L'hôtel du Faulhorn. Débuts de l'hôtellerie alpine en Suisse

Débuts de l' hôtellerie alpine en Suisse

L' hôtel du Faulhorn

L' hôtellerie alpine du XIX e siècle est étroitement liée au développement des activités sportives. Aux promenades à travers les parcs entourant les hôtels ont succédé les randonnées vers des curiosités naturelles, puis des excursions en montagne. Les possibilités d' hébergement ont alors connu un essor parallèle à cette évolution. L' hôtel du Faulhorn, proche de Grindelwald, est l' un des premiers établissements construits dans les Alpes.

L' habitude de séjourner au même endroit pendant un certain temps s' est propagée autour de 1800. Afin d' assurer le divertissement et de promouvoir la culture physique de leurs hôtes, pensions et hôtels de cette époque se sont équipés de chemins de promenade faciles, ainsi que de sentiers de randonnée vers des curiosités naturelles, telles que glaciers et cascades. Durant le premier quart du XIX e siècle, on a aménagé pour les visiteurs étrangers des itinéraires de courses de montagne, vers les sommets du Righi, du Rothorn de Brienz et du Faulhorn, par exemple. L' ouverture de la première auberge d' altitude au sommet du Righi en 1816 a en quelque sorte marqué la naissance de l' hôtellerie alpine en Suisse. L' édification de l' hôtel du Faulhorn, près de Grindelwald, constitue l' étape suivante de son développement.

Record d' altitude pour une auberge Le « Magazin für die Naturheilkunde Helvetiens » ( Journal helvétique de médecine naturelle ) a publié en 1783 le récit de la première ascension du Faulhorn, par Friedrich Kuhn, pasteur de Grindelwald. Malgré de nombreuses descriptions scientifiques ultérieures, ce magnifique point de vue est resté à l' écart des flux touristiques jusqu' au début du XIX e siècle. Il manquait une possibilité d' héberge adéquat à proximité immédiate. En 1832, Samuel Blatter, « tenancier de l' hôtel de ville d' Unterseen et propriétaire de la taverne de l' Aigle ( Zum Adler ) à Grindelwald », adressait une requête au gouvernement bernois pour l' obtention d' une autorisation de restauration au Faulhorn, sommet qui commençait à être connu. Un mois plus tard à peine, Blatter était en possession de son autorisation et il ouvrait, l' été suivant, la première auberge du Faulhorn. Cet établissement, alors le plus élevé des Alpes suisses, a fort probablement subsisté jusqu' à nos jours; il s' agirait de l' actuel petit bâtiment annexe qui offrait à ses premiers hôtes un gîte de conditions modestes. L' hôtel de deux étages, percé de quatre rangées de fenêtres, est apparu peu après 1830. A l' occa de son ouverture en été 1832, Heinrich Keller l' a dessiné sous différentes perspectives.

Equipement modeste Cette nouvelle auberge possédait un confort rudimentaire que plusieurs guides de voyage décrivaient de façon fort critique. Le rendez-vous obligatoire

LES ALPES 6/2004 L' hôtel Faulhorn avec le panorama des Alpes bernoises

des clients fréquentant l' établissement était la grande salle à manger du rez-de-chaussée, située en façade et meublée d' une longue table et d' un gros poêle cylindrique. On y tenait « table d' hôte », c'est-à-dire qu' on y servait un repas en commun pour tous les voyageurs deux fois par jour. Au-dessus, les chambres à coucher étaient d' une simplicité mona-cale et séparées les unes des autres par de minces cloisons de bois. Selon les guides touristiques, on s' y sentait à l' étroit et on entendait distinctement les ronflements des voisins. Certains ouvrages décon-seillaient même aux dames de la bonne société de passer la nuit au Faulhorn 1. En dépit de ces mauvaises critiques, ce nouvel établissement a bien prospéré durant les premières années de son existence. En 1848, le guide Baedeker mentionnait à son propos: «... bien que moins nombreuses qu' au Righi, beaucoup de personnes se sont rendues récemment [au sommet du Faulhorn], surtout depuis 1832, date de l' ouverture d' une auberge à proximité. Celle-ci n' offre pas le confort de l' établissement du Righi et elle ne compte que vingt-quatre lits(... ) ». Il conseillait également comme itinéraire

LES ALPES 6/2004 Carte postale avec montage photo: à côté de l' hôtel de 1832, le trio Eiger-Mönch-Jungfrau a été remis à « sa juste place » du point de vue touristique L' hôtel Faulhorn, dessiné par Heinrich Keller, juste avant son ouverture en 1832 Photo: collection Club Grand Hôtel & Palace Photo: màd./Musée de la communication Berne Photo: collection Club Grand Hôtel & Palace 1 Dans un guide de voyage de 1838, Murray dé-conseillait aux femmes la fréquentation de l' hôtel du Faulhorn. En 1854, Peter Ober, hôtelier d' Inter, émettait le même avis dans son célèbre guide de voyage.

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d' accès « Grindelwald, Giessbach, Grande Scheidegg et Schwendi, au bord de la Lutschine Noire ». L' accompagnement par un guide de montagne n' était pas nécessaire.

Propriété privée L' hôtel du Faulhorn est resté propriété privée tout au long de son existence. Durant plus de huit décennies, il avait appartenu à la famille Bohren de l' hôtel Bellevue de Grindelwald 2. En 1931, il a passé aux mains du couple Peter Almer-Steuri, puis de leur fille Klara Mangott-Almer qui, avec son mari Sepp, a accueilli ses hôtes pendant trente-sept ans. Elle a ensuite loué son établissement à un tenancier.

Samuel Blatter, constructeur de cette auberge, souhaitait déjà à l' époque l' ex en hiver. C' est pourquoi il avait monté sur le poêle de la grande salle des tuyaux passant par les chambres sises au-dessus, afin de les tempérer. Mais l' ouverture hivernale n' a pas eu lieu tout de suite, en raison du coût élevé du transport des vivres, du bois et du pétrole. Ce n' est qu' autour de 1900 que l' hôtel a fonctionné en hiver pendant quelques années. Il était alors connu pour sa piste de luge sur la Bussalp, signalée par des cairns majestueux. En outre, d' anciennes cartes postales du site, datant du début du XX e siècle, montrent les premiers touristes chaussés de skis. L' ex hivernale a cessé au Faulhorn avec la Première Guerre mondiale, pour ne reprendre que vers 1990.

Absence d' un chemin de fer de montagne Dès 1890, Grindelwald était relié à Interlaken par une ligne de chemin de fer à voie étroite. En 1893, le train à crémaillère reliant Wilderswil à la Schynige Platte était inauguré. En dépit de quelques projets, le Faulhorn est cependant resté un sommet inatteignable par ce moyen de transport. En particulier, le projet de liaison ferroviaire entre la Schynige Platte et le Faulhorn a soulevé une opposition exacerbée. En effet, les milieux de la protection du patrimoine, mouvement alors encore récent, se sont violemment élevés contre la concession d' un chemin de fer à voie étroite, accordée par la Confédération en 1907. La dernière tentative de raccordement du Faulhorn au réseau des transports publics date de 1920. L' ingé bâlois Hetzel a présenté à la chancellerie de l' Etat de Berne le projet de création d' une place d' atterrissage de dirigeables sur le Gassenboden, alpage situé au-dessous du sommet de la montagne. Ce service administratif n' a pas jugé devoir donner suite à cette idée assez « confuse ». Après s' être adressé à la direction cantonale des chemins de fer avec le commentaire suivant: « Notre temps est trop précieux pour s' occuper d' une telle affaire », il n' a pas daigné répondre à la requête de Hetzel!

Malgré l' absence de moyens de communication, le Faulhorn a souvent été choisi comme site de mesures climatiques et d' expériences techniques. En 1880, par exemple, la section Oberland du CAS a installé au-dessus de l' auberge un « thermomètre enregistreur » fabriqué par Gustav Hasler, propriétaire d' une manufacture de matériel télégraphique à Berne. Cette petite merveille de la technique d' alors a fourni durant tout un été des relevés météorologiques heure par heure. Néanmoins, il a fallu interrompre cette expérience l' automne suivant, car personne ne pouvait se rendre régulièrement au sommet pendant la mauvaise saison pour remonter le mécanisme d' horlogerie de l' instrument 3!

Difficultés futures Il semble, ces derniers temps, que l' hôtel du Faulhorn soit arrivé à un point critique de son existence. D' une part, son exploitation, sans investissement significatif durant des décennies, l' a fait rétrograder au point de vue du confort.

D' autre part, l' établissement est régulièrement fréquenté par une assez importante « communauté de fans », justement en raison de son archaïsme. En effet, les normes hôtelières actuelles n' ont pas encore débarqué au sommet du Faulhorn. Cuisinière à bois, courant électrique solaire qui ne suffit souvent pas le soir venu, eau obtenue par fonte de glace ou de neige sont les caractéristiques accessoires de cet hôtel désuet dont la fréquentation rappelle quelque peu une expédition dans la jungle! Pour conserver le côté unique de l' auberge historique du Faulhorn, il reste à souhaiter de trouver une voie raisonnable entre la conservation intégrale et la rénovation lourde. Une volonté d' investissement de la part des propriétaires privés, l' esprit de tolérance des services de l' Etat, ainsi qu' un appui résolu de la « communauté de fans » seront nécessaires; c' est, à vrai dire, une collaboration de ce genre qui a servi, à nos ancêtres du XIX e siècle, de base au développement du tourisme. Qui fera la premier pas? a

D r Roland Flückiger-Seiler 4, Berne ( trad. ) 2 Cf. Roland Flückiger-Seiler, Hotelträume zwischen Gletschern und Palmen, pp. 128–131. 3 L' histoire détaillée du Faulhorn est narrée dans l' ouvrage de Wehrli Martin: Faulhorn – Die Geschichte des Berggasthauses; musée touristique de la région de la Jungfrau, Unterseen 2003. L' ouvrage peut être obtenu auprès du Touristikmuseum der Jungfrauregion Unterseen-Interlaken au prix de 18 francs, port et emballage en sus. Internet www.unterseen.ch/museum, tél. 033 822 98 38 ou 033 826 64 64, télécopie 033 826 64 53. 4 L' auteur de cet article a également écrit: Hotelpaläste zwischen Traum und Wirklichkeit, éditions Hier + Jetzt, Baden 2003.

L' hôtel Faulhorn vu du ciel. Photo tirée de l' ouvrage Faulhorn de Martin Wehrli Pho to :m àd ./ To ur ist ikm us eu m Un te rs een- In te rla ken

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