Les lichens, résistants et téméraires Des champignons qui hébergent des algues

Gris clair, noir de jais, jaune vif... En montagne, les lichens sont partout. Contrairement à ce que l'on pourrait croire, ce ne sont pas des plantes mais le résultat d' une symbiose entre un champignon et une algue, qui résiste à merveille aux caprices du climat alpin.

Parmi les quatorze mille espèces de lichens connues à travers le monde, environ mille sept cents apparaissent en Suisse. Il a fallu bien du temps aux biologistes pour se mettre d' accord sur la nature des lichens. Jusqu' au milieu du XIX e siècle, ils les classaient soit dans la catégorie des mousses, soit dans celle des algues. L' invention du microscope a permis de faire enfin la lumière sur leur étonnante composition. Un lichen résulte en fait d' une symbiose entre un champignon et une ou plusieurs espèces d' algues. Chacun des partenaires profite de cette cohabitation, qui résulte de plusieurs dizaines de millions d' années de coévolution. Le champignon entoure l' algue d' une enveloppe qui la protège de la dessiccation, de la chaleur et du rayonnement solaire. Il lui fournit de l' eau et des sels minéraux apportés par le vent ou par la pluie. L' algue se charge de la photosynthèse, produisant du sucre, source d' énergie vitale, à partir de la lumière du soleil. Ces algues sont microscopiques: lorsque l'on observe des lichens à l' œil nu, on ne voit que les champignons.

Les lichens peuvent survivre là où ni les champignons, ni les algues – et encore moins les plantes à fleurs – ne pourraient se développer seuls. Ils nous montrent que l' extrême est un concept subjectif. Des tests ont été effectués en laboratoire, à des températures très élevées et très basses, impossibles dans la nature, et les lichens ont survécu. Ils ont un autre atout: en cas de grande sécheresse, ils peuvent stopper complètement leur métabolisme – physiologiquement, ils sont comme morts. La rosée ou l' humidité ambiante, qu' ils absorbent tels des éponges, suffit à couvrir leurs besoins en eau. L'hydratation est en effet essentielle à la photosynthèse.

Bien que les lichens puissent survivre dans des conditions extrêmes, ils ont un point faible: ils sont très sensibles à la pollution et, en particulier, au dioxyde de soufre ( SO 2 ) émis par les véhicules à moteurs et certaines usines. Les lichens n' ont pas de racines; ils tirent les substances dont ils ont besoin de l' air ambiant et des précipitations. Ils absorbent ainsi des substances toxiques qui perturbent leur fragile équilibre symbiotique. Cette fragilité fait des lichens des indicateurs biologiques: en fonction des espèces présentes et de leur apparence, les spécialistes peuvent tirer des conclusions sur la qualité de l' air.

Qui connaît les lichens peut estimer la direction du nord ou la quantité de neige moyenne et sa persistance dans une région. Un regard avisé peut ainsi savoir si les prospectus touristiques disent vrai lorsqu' ils promettent une saison sans brouillard. Les espèces de lichens présentes en été peuvent fournir des indications sur l' enneigement en hiver. Les lichens sont employés en pharmacie: certaines espèces qu' on trouve dans les Alpes contiennent des substances antibiotiques. D' autres encore sont utilisées en parfumerie ou pour teindre des textiles. On le voit: l' homme a trouvé de multiples utilisations pour les lichens. Quant aux animaux, certains d' entre eux – p. ex. les rennes, les caribous, les bœufs musqués, les chamois et de nombreuses chenilles de papillons – y recourent parfois pour compléter leur alimentation.

Les lichens connaissent deux modes de reproduction: d' une part, la reproduction générative, ou sexuée, où le champignon génère des spores à l' intérieur de fructifications particulières ( les apothé-cies ). Celles-ci sont transportées sur de longues distances mais ne peuvent former un nouveau lichen que si elles trouvent une algue adaptée. Les lichens ne peuvent se créer qu’à partir de combi­naisons bien précises d’algues et de champignons.

L’autre alternative est la reproduction végétative, ou asexuée, où de petits morceaux se détachent de la plante mère et sont emportés par le vent et par l’eau. Ces morceaux se constituent d’algues et de champignons, qui se re­ produisent l’un et l’autre par fission cellulaire. Lorsqu’enfin, toutes les conditions sont réunies pour qu’un nouveau lichen se forme, celui-ci ne croît que très lente­ ment, en comparaison avec les plantes. Les plus rapides, p. ex. certains lichens fruticuleux ou barbus, comme les usnées (Usnea spp.) qui s’accrochent aux bran­ ches dans nos forêts de montagne, ga­ gnent 1 à 2 cm par année. Les lichens crustacés, qui poussent sur les rochers, ne prennent parfois que quelques petits millimètres en l’espace de cent ans ! Cela peut sembler peu, mais ils ont tout le temps : les lichens vivent très longtemps.

Le lichen géographique (Rhizocarpon), de couleur jaune, peut atteindre plu­ sieurs milliers d’années et coloniser des parois entières. Sachant le temps qu’il lui a fallu pour se développer, vous vous montrerez peut-être plus compréhensif la prochaine fois que vous glisserez sur un lichen mouillé en grimpant!

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