Une fondue avant de s' attaquer à un huit-mille Erhard Loretan est-il un extra-terrestre?

II est communément admis qu'une alimentation convenable avant et pendant l'effor t peut représenter un facteur décisif de la réussite d'une course en montagne. Que penser, dès lors, de l'exemple assez déconcertant que donne l'himalayiste bien connu Erhard Loretan, qui avale une bonne fondue avant l'ascension d'un huit-mille et ne boit presque rien pendant près de 24 heures, voire plus?...

A lire certaines déclarations de l'fribourgeois dans le livre captivant qu' il a fait paraître en 1996 ', un alpiniste ingénu pourrait penser que les conseils classiques de la diététique sportive2 sont périmés et il pourrait vouloir suivre son exemple. Ainsi, lors de l' ascension du Shisha Pangma ( 8046 m ): « Nous mangeons cette fondue qui est devenue pour nous une tradition. Nous lui attribuons tous les effets - énergétiques, roboratifs, digestifs... ) sur nos performances (... ). A 18 heures, la fondue stagne dans les estomacs, nous partons pour 22 heures d' ef. » La préparation glucidique, si prisée préalablement à une performance d' endurance, est-elle donc superflue? Une fondue au fromage avant une course, avec 65 % de graisse et 30 % de protéines, semble aussi bien faire l' affaire... Plus loin: «... un demi-litre [de boisson] pour 22 heures d' efforts... ». Le conseil de boire environ 2 dl trois fois par heure lors d' épreuves prolongées n' est donc qu' une grosse exagération? Loretan s'en tire, lui, avec vingt-cinq fois moins! Au Cho Oyu ( 8201 m ): « La nourriture tiendrait dans un étui à lunettes (... ). A mon retour [après environ 20 heures d' ascension éclair, réd.] il me restera la moitié de ma ration ». Charge inutile que ces provisions négligées?

On a dit à Erhard Loretan que les limites de la médecine étaient atteintes, qu' il n' y avait pas d' explica scientifique à ses prouesses. Il a lui-même son explication personnelle: il se nourrit de « tension nerveuse, d' adrénaline et d' endorphines: il suffit d' un peu de volonté ». Pourtant, il y a deux conclusions à ne pas tirer hâtivement. La première, c' est que le montagnard express échappe aux lois de la physique et de la biologie. La seconde, c' est que son comportement diététique est bon pour l' alpiniste ordinaire.

Imaginez faire fondre patiemment 10 litres de neige poudreuse à -25°, porter à ebullition le litre d' eau résultant pour cuire ensuite vos spaghettis, avant l' attaque finale. L' opération exige des manœuvres incessantes pour tirer parti de la faible contenance de votre réchaud, elle prend un temps fou et implique de porter beaucoup de carburant. De plus, à 6000 m ( où l' eau bout à 80° ) les pâtes finiront molles et collantes plutôt que al dente! C' est simplement impensable.

Quoi de plus pratique, au contraire, que la masse compacte d' une fondue? Il suffit de la faire ramollir et de la porter à 60°. Pour le long effort à venir, une ration qui « tient au ventre » n' est pas déraisonnable, sa teneur élevée en graisse peut éviter les fringales dans la mesure où elle préserve peut-être mieux des chutes de glycémie qu' une large portion de produits sucrés. Les glucides ont été favorisés la veille, ou ils le sont au retour, quand la tension s' est relâchée: «... à 23 h 30, je cuisine un immense plat de spaghettis ».

Erhard Loretan est un athlète exceptionnellement endurant, comparable en cela à un husky. Ces chiens polaires parcourant plus de 1000 km, sans interruption ou presque, lors des grandes courses de traîneaux de l' Alaska ou du Yukon, ont acquis l' ap à utiliser très efficacement leur carburant lipidique, la graisse. Seul un entraînement d' endurance incessant ( les séances quotidiennes du marathonien ou les engagements physiques constants de la vie du professionnel de la montagne ), joint sans doute à un talent naturel, est à même de doubler la combustion de graisse pour une même intensité d' effort. Cela confère au guide d' ex une autonomie de fonctionnement bien supérieure à celle du commun. Les précieuses ressources corporelles de glycogène sont économisées en proportion et la dépendance du ravitaillement intermédiaire réduite.

Dans une ascension himalayenne en style alpin, cet alpiniste bien entraîné absorbe, disons, 1,5 litre d' oxy par minute en moyenne. En 20 heures, aller et retour, il dégage 9000 kilocalories en effort et en chaleur au dépens des carburants disponibles, soit environ 600 g de sucre ( l' entier de son stock de glycogène ), 600 g de graisse et 300 g de protéines. Si l' alpi ne se sustente pas, il prélève obligatoirement, entraîné ou non, 1,6 kg de substance sèche de ses tissus et il les brûle. « La vie est une combustion » avait, le premier, remarqué Lavoisier. Encore faut-il s' arrêter à temps... La volonté, la tension et l' adrénaline ne fournissent pas en soi d' énergie, ce ne sont que des messagers qui persuadent le corps de se consumer...

La méthode rapide de Loretan consiste à partir le soir. La transpiration n' est pas excessive grâce au froid ambiant, mais les pertes d' eau par la respiration sont importantes, dans cet air sec gourmand d' humidité, car la ventilation pulmonaire à très haute altitude est multipliée jusqu' à cinq fois relativement au même effort accompli en plaine. Un déficit hydrique de six litres sur l' ensemble de la cour- se est parfaitement possible. La combustion des carburants corporels produit un litre et demi d' eau par réaction avec l' oxygène, mais cela laisse une très importante déshydratation qui, tenant compte des dérisoires quantités bues, met l' organisme de l' alpiniste en situation limite. Or, outre qu' elle détériore sérieusement l' aptitude physique, une déshydratation si démesurée présente un double péril, au froid puis au chaud. Ceci est particulièrement vrai dans l' Himalaya, où la variation quotidienne de température peut atteindre 60° à 70° en une heure.

Par grand froid, le débit sanguin dans les petits vaisseaux est ralenti à Erhard Loretan au sommet du Kangchenjunga ( 8586 m ), le 5 octobre 1995 cause d' une forte vasoconstriction des parties exposées, avec menace de gelure des extrémités. Le déficit hydrique, qui rend le sang plus visqueux, aggrave le risque de gelure, à quoi s' ajoute encore un risque réel de thrombose et d' embolie. Puis, au retour, si le grimpeur est saisi dans l' ar rayonnement de l' après, ayant pris du retard sur son plan de route, les vaisseaux de sa peau se dilatent et séquestrent le sang qui reste. L' irrigation des muscles et du cerveau s' affaisse. Au moindre arrêt, la remise en route est harassante. Hallu-cinations, léthargie et défaillance sont proches.

« Partir pour un 8000, c' est mettre un pied dans l' au ». La vérité, c' est qu' en expédition éclair dans l' Himalaya, on a affaire au mieux à une alimentation de survie, en réalité à une alimentation de catastrophe. Les inconvénients logistiques de la nourriture, en termes de poids et de temps mis à la préparer, s' avèrent disproportionnés dans la phase décisive de l' ascension, où l' abondance devient un handicap. La ration doit être calculée au plus juste, le risque que l'on prend est celui de la mort.

En compétition de longue distance, sur un parcours semé de postes d' eau, la diététique sportive est question de bien-être et d' optimisation des conditions de la course. Si le ravitaillement est dosé au plus près, le risque que l'on prend n' est que celui S d' une contre-performance. Une excursion ordinaire dans les Alpes est une situation intermédiaire où la sécurité doit prévaloir. Et une bonne intendance alimentaire en fait partie.

Pour toute course longue et engagée, le ravitaillement est capital au maintien d' une cadence élevée et pour retarder l' apparition de la fatigue. Avoir encore de l' énergie en réserve en fin de journée peut permettre de franchir de jour encore telle vire glissante et exposée, d' éviter l' ennui et les aléas d' un bivouac imprévu. Pour ces raisons liées à la sécurité, le ravitaillement en course, davantage qu' une question de convenance personnelle, est une responsabilité du chef de course. Ramené à l' essentiel, le ravitaillement intermédiaire a pour fonction de nous repourvoir en eau et en énergie glucidique, les deux nutriments dont le manque perturbe en peu de temps le fonctionnement normal de l' organis à l' effort.

Les besoins dépendent de la durée de la course, mais aussi et surtout de la cadence tenue par rapport aux aptitudes physiques individuelles. Lorsque le niveau physique des participants n' est pas homogène, il faudrait progresser au rythme de croisière du plus faible ( il n' est pas essoufflé et peut converser tout en marchant ), de façon à ce que celui-ci fonctionne avec son carburant « illimité »: la graisse. Cela ne peut guère être généralement le cas, puisque la rapidité est presque toujours un facteur de sécurité. Il faut alors prendre garde à ce que le plus faible boive et mange à intervalles rapprochés, et c' est lui qui sert d' étalon pour fixer les haltes.

Un ravitaillement inadapté ne manifeste pas ses effets pernicieux tout de suite. L' alpiniste concerné peut faire illusion pendant les premières heures, mais il va « craquer » le premier, peut-être à la surprise de ses camarades. Les symptômes d' une probable négligence alimentaire sont la soif ( qui se manifeste bien après le début de la déshydratation ), la fringale ( qui signifie une baisse du glucose dans le foie et dans le sang ) et des membres lourds ( qui évoquent l' épui des réserves de sucre dans les muscles ). Souvent, aussi, des signes plus discrets témoignent d' un problème de ravitaillement chez un participant en manque d' appétit: il ne suit plus, il paraît distrait, il se tait, il a froid, se décourage, s' irrite ou éprouve des vertiges. A la légère et de manière vague, on parlera de « fatigue », alors que le phénomène est identifiable et maîtrisable. Si la course doit se prolonger, il devient urgent de faire une halte pour se restaurer.

En course de montagne, on mange certes quand on a faim et pour le plaisir. Pour le chef de course, faire boire et faire manger à bon escient, parfois à rencontre du confort du moment, est une stratégie préventive de la défaillance et de sa cascade de conséquences: laisser-aller, lenteur, faiblesse, engourdissement, distraction dangereuse et inaptitude à la réaction salvatrice en cas d' urgence. Une organisation prévoyante des ressources doit être préférée à une gestion tardive de la pénurie.

Disons, pour conclure, que Erhard Loretan peut nourrir notre imaginaire et inspirer nos projets de montagne. C' est le cadeau qu' il nous fait à travers son livre. Mais interrogeons-nous avant de tenter de l' imiter en tout... si nous ne voulons pas passer « de l' autre côté de la montagne » avant l' heure!

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