Le gypaète barbu (gypaetus barbatus)

Le gypaète barbu avait autrefois une réputation d' oiseau démoniaque et terrifiant qui dérobait les brebis et les enfants, alors qu' il n' est en réalité qu' un inoffensif charognard mangeur d' os. Comme le loup, le lynx et l' ours, ce grand vautour fut pourchassé, empoisonné, persécuté, et il disparut définitivement de l' arc alpin vers 1920. Grâce à un vaste programme de réintroduction engagé depuis 1986 par les quatre pays alpins, près de quatre-vingts gypaètes survolent à nouveau les Alpes, et plusieurs couples reproducteurs sont désormais formés.

Avec son envergure comprise entre 266 et 282 cm, le gypaète barbu est l' un des plus grands oiseaux d' Europe: il me- sure 110 à 150 cm de long et pèse entre 4500 et 7150 g. Ses longues ailes étroites et effilées lui donnent l' aspect d' un gi- gantesque faucon. Une queue qui peut atteindre entre 47 et 52 cm, en forme de losange, termine son corps svelte et fusi- forme. Le dimorphisme sexuel est appa- remment inexistant, quoique la femelle soit en général un peu plus grande. Le gypaète a des tarses courts, emplumés jusqu' aux doigts. Ses griffes, bien plus courtes que chez l' aigle royal, ne lui servent pas à tuer.

Plumage Alors que le plumage de l' immature est uniformément roux, celui de l' adulte est moins uniforme: le dos, la queue et les ailes sont de couleur ardoise foncé brillant, le ventre est jaune ocre à roux alors que le cou et le poitrail sont roux à orange vif. Blanches à l' origine, les plumes prennent une jolie teinte rousse en s' imprégnant de particules d' oxyde de fer qui proviennent de roches ferrugi- neuses en décomposition. C' est en pre- nant des bains de boue ferrugineuse que le gypaète se colore. Quant à la petite tête du gypaète, elle est unique en son genre:

l' œil a un aspect de cocarde avec un iris jaune clair, entouré d' un anneau scléro- tique rouge vif, lui-même bordé de noir.

L' œil est relié au bec par une large bande noire pourvue de longues vibrisses noires elles aussi, qui pendent de chaque côté du bec comme une petite barbiche.

Habitat Le gypaète a élu domicile dans les régions montagneuses et steppiques du sud de l' Europe: Pyrénées, Corse, Grèce, Crète, Turquie, Maroc. Les Alpes représentent en fait la partie la plus nordique de son aire de répartition. L' oiseau, sédentaire, reste toute sa vie sur le même « territoire » qui mesure en moyenne de 200 à 400 km 2. Il n' existe pas de réelle défense territoriale, sauf dans les environs im- médiats de l' aire: dans ce cas, même un aigle royal peut être attaqué s' il s' ap proche trop près. Quant aux carcasses, elles ne suscitent pas de compétition interspécifique: en général, le gypaète attend sagement son tour et vient en dernier.

Disparition et réintroduction Dans la première moitié du XIX e siècle, le gypaète barbu nichait encore dans la majeure partie de l' arc alpin. Mais, en moins d' un siècle, toute la population al- pine fut anéantie: les derniers oiseaux ont été tués en 1886 en Suisse ( Viège, Va- lais ), en 1906 en Autriche, et en 1913 en Italie ( Val d' Aoste ). Une ultime nidifica- tion a été signalée en Suisse ( Grisons ) en 1884. Dans les années septante du siècle passé l'on envisagea de réintroduire l' es pèce dans les Alpes, car les ongulés sau- vages étaient très nombreux. De plus, de nouvelles lois protégeaient les rapaces et interdisaient l' emploi de la strychnine dans les appâts. Une première expé- rience, tentée en Haute-Savoie en 1973, avec des gypaètes afghans et russes accli- La première phase de la réintroduction du gypaète fut la mise sur pied d' un vaste programme de reproduction en captivité. En 1986, le projet disposait de 10 couples reproducteurs, dont celui-ci, dans une volière près de Bonneville en Haute-Savoie Au mois de mai, lorsque les jeunes nés en captivité ont environ 90 jours, ils sont transportés à dos d' homme vers le site de réintroduction. Ils sont déposés ensuite dans un nid provisoire où ils s' émancipent progressivement Photos: Eric Dr agesco L E S A L P E S 9 / 2 0 0 3 matés en volière, n' aboutit pas parce que le nombre d' oiseaux nécessaires était insuffisant. On comprit alors qu' il était préférable de faire appel aux zoos et aux stations d' élevage pour engager un vaste programme de reproduction. La phase d' élevage fut couronnée de succès: en 1986, on avait déjà obtenu 43 reproduc- tions réussies et on disposait de 10 couples reproducteurs! Les spécia- listes définirent alors deux régions sus- ceptibles de recevoir des gypaètes: le massif du Rauris, dans le parc national de Hohe Tauern en Autriche et le massif du Bargy en France. La Suisse n' a pas été retenue à l' époque, car elle était considé- rée comme trop « propre » – il n' y avait pas assez de charognes! La première réintroduction eut lieu le 25 mai 1986 en Autriche avec un lâ- cher de quatre jeunes. En 1987, ce fut au tour de la France d' en remettre trois en liberté. Par la suite, des réintroductions eurent lieu tous les ans. Dans les années nonante, deux nouvelles zones de lâchers ont été choisies: la première dans le Parc national suisse, la deuxième dans le mas- sif du Mercantour-Argentera ( Alpes- Maritimes ). La technique mise au point pour le lâcher et l' acclimatation s' est ré- vélée très satisfaisante. Les jeunes nés en captivité sont placés à l' âge de 90 jours dans un nid provisoire où ils s' émanci pent progressivement. Le nourrissage se fait par l' intermédiaire d' un tuyau qui descend dans la cavité où ils séjournent.

Les oiseaux sont ainsi alimentés sans contact humain, mais continuent à être surveillés à distance.. " " .Vers la fin juin, après un séjour d' un mois environ, les jeunes vautours effectuent leur premier vol. Ils sont marqués par décoloration de quelques rémiges ou rectrices ( diffé- rentes selon les individus ) ce qui permet de les différencier aisément jusqu' à la prochaine mue ( 12 à 18 mois ).

Première nidification réussie Avant de se fixer, les immatures peuvent effectuer de grands déplacements, par- fois à plus de 200 km du lieu de réintro- duction. En automne 2002, 114 jeunes gypaètes avaient été remis en liberté, et Le nid du couple installé en Haute-Savoie est situé en pleine paroi verticale, dans une petite cavité où les oiseaux sont à l' abri des intempéries. Les gypaètes ont déjà niché à plusieurs reprises et avec succès à cet emplacement Le jeune gypaète que l'on aperçoit au fond de l' aire a environ huit semaines. A cet âge, il reste seul à l' aire, mais ses parents viennent régulièrement le nourrir L' aire du gypaète est située dans une paroi rocheuse inaccessible d' un secteur calme et solitaire. Dans les Alpes, les nids sont établis entre 1000 et 2000 m d' altitude, alors que dans l' Himalaya le vautour peut nicher à plus de 4000 m L E S A L P E S 9 / 2 0 0 3 compte tenu des pertes, environ 80 gy- paètes survolent actuellement les Alpes.

La première nidification réussie a eu lieu en Haute-Savoie en 1997. Depuis cette date, le même couple – particulièrement prolifique – a niché à quatre reprises avec succès! Avec les autres couples qui se sont formés, ce sont au total 16 jeunes qui sont déjà nés dans la nature. En 2002, six oisillons ont vu le jour dans les Alpes, trois en Italie et trois en France!

« Phénix Alp Action»le premier jeune né en Haute-Savoie en 1997 – s' est appa- rié, et une nidification de deuxième gé- nération pourrait intervenir d' ici un ou deux ans.

Attitude et vol Avec sa silhouette caractéristique, le gy- paète ne peut être confondu avec d' autres rapaces. Lorsqu' il plane, l' oiseau a les ailes arquées, plus basses que le dos, et la tête légèrement pointée vers le sol. Ses battements d' ailes sont souples et élé- gants. La charge alaire ( poids de l' oiseau divisé par la surface des ailes ), 20% infé- rieure à celle de l' aigle, procure au gy- paète une vitesse ascensionnelle dans les courants thermiques supérieure à n' im porte quel autre rapace. Pourtant, le gy- paète préfère planer à flanc de coteau en longeant à faible hauteur les parois et les crêtes. L' oiseau a des parcours réguliers: il emprunte chaque jour les mêmes cols et fréquente souvent les mêmes secteurs à la même heure. Les reposoirs noc- turnes sont généralement situés en pleine falaise.

Alimentation Le gypaète est un nécrophage spécialiste, qui se nourrit principalement de sque- lettes abandonnés. Les os des charognes composent 80 à 90 % de son régime ali- mentaire. Les sucs digestifs de ce vautour sont si puissants qu' aucun os ne leur ré- siste. L' oiseau consomme également la moelle, ainsi que les parties ligamen- taires et tendineuses. Les petits mammi- fères ( lièvres, marmottes, renards ) et les oiseaux ( gallinacés, corvidés ) que l'on observe dans les aires sont en général déjà morts lorsque le vautour les récu- père. Sur les charognes, le gypaète n' entre pas en compétition avec d' autres charognards, car il est le seul à se nourrir des os. Lorsque ceux-ci sont de petite taille, ils sont consommés sur place. S' ils sont trop volumineux pour être ingur- gités, le gypaète les transporte et les laisse tomber sur des rochers pour qu' ils se brisent. Cette technique de cassage des os, très élaborée, est propre à l' espèce.

Chaque couple possède plusieurs aires de cassage ou « enclumes », qu' il utilise régulièrement.

La présence de plumes noires au niveau de la zone auditive est caractéristique de la sous-espèce G. b. barbatus qui peuple l' Europe et l' Asie. En Afrique ( Ethiopie, Kenya, Tanzanie, Afrique du Sud ), le G. b. meridionalis est plus petit, et ne possède pas cette tache: l' arrière de la tête est entièrement blanc Cet oiseau est l' un des membres du couple installé en Haute-Savoie, où il niche chaque année. Lorsqu' il plane, le grand vautour a la tête légèrement pointée vers le sol, et les ailes plus basses que le dos Photos: Eric Dr agesco L E S A L P E S 9 / 2 0 0 3 Reproduction Le cycle de reproduction du gypaète est particulièrement long puisqu' il dure les trois quarts de l' année. Les oiseaux sont aptes à la reproduction dès l' âge de sept ans. Les vols nuptiaux débutent au mois de novembre. Les deux oiseaux effec- tuent alors toutes sortes d' acrobaties ac- compagnées de cris plaintifs: vols en fes- tons, loopings, chutes en vrille, etc. Le couple possède plusieurs aires qu' il uti- lise en général à tour de rôle. L' aire est une plate-forme à l' abri des intempéries, située dans une paroi rocheuse inacces- sible. Les accouplements ont lieu à proximité de l' aire en décembre et en janvier. La femelle pond habituellement deux œufs à quelques jours d' intervalle.

Le mâle et la femelle participent à l' incu bation qui dure 55 à 60 jours et couvent avec assiduité. Les éclosions ont lieu en mars ou avril. Comme chez l' aigle, il existe un comportement fratricide appe- lé caïnisme: le plus jeune des oisillons succombe rapidement aux attaques de son aîné et à la malnutrition. La crois- sance du jeune – qui passe près de quatre mois au nid – est très lente. Au début, il est nourri uniquement avec de la viande.

L' alimentation à base d' os ne débute que vers la quatrième semaine. A deux mois, le juvénile commence à faire sa gymnas- tique en sautant et en battant des ailes et, à trois mois, il atteint la taille d' un adulte. Il effectue son premier vol à l' âge de 110 à 120 jours, entre la fin juin et le début du mois d' août. Le jeune continue à être nourri par ses parents dans les en- virons de l' aire pendant encore deux mois. Il quitte leur territoire dès que ceux-ci entament un nouveau cycle de reproduction et part alors à la recherche d' un secteur riche en nourriture. Il mène une vie errante avant de se fixer sur son propre territoire.

Le succès de reproduction semble très influencé par la qualité du biotope et la quantité de nourriture disponible. La réintroduction du gypaète n' a pas posé trop de problèmes jusqu' à présent, grâce aux campagnes d' information qui ont réussi à faire admettre aux populations montagnardes que le gypaète était tota- lement inoffensif, aussi bien pour le cheptel domestique que pour la faune sauvage. Le succès de la réintroduction sera total, semble-t-il, d' ici un ou deux ans, lorsque les jeunes nés dans la nature se mettront à leur tour à nicher.

Feedback