La version alpine des convoyeurs de gravier. Moraines médianes

La version alpine des convoyeurs de gravier

Bien qu' elles soient connues de tout alpiniste, les moraines médianes demeurent un mystère pour beaucoup d' entre eux quant à leur dynamique. Introduction à un phénomène dont on a sous-estimé jusqu' ici l' impor dans le façonnage des paysages de l' époque glaciaire.

Le grand glacier d' Aletsch et la forêt du même nom forment certainement l' un des paysages de montagnes les plus célèbres de notre pays. Une caractéristique de ce glacier, son image de marque pour ainsi dire, réside dans les courbes élégantes de ses deux moraines médianes. Elles prennent naissance à la Konkordiaplatz en raison de la confluence de trois névés. De son côté, le glacier de Zinal, dont la langue glaciaire est constituée de huit langues originelles, présente pas moins de sept moraines médianes. Le complexe du Gornergletscher offre un système de moraines médianes particulièrement varié. Il peut arriver que plusieurs moraines médianes se rejoignent à l' approche de l' extrémité de la langue, jusqu' à recouvrir la glace sur toute sa largeur, à l' instar de l' Oberaletschgletscher. A l' inverse, il se trouve aussi des glaciers « propres », dépourvus de moraines médianes, comme le glacier du Rhône.

Sans montagnes, pas de moraines

Comment expliquer ces différences? Les moraines médianes naissent de la confluence de deux langues glaciaires distinctes, à la condition que l' une d' entre elles au moins possède une moraine latérale, formée des débris de rochers récoltés par le glacier au gré des chutes de pierres, voire de rochers, provenant des parois rocheuses qui forment son lit. Si celles-ci sont insuffisamment raides, il n' y aura pas de débris rocheux latéraux, et donc ni moraines latérales, ni moraines médianes. Sur les calottes glaciaires du Groenland et de l' Antarc, où les névés ne sont plus dominés par des montagnes, les débris rocheux de surface sont inexistants. La particularité de nos glaciers alpins est très bien exprimée par Benn et Evans dans leur grand manuel de glaciologie: « Les moraines médianes sont l' une des caractéristiques les plus remarquables des glaciers de vallée. » 1 1 Douglas I. Benn, David J. A. Evans, Glaciers & Glaciation, Oxford Universitiy Press 2009 ( 1 re édition 1997 ) Le complexe du Gornergletscher en 1983, en bas sur l' image ( à l' arrière, le Breithorn, le Triftgletscher et le Theodulgletscher ): la langue du Gornergletscher ( A ), qui donne son nom à l' ensemble, se termine déjà en bas à gauche de l' image. Par conséquent, la moraine médiane qu' elle partageait avec la langue du Grenzgletscher ( B ) déborde sur la droite et devient ainsi une moraine latérale. Les langues du Zwillingsgletscher ( C ) et du Schwärzegletscher ( D ) rétrécissent jusqu' à ce que leurs moraines médianes forment elles aussi une nouvelle moraine latérale.

Photo: Jür g Alean A D C B

Si l'on observe les moraines plus en détail, on s' aperçoit qu' elles s' élargissent en aval et qu' elles s' élèvent de plus en plus au-dessus de la masse de glace. Elles peuvent finalement former de hauts talus pouvant atteindre 30 mètres de hauteur, comme à l' Unteraargletscher. Leur formation est comparable à celle des tables glaciaires: les déblais protègent la glace de leur ombre et empêchent la fonte superficielle. En comparaison, les surfaces non recouvertes de part et d' autre des moraines médianes fondent plus rapidement, tandis que la moraine elle-même semble gonfler de plus en plus.

Le fleuve de glace et sa dynamique

Afin de mieux comprendre les moraines médianes, il s' agit de se faire une idée de la dynamique des glaciers. Les glaciers se forment dans leur « zone d' alimentation » à partir des excédents de neige au-dessus de la limite des neiges pérennes, aussi appelée ligne d' équilibre. Dans cette zone du glacier, il tombe en moyenne plus de neige durant l' année qu' il ne s' en perd par la fonte. Avant que des montagnes de neige ne s' élèvent vers le ciel, le poids agit sur la neige excédentaire transformée en glace, qui s' écoule en direction de la vallée. Qu' il croisse ou qu' il rétrécisse, un glacier reste un fleuve. La vitesse d' écoulement de la plupart de nos glaciers alpins est de 50 à 150 mètres par an. Pour cet ordre de grandeur, on peut émettre une règle générale: la glace d' un glacier s' écoule à une vitesse d' environ Le grand glacier d' Aletsch avec la Konkordiaplatz, la Jungfrau, le Mönch et l' Eiger. La moraine médiane située à gauche sur l' image poursuit sa route jusqu' à l' extré mité actuelle de la langue dans la Massaschlucht, tandis que la moraine médiane située à droite finit par s' échouer sur le bord du glacier.

Le Finsteraargletscher ( en haut à gauche ) et le Lauteraargletscher ( en haut à droite ) se rejoignent, formant l' Unteraargletscher et, par la même occasion, une imposante moraine médiane. Ce der- Photo: Jür g Alean nier emmène sur son côté droit ( à gauche sur l' image ) des débris rocheux répartis en trois axes bien distincts: il s' agit de moraines médianes formées plus haut qui ont en suite fusionné.

Photo: màd.

Moraines médianes: les règles du jeu

De la dynamique du fleuve de glace que nous avons décrite résultent plusieurs règles du jeu pour les moraines médianes: Lors de la confluence de deux glaciers pourvus de déblais latéraux, les deux moraines latérales intérieures s' unissent en une moraine médiane. Si un autre affluent porteur lui aussi de déblais latéraux vient s' y ajouter, il y aura alors formation d' une moraine médiane supplémentaire. Un courant glaciaire né de x affluents sera donc doté de x–1 moraines médianes. Comme chacune des langues formant un glacier, les moraines médianes conservent leur caractère propre sur toute la longueur du parcours: chacune d' entre elles tire ses origines de deux glaciers distincts, ses « glaciers parentaux », et emmène avec elle de la roche émanant des deux zones d' influence concernées. La situation des moraines médianes correspond à celle des convoyeurs dans la construction. Contrairement à l' eau, la glace transporte des déblais de toutes dimensions à une vitesse d' écoule identique. Si deux glaciers confluent au-dessus de la ligne d' équilibre, leur moraine médiane reste recouverte de neige et ce n' est que plus loin en aval qu' elle réapparaîtra. Au-dessous de la ligne d' équilibre, un glacier reste pratiquement dépourvu de débris rocheux en son sein. Si la langue centrale d' un glacier se termine prématurément, les deux moraines médianes qu' elle partageait jusqu' alors avec ses voisines vont s' unir. Si une langue latérale d' un glacier se termine prématurément, la moraine médiane formée avec la langue voisine va déborder sur le côté, devenant une moraine latérale secondaire. Les moraines médianes survivent même souvent à des tronçons en pente très crevassés ( zones de séracs ): seule une petite quantité des déblais qu' elles contiennent tombe jusqu' à la base du glacier par les crevasses. Agassiz l' exprima ainsi en 1840: « Le glacier ne souffre pas de corps étrangers dans son intérieur. » Tôt ou tard, toute moraine médiane rejoint la périphérie du glacier, sur le côté ou à l' extrémité de la langue. Elle y abandonne pêle-mêle ses déblais, qui peuvent ensuite être réduits en gravier et stratifiés par l' eau de fonte ou l' eau de pluie. Si la bordure du glacier persiste durant une longue période au même endroit – on parle alors de « stade » – des formes de remblais caractéristiques peuvent faire leur apparition à l' extrémité de la moraine médiane. Si un glacier se remet à avancer après une période de réchauffement ( période interglaciaire ), les moraines médianes vont suivre à peu près le même tracé. Ainsi, des sédiments provenant d' une seule et même moraine médiane, mais issus d' âges glaciaires différents, peuvent se retrouver directement superposés à certains endroits.

Yentna Glacier, Alaska Range ( Denali ), 1983. Les X moraines médianes signifient que le glacier a été formé à partir d' au moins X+1 langues glaciaires. Les moraines médianes trahissent par leur Photo: Willi Burkhardt couleur les différentes origines de la roche charriée. Les complexes formés par nos glaciers alpins pourraient bien avoir ressemblé à cela à l' époque glaciaire.

un centimètre à l' heure. Lorsqu' une langue glaciaire se rétrécit, cela signifie qu' il fond plus de neige qu' il ne s' en écoule dans la zone d' ablation ( lieu où la glace fond ) située en dessous de la ligne d' équi. Si fonte et écoulement s' équili, la taille d' un glacier ne changera pas. Si cette situation se prolonge sur un siècle ou plus, on parle alors de « stade ». Lorsqu' il y a confluence, chacun des glaciers concernés conserve son identité propre: contrairement à l' eau, la glace qui s' écoule ne se mélange pas. Ainsi, deux glaciers qui convergent peuvent être de force inégale. Bien que leurs surfaces de glace respectives se retrouvent à la même hauteur pour des raisons statiques, les deux langues glaciaires peuvent atteindre des longueurs différentes: les langues de taille plus modeste sont poussées sur les bords du courant du glacier ou entre deux langues plus fortes qui formeront seules le front de tout le système.

Moraines médianes de l' ère glaciaire

Au cours des glaciations, les glaciers de nombreuses vallées alpines confluaient pour former des complexes glaciaires immenses. En Suisse, c' était le cas pour les complexes du Rhône, de l' Aar, de la Reuss, du Rhin et du Tessin. Les crêtes de haute montagne ont de tout temps dominé les névés, y déposant des sédiments superficiels lors des stades les plus importants. Ceci vaut encore plus pour les nombreux stades de fonte à la fin de la dernière glaciation, appelée Würm, il y a environ 15 000 à 10 000 ans. A chaque stade, les moraines médianes accumulaient à leur extrémité les déblais qu' elles avaient transportés. Leur embouchure pouvait intervenir sur le côté du glacier ou seulement au bout de sa langue, et le sol à ce niveau pouvait être plane ou en pente. Les moraines médianes étaient de surcroît de forces différentes, les stades avaient des durées variables et se voyaient souvent interrompus par des oscillations. De l' inter de toutes ces variables sont nés des remblais de moraines médianes de formes et de tailles variées, allant de minuscules collines à de véritables montagnes de plus de 100 mètres de hauteur ou des talus longs de plusieurs kilomètres.

A voir le nombre de moraines médianes et de stades d' époque glaciaire, il n' est pas surprenant que l'on trouve de telles structures à profusion dans les régions autrefois recouvertes de glace. Dans ce qui suit, nous nous contenterons de quelques exemples que nous identifions comme des formes de moraines médianes.

L' île de Reichenau et le Gurten-Kulm sont des moraines médianes

L' île de Reichenau, dans l' Untersee, est un bon exemple de moraine médiane du glacier du Rhin en grand format sur fond plat. Elle est constituée de matériaux issus d' au moins deux âges glaciaires. Les divers « Büchel » ( collines ) de la région d' Eschen, dans la Principauté du Liechtenstein, ont été formés sur un fond prenant de l' altitude dans le sens d' écoulement du glacier. La Massegga, près de Naters, à l' embou du grand glacier d' Aletsch, ainsi que la crête de Saleina, au sud de Praz de Fort ( val Ferret ), née de la jonction entre les glaciers de Saleina et d' Orny, sont de beaux exemples de moraines médianes sur fond en pente descendante. De nombreuses structures de moraines médianes du glacier du Rhône déposées en bordure du glacier sont observables sur les coteaux du lac Léman. Les imposantes moraines entre Chexbres et Puidoux, la colline du Moty entre Ecublens et St-Sulpice, au sud de Renens, ou encore la presqu'île de St-Prex en sont des exemples. La moraine du Strättlig, au bord du lac de Thoune, est une moraine médiane de l' Aaregletscher se poursuivant sur des kilomètres en moraine latérale secondaire. Le Chutzen, sur le Belpberg, et le Gurten-Kulm ont été formés par une moraine médiane au contact d' un « nunatak », sorte d' île molassique dans la glace. La plupart des collines de Suisse et du Sud de l' Allemagne considérées jusqu' ici comme des drumlins, une forme de moraine de fond, sont elles aussi de probables moraines médianes. Globalement, la question de l' impor des moraines médianes comme modeleuses de paysages, à l' instar de la question des conséquences théoriques pour certaines représentations de base de la morphologie quaternaire, est jourd' hui encore sujette à controverse. De nouvelles recherches démontrent clairement que leur importance a été sous-estimée jusqu' ici a Gerhar t Wagner, Stettlen ( trad. ) Les nombreuses collines bien prononcées de la région de Men-zingen/ZG ont vraisemblablement été créées vers la fin du dernier âge glaciaire par une moraine médiane débordant du Linthgletscher. Jusqu' ici, elles étaient assimilées à des drumlins.

Photo: Gerhart Wagner

Cabanes et bivouacs

Rifugi e bivacchi

Von Hütten und Biwaks

Feedback