L’opposition oubliée | Club Alpin Suisse CAS

L’opposition oubliée Des vallées sauvées des eaux

Dans les années 1980, les projets de centrales de pompage-turbinage se comptaient par dizaines en Suisse. Le canton des Grisons en particulier, avec son abondance d’eau, attirait les convoitises de l’industrie électrique. Des bergers et des militants écologistes sont montés au créneau. Rétrospective.

En octobre 2019, un groupe d’anciens militants se sont retrouvés dans le Val Curciusa. Pendant des années, ils s’étaient battus pour la sauvegarde de cette vallée. Il s’en était fallu de peu que l’impétueux torrent ne soit transformé en lac pour une centrale d’accumulation. Il y a 21 ans, les investisseurs ont renoncé au projet faute de rentabilité. Mais l’opiniâtreté des défenseurs de l’environnement a bien dû leur taper sur les nerfs. Le Val Curciusa était sauvé.

La Suisse dispose d’eau en abondance. Un peu moins de 60% de l’électricité est générée par des centrales hydrauliques ou fluviales. Les barrages érigés dans les montagnes retiennent les précipitations et les eaux de fonte estivales afin de produire du courant en hiver. Les centrales de pompage-turbinage livrent de l’énergie lorsqu’on en a besoin pendant la journée. Une fois turbinée, l’eau est remontée par pompage.

L’idée des bassins d’accumulation a émergé pendant les années 1980, en lien étroit avec l’énergie en ruban excédentaire des centrales atomiques, qui fonctionnent 24 heures sur 24. A cette époque, la Suisse comptait déjà cinq centrales nucléaires en exploitation ou en construction. Des dizaines d’autres centrales atomiques des pays voisins pouvaient en outre livrer de l’électricité bon marché. Aucun fond de vallée, aucun torrent de montagne n’était plus à l’abri. La liste des projets de bassins d’accumulation et de barrages était donc longue.

Protestations avec fantaisie

Dans le seul canton des Grisons, 26 projets de nouvelles constructions et d’agrandissements étaient en discussion. C’était le cas dans le Val Bercla, le Val Curciusa, le Val Frisal, le Val Madris, le plateau de la Greina et le Läntatal. En Valais aussi, on planifiait assidûment, avec des projets de barrage dans le Laggintal, le Baltschiedertal et le Binntal notamment. La croissance de l’économie, de la production et de la population semblait justifier la construction de nouvelles usines hydroélectriques.

Ce n’est pas un hasard si les mouvements de protection de l’environnement et du paysage ont vu le jour en même temps que les projets de bassins d’accumulation. Le rapport Les limites de la croissance (Dennis et Donella Meadows, 1972) du Club de Rome avait secoué de nombreuses personnes. L’idée que les dernières vallées sauvages puissent être sacrifiées pour la croissance au-delà de toute remise en question et que de nombreux torrents tumultueux s’assécheraient ou seraient réduits à un misérable filet d’eau était comme une décharge électrique émotionnelle pour les opposants aux projets et tous les amoureux de la nature.

Le Val Curciusa est un exemple de résistance. Cette vallée entre le Splügen et le San Bernardino est l’une des dernières hautes vallées inexploitées et en grande partie intactes de Suisse. En 1986, la société de financement Elektrowatt planifiait de construire un bassin de pompage-turbinage à Curciusa Alta. L’eau de l’Areuabach aurait dû être retenue, turbinée dans la Valle Mesolcina, puis de nouveau pompée, avec de l’électricité bon marché produite dans des centrales à charbon étrangères et des centrales atomiques suisses. De lucratives redevances hydrauliques attendaient les communes impliquées de Mesocco, Nufenen, Medels et Splügen. Des gens inquiets du Rheinwald, des Grisons et de toute la Suisse ont formé un groupe de travail pour s’opposer au projet de Curciusa. «Notre stratégie visait la sauvegarde de ce paysage unique, et non pas la lutte contre le bassin d’accumulation», souligne Peter Lüthi, qui était à l’époque berger dans le Val Curciusa. Les protestations ont été menées avec fantaisie et humour. Par exemple, des activistes ont empilé des carottes provenant de forages de sondage dans le Val Curciusa pour former une «tour de Babel» devant le siège d’Elektrowatt. En 1990 s’est tenue une grande fête d’alpage, à laquelle a aussi participé Bruno Manser, ancien berger connu pour son engagement pour les autochtones du Sarawak. En 1999, pendant la procédure devant le Tribunal fédéral, l’entreprise a laissé tomber le projet, le qualifiant d’«investissement non amortissable».

Initiative salvatrice

En 1985, les Kraftwerke Hinterrhein ont fait part de leur intérêt à construire une centrale de pompage-turbinage dans la partie postérieure du Val Madris. L’objectif principal était de couvrir pendant l’hiver les besoins en énergie croissants de l’économie et de la population, expliquait-on. Un bassin d’accumulation d’un volume équivalent à celui du lac du Grimsel devait être creusé et on devait construire un mur de 142 mètres de haut avec le déblai. Là aussi, ce sont les gens qui travaillaient à l’alpage, ainsi que des habitants de l’Avers, qui ont tiré la sonnette d’alarme. Le point qui leur restait particulièrement en travers de la gorge, c’était de pomper l’eau avec l’énergie en ruban excédentaire de centrales nucléaires, et ce avec une perte énergétique considérable d’environ 30% pour le pompage. On voulait produire de l’énergie de pointe à vendre cher en hiver en utilisant de l’électricité nucléaire bon marché. S’opposer au projet n’était pas simple. Cela demandait une bonne dose de courage moral. En fin de compte, les Kraftwerke Hinterrhein avaient aménagé une route d’accès pour la vallée de l’Avers en 1962 lors de la construction du barrage dans la Valle di Lei.

«Finalement, ce qui nous a sauvés, c’est le rapport de l’Office de l’environnement, qui a reconnu un bas-marais d’importance nationale dans le Val Madris, souligne Kaspar Schuler, ancien berger et opposant de la première heure. Vu comme ça, l’initiative de Rothenthurm en automne 1987 a sauvé le Madris.» En outre, les évolutions du négoce d’électricité de gros en Europe (abondance d’électricité) ont modifié la position des entreprises d’électricité, comme l’écrit Hanspeter Guggenbühl, spécialiste en énergie, dans Die Wochenzeitung WOZ. Des prix du marché bas auraient remis en question la rentabilité à long terme de la centrale du Val Madris, estimée à 600 millions de francs. En 1998, les propriétaires de la centrale ont enterré leurs projets dans le Val Madris. D’autres centrales de pompage-turbinage, comme celle du Val Bercla, en dessus de Mulegns, ont été abandonnées.

Solution: le centime paysager

Un des conflits les plus émotionnels s’est déroulé entre 1986 et 1996 autour du projet de centrale électrique des Nordostschweizer Kraftwerke (NOK), dans le haut plateau de la Greina, d’une beauté incomparable. Les protestations ont été soutenues dans tout le pays et, rétrospectivement, ont joué un rôle précurseur pour l’opposition à des projets comme ceux du Val Curciusa et du Val Madris. La Greina était prévue comme une centrale à accumulation uniquement, dont l’eau aurait dû être turbinée dans la Surselva en contrebas. Les fortes protestations, mais aussi l’évolution du marché de l’électricité et les conditions géologiques défavorables dans le bassin de la Greina ont conduit à l’abandon du projet.

Les redevances hydrauliques ont joué un rôle central dans tous les conflits autour de projets de barrages. En octroyant des concessions pour l’utilisation de l’eau, les communes propriétaires auraient obtenu des intérêts annuels de la part des exploitants des centrales électriques. Pour résoudre ce dilemme, la fondation de la Greina, qui s’engage aujourd’hui pour la sauvegarde des cours d’eau alpins, a proposé des indemnités pour les communes, connues sous le nom de centime paysager. Grâce à ces indemnités pour compenser le manque à gagner des redevances hydrauliques, les communes de montagne pauvres n’ont plus dû vendre leurs paysages naturels et fluviaux par besoin financier. Depuis 1996, la Confédération verse des compensations de 1 franc par kilowatt de puissance brute aux deux communes grisonnes de Vrin et de Sumvitg. Des contrats similaires ont également été conclus avec douze communes valaisannes, dont Baltschieder, Binn et Gondo. Aujourd’hui, la Greina fait partie de l’Inventaire fédéral des paysages et monuments naturels d’importance nationale et bénéficie ainsi d’une protection durable. Et d’innombrables amoureux de la montagne remercient les militants écologistes de l’époque.

Les grands projets ont souvent échoué

Plusieurs projets d’immenses barrages prévus dans les années 1940 et 1950 n’ont jamais été réalisés, comme les gros barrages dans le Rheinwald (Splügen) et dans l’Urserental (Andermatt). Un autre grand projet dans l’Oberland bernois prévoyait dans les années 1960 de capter presque tous les torrents entre Lauterbrunnen et Adelboden et de stocker l’eau dans deux grands bassins d’accumulation au fond du Kiental. Ces projets titanesques ont tous échoué en raison de l’opposition farouche de la population locale. Car il y a toujours des perdants. Les drames du barrage de Marmorera (1956) et du Sihlsee (1937), où des villages et des fermes ont été engloutis sous les eaux, ont marqué les mémoires. En remplacement des projets de l’Urseren et de l’Hinterrhein, le Göscheneralpsee (1960) et le Lago di Lei (1962) ont été construits plus tard.

 

Série sur l’énergie hydraulique en montagne

Dans la production d’électricité suisse, l’énergie hydraulique en montagne joue un grand rôle. Au-delà de la production d’énergie, les barrages sont importants pour le stockage de l’énergie et la répartition saisonnière. En même temps, les installations hydroélectriques en montagne sont synonymes de fortes atteintes à la nature et au paysage, et suscitent aussi des oppositions. Dans le cadre de cette série, deux autres articles paraîtront dans de prochaines éditions:

· Le projet de Trift: les plans d’exploitation d’un lac glaciaire apparu récemment

·Interwiew de l’expert en énergie Jürg Rohrer sur l’avenir de l’approvisionnement en énergie et la consommation énergétique

Feedback