Sieste fatale Les marmottes, victimes du réchauffement climatique

Les températures plus élevées en été et les hivers plus doux profitent à certains habitants des montagnes, mais pas aux marmottes, pour lesquelles une prolongation de la sieste méridienne peut avoir des conséquences fatales.

L’hibernation des marmottes se terminera en avril dans le val d’Avers, aux Grisons. Elles aborderont alors la courte saison au cours de laquelle elles pourront se reproduire, élever leur progéniture et accumuler des réserves pour l’hiver suivant. Mais l’augmentation des températures estivales rend ces tâches toujours plus difficiles.

Le professeur Walter Arnold, directeur de l’Institut de recherches sur la faune et l’écologie de l’Université de médecine vétérinaire de Vienne, précise : « Les marmottes vivent en général dans une zone située à 400 mètres au moins au-dessus de la limite des forêts. Si l’herbe est disponible en suffisance, elles survivent encore à 3000 mètres environ, mais on ne les trouve guère au-dessous de 1000 mètres. Ce n’est pas en raison du manque de fourrage, mais parce que les températures sont trop élevées. Les marmottes n’ont pas de glandes sudoripares, elles ne halètent pas comme les chiens et subissent un stress thermique dès que la température atteint 20° C. » Le professeur Arnold et ses collègues étudient depuis des années les marmottes du val d’Avers, une des régions alpines où l’on en trouve le plus grand nombre. Ils ont constaté qu’en raison de la chaleur, les marmottes accumulent de moins en moins de réserves de graisse avant leur sommeil hivernal.

Qui dort ne dne pas

Dès l’aube et jusqu’en fin de matinée, les marmottes broutent activement les herbes aromatiques et les graminées des pelouses alpines. Leur ration journalière est d’environ 500 g ou 10 % de leur masse corporelle. Aux heures chaudes de la mi-journée, elles se retirent dans l’ombre de leur terrier et c’est en fin de journée seulement qu’elles en sortent pour se remettre à brouter.

Le changement climatique ayant entraîné une augmentation des températures en été, il fait trop chaud pour les marmottes, qui restent alors plus longtemps dans leur terrier. Leur sieste ainsi prolongée, il leur reste moins de temps pour brouter. Dès qu’il fait sombre, elles s’enterrent de nouveau. Leur activité étant strictement réglée par la lumière du jour, elles ne peuvent pas compenser le manque de temps de broutage par une pâture en soirée ou dans la nuit, lorsque les températures leur seraient plus favorables. Cette situation peut avoir des conséquences fatales : lorsque les marmottes n’ont pas suffisamment de graisse de réserve, elles ne survivent souvent pas à l’hibernation.

L’hibernation, une cure d’amaigrissement

L’hibernation est commandée par des interactions complexes entre diminution de la photopériode, changements hormonaux et rythme annuel de l’horloge interne. De 39° C, la température corporelle de la marmotte baisse alors à 7° C environ, son rythme cardiaque passe de 100 à 2-3 battements par minute et sa respiration marque des interruptions de plusieurs minutes. Malgré la forte baisse de la température corporelle, celle-ci reste sous contrôle : l’animal possède une sorte de thermostat qui commande une mobilisation de la graisse pour fournir l’énergie nécessaire à une remise à niveau de la température lorsque celle-ci est trop basse. L’accumulation d’une bonne réserve de graisse durant l’été est donc indispensable pour entretenir ce métabolisme qui, tout au long de l’hiver, fait perdre à la marmotte environ 50 % de sa masse corporelle.

Les marmottes hibernent en groupes comptant jusqu’à 20 individus, dans des terriers construits à des profondeurs atteignant 7 mètres. Enroulées sur elles-mêmes, elles se blottissent les unes contre les autres pour diminuer les pertes de chaleur. Cette promiscuité prend toute son importance pour les individus jeunes, qui disposent de moins de réserves que les plus âgés et qui ont une surface plus grande en rapport avec le volume corporel : ils perdent donc plus de chaleur par rayonnement, et sont les plus menacés de ne pas se réveiller au printemps.

Trèfle alpin et mutelline

Les marmottes sont friandes de trèfle alpin ou réglisse des montagnes (Trifolium alpinum) et de mutelline ou ligustique mutelline ou fenouil des Alpes (Ligusticum mutellina). Ces deux espèces ont de hautes teneurs d’acides gras oméga 6, substances réputées favorables à la santé humaine et mises à la mode par les fromages d’alpage qui en sont bien pourvus. Walter Arnold et son équipe ont découvert que les marmottes synthétisent à base de ces plantes une graisse de réserve particulièrement favorable à l’hibernation. Cette graisse « à haute performance » leur permet de perdre moins de poids durant la période de sommeil hivernal et de compenser le manque de graisse corporelle. Elles auraient ainsi la possibilité de survivre à l’hiver même en cas de pénurie de réserves. C’est pourquoi le professeur Arnold recommande d’ajouter systématiquement des graines de trèfle alpin et de mutelline aux mélanges de réensemencement de pistes de ski et d’autres aménagements de renaturation en montagne.

Années grasses pour les marmottes du Far West

Les marmottes ne semblent pas être partout en voie de disparition. De 1976 à 2008, Arpat Ozgul et son équipe de l’Imperial College de Londres ont observé une colonie de marmottes à ventre jaune dans l’Etat du Colorado aux Etats-Unis. Celles-ci vivent à des altitudes de quelque 3000 mètres et passent jusqu’à huit mois de l’année en hibernation. Au cours des années, les chercheurs ont constaté que ces marmottes se réveillaient plus tôt au printemps et s’endormaient plus tard en automne. Leur saison estivale ainsi prolongée leur donnait davantage de temps pour se reproduire et pour accumuler de la graisse. L’étude a aussi montré que les marmottes de cette colonie prenaient davantage de poids au fil des ans et qu’elles pouvaient amener un nombre plus élevé de petits à maturité. C’est ainsi que les marmottes à ventre jaune des Etats-Unis engraissent, alors que les marmottes des Alpes maigrissent.

D’où vient la différence ?

Pourquoi les marmottes ne réagissent-elles pas partout de la même manière ? Le professeur Walter Arnold a son opinion : « Dans la région étudiée des USA, le réchauffement climatique est modéré à l’altitude de 3000 mètres, où les températures ne sont pas trop élevées pour les marmottes. Par contre, les hivers sont nettement plus courts et plus doux. Il s’ensuit que les marmottes à ventre jaune ont une espérance de survie nettement supérieure et qu’elles se réveillent dans un meilleur état de santé. Pour les marmottes des Alpes, qui vivent à des altitudes inférieures, l’influence négative des hautes températures est prépondérante. » Dans les Alpes aussi, le stress imposé par les hautes températures n’est pas le même pour toutes les marmottes : cela dépend de l’altitude à laquelle elles vivent.

A court terme, certaines des 14 espèces de marmottes semblent profiter de l’évolution du climat : elles peuvent mettre au monde et élever davantage de petits. Toutefois, selon le spécialiste de la faune, la niche écologique de toutes les espèces de marmottes pourrait se réduire dramatiquement à long terme en raison de l’augmentation des températures moyennes et du déplacement vers le haut de la limite des forêts.

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