ) Photos: Ulrich Ackermann, Berne

les nombreux témoins de son histoire et du quotidien des anciens. La topographie en cul-de-sac de la vallée fait que la société et l' économie d' autrefois se sont perpétuées pendant très longtemps et que les premiers changements importants ne sont survenus que tardivement ( à partir de 1960 ). En l' occurrence, le passé est encore partout présent et visible. Le promeneur se déplace non seulement dans l' espace et dans la nature, mais voyage également dans le temps, au fil des surprises et des découvertes parfois émouvantes. Ici, il emprunte des sentiers tracés et aménagés parfois à même la roche pour permettre la transhumance, ailleurs, il passe sur d' audacieux ponts de pierre. Son périple le mène jusqu' à des habitats de moyenne et de haute altitude et lui fait découvrir des milliers d' humbles constructions ainsi que des centaines de chapelles décorées de fresques. Puissent les photos aériennes reproduites sur ces pages vous donner envie de prolonger le plaisir et de découvrir à pied cette vallée si parti-culièrea

L' embouchure de la Maggia: c' est ici que se dépose la plupart du matériel détritique charrié par la rivière et qui a donné naissance au delta. Le phénomène s' est accentué après la canalisation de la Maggia de 1900 à 1904, et il peut encore être observé aujourd'hui La Maggia effectue un puissant travail d' érosion et charrie de grandes quantités de matériaux pierreux jusqu' au lac Majeur. De 1952 à 1984, elle y a apporté chaque année en moyenne 325 000 m 3. Locarno ne cesse de s' étendre sur le delta du fleuve. Sur les reliefs à droite du delta, on reconnaît Ascona, Losone et, au fond, l' entrée dans la vallée de la Maggia

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