Randonnées alpines aux portes de Rome Balades dans les Abruzzes

Des sentiers de randonnée qui narguent l' hôtel où Mussolini fut gardé en captivité, et qui ignorent à plus d' un kilomètre de profondeur le laboratoire où des chercheurs tentent de mieux comprendre les particules élémentaires: voici une région alpine ravissante et solitaire ( au moins en automne ), à deux heures seulement de Rome.

Venant du nord-ouest, une basse pression tempétueuse s' approche du massif montagneux des Abruzzes. Nous roulons en direction de L' Aquila, capitale de la région rendue tragiquement célèbre, ce printemps, par un tremblement de terre dévastateur. A l' époque, nous ne savions encore rien de cette catastrophe, ni du sommet du G8, qui par la suite devait réunir ici les nations les plus puissantes du monde. Nous avions d' autres sommets en vue.

Les Abruzzes, ce sont de hauts plateaux désolés sur lesquels paissent des troupeaux de vaches et de moutons. Ce sont aussi des lacs d' azur mussés au creux des vallons, des villages d' un autre temps blottis sous des sommets qu' un caprice géologique a dressés pour en faire planer l' ombre vertigineuse sur les vallées. La région s' étend sur quelque 10 000 kilomètres carrés, dont presque un tiers est protégé alors que les divers parcs nationaux couvrent presque toute la montagne. Le plus ancien parc naturel ( un des premiers en Europe ) a été créé en 1923 déjà. Et le Gran Sasso, avec les Monti della Laga et la Maiella, ont été placés sous protection en 1991 aussi.

Cette décision législative en valait la peine: on trouve aujourd'hui sur le Gran Sasso pas moins de 2300 espèces de plantes, et l'on ne pourrait guère imaginer de faune plus diversifiée.

Nous poursuivons de L' Aquila vers Campotosto, poursuivis par un violent orage de pluie et de grésil. Peu avant le village, situé à 1420 mètres d' altitude au bord de l' idyllique Lago di Campotosto, nous sommes arrêtés par un troupeau de moutons traversant la route. Les craintifs animaux sont conduits à leur pâture vespérale par le jappement des chiens auxquels le berger, le pastore, donne ses ordres à grands coups de sifflet.

Depuis la nuit des temps, Campotosto s' est fait une spécialité de l' élevage des moutons, qui sont environ 15 000 à brouter les abords du lac et les prairies d' altitude qui le dominent. A l' automne, les moutonniers emmènent leurs troupeaux vers la Campagna Romana où ils passeront l' hiver dans les pâturages des plaines. Le trajet, qui demandait huit à dix jours de marche par le passé, s' est réduit maintenant à trois heures de camion.

Arrivés à Campotosto, il nous apparaît assez rapidement que nous sommes les seuls touristes dans cette localité peuplée actuellement d' une centaine d' habi. Il a neigé durant la nuit, et l' aube illumine un ciel bleu d' acier sur les Monti della Laga. Pour gagner la Cima della Laghetta que nous avons l' intention de gravir aujourd'hui, il nous faut emprunter le chemin qui part à proximité du pont. La neige fraîche est descendue jusqu' au village et nous pose quelques problèmes d' orientation, mais nous en sommes largement dédommagés par la variété de l' ascension et la splendeur d' un paysage bariolé: le blanc qui dominait au matin fait progressivement place à la plus éclatante, presque vénéneuse palette de couleurs de l' automne.

Les Monti della Laga sont peut-être les montagnes les moins fréquentées des Abruzzes. La déréliction de ces terres inhospitalières nous enveloppe d' un silence impressionnant. Du sommet de la Cima della Laghetta, le regard embrasse le massif du Gran Sasso au sud-est, les Monti Sibillini au nord-ouest et, à nos pieds, le bleu profond du Lago di Campotosto. On ne peut guère dénier à ce lac artifi ciel, créé durant la Deuxième Guerre mondiale pour alimenter une usine hydroélectrique, la qualité d' orne du paysage.

Nous avons prévu des randonnées dans la région voisine du Gran Sasso, et choisissons comme point de départ Santo Stefano di Sessanio1, qui étale sur un coteau abrupt, à l' altitude de 1250 mètres, ses charmes de pierre et de bois noueux. Une promenade le long de ses venelles tortueuses nous ramène aux temps arrêtés d' une histoire assoupie. L' habitat moyenâgeux n' a guère subi d' altérations, grâce en partie au projet d' un riche héritier industriel italien: au tournant de ce siècle, il se porta acquéreur de nombreuses étables et maisons d' habitation abandonnées pour en faire un albergo diffuso, transformant l' essentiel du village en hôtel décentralisé sans en déna-turer l' aspect authentique.

De Santo Stefano, nous montons en voiture jusqu' au point de départ de notre excursion de la veille, sur la route carrossable au-dessus de la Fossa di Paganica, pour entreprendre le « Tour des trois lacs ». Nous traversons en direction de l' est toute la chaîne de collines de la Cima Faiete. On y découvre, par beau temps, un panorama superbe: à gauche se dresse la chaîne principale du Gran Sasso, à droite se succèdent les ondulations de l' Ocre et du Sirente. On voit se dessiner au sud-est la ruine du château de Rocca Calascio, derrière le scintillement du Lago di Barisciano qui occupe le fond de la vallée.

Nous passons au cours de la montée près de l' ancien couvent cistercien de Santa Maria del Monte, résidence d' été d' une communauté dont on dit qu' elle y a élevé des moutons.

Une autre randonnée alpine nous mène au centre même du massif du Gran Sasso. Nous partons cette fois de l' Albergo Campo Imperatore, à 2135 mètres d' alti. Cet hôtel construit dans les années 1930 servit en juillet 1943 à l' incarcéra de Benito Mussolini, après sa desti-tution. Il fut peu après libéré par l' armée allemande et transporté vers l' Allemagne dans le cockpit d' un Fieseler Storch, pour revenir au pays à la tête d' un gouvernement fantoche. Bien que ce monument de sinistre mémoire ait fait récemment l' objet d' un ravalement de façade, il ne s' intègre pas vraiment au paysage. Nous sommes accueillis à la croix sommitale du Monte Aquila, notre objectif du jour, par un vent glacial et des traînées récurrentes de brouillard. Les intervalles dégagés nous permettent d' apercevoir le Corno Grande, haut de presque 3000 mètres.

On peine à croire qu' une équipe internationale de plus de 500 chercheurs du monde entier travaille quelque 1400 mètres au-dessous de nous, poursuivant dans un laboratoire souterrain des travaux de physique des particules. Nous ne sommes guère moins impressionnés par la vue sur le Piccolo Tibet, nom local de la haute plaine du Campo Imperatore.

Quelques jours plus tard, alors que nous contemplons une dernière fois l' Adria du haut des cimes de la Maiella, nous revient en mémoire l' historien Ferdinand Gregorovius. Dans un récit de voyage, il s' extasiait voici 140 ans devant les Abruzzes, « le centre d' un monde de puissantes montagnes baignées de la merveilleuse lumière smaragdine du Sud », avant d' ajouter: « le visiteur pourrait s' abîmer des heures, des jours durant dans cette contemplation, dans l' oubli total du monde perverti qui l' entoure. »

 

1 Le tremblement de terre de ce printemps n' a provoqué que peu de dégâts à Santo Stefano di Sessanio, sauf à une tour antique. C' est ce que nous apprend un article publié sur la Toile par Daniel Kihlgren, président de Sextantio, un projet auquel appartient celui d' albergo diffuso à Santo Stefano.

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