A gué à travers la Tungnaâ en Islande

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PAR H. NÜNLIST, LUCERNE

Avec 4 illustrations et 2 croquis topographiques ( 161-164 ) Une voiture pétaradante nous ayant transportés jusqu' à la ferme de Naefurholt, à 130 km de Reykjavik, le lendemain nous eûmes la chance extraordinaire de gravir la Hekla ( 1491 m ) par temps magnifique, quoique froid. Le soir, assis devant notre tente, nous questionnions le brave paysan Ofeigsson sur la Tungnaâ, l' un des puissants cours d' eau issus du glacier de Vatna. Ofeigsson secouait la tête, passant la paume ouverte de la main sur son cou. Pouvions-nous traverser au nord-est de la montagne de Snjóalda? « Peut-être près de la Faxafit », fit-il en haussant les épaules. Ce coin est si écarté que le fermier ne pouvait guère nous donner de renseignements, d' autant plus que les Islandais traversent d' habitude les cours d' eau sur des poneys ou dans des voitures tous-terrains. A Reykjavik on avait tout simplement déclaré la traversée impossible.

Nous en restâmes à notre décision de tenter le coup; notre projet était de passer au-delà de la Tungnaâ le lointain col de Vonarskard, de suivre durant plusieurs jours l' immense inlandsis du Vatnajökull, de visiter les volcans d' Askja et de Krafla pour aboutir après trois semaines environ au Myvatn ( Lac des Moustiques ). Tout cela à travers des régions inhabitées, des déserts de sable, de cendres et de lave que personne n' avait probablement traversés à pied dans cette direction.

Après deux jours de marche vers l' est nous atteignîmes le soir du 2 août le Kofi Jökuldalir, cabane vide et inhabitée. Ces kofar sont construits en mottes de gazon ou bien formés d' un rempart de terre, avec des parties en bois et un toit de tôle ondulée rouge. A l' intérieur, une couchette surélevée sert de lit au printemps et en automne, lorsqu' on conduit les moutons et les chevaux aux pâturages ou les en ramène. De l' autre côté de la rivière nous aperçûmes quelques chars qui revenaient des sources chaudes de Landmannalaugar. Ils s' arrêtèrent, les occupants islandais en descendirent et nous fixèrent du regard. Je leur fis des signes de la main, et ils me rendirent mon salut en gesticulant avec les bras. Ce furent les derniers êtres humains que nous rencontrâmes. Nous devions n' en revoir que 330 km plus loin. Un corbeau se leva à coups d' ailés maladroits, un courlis au bec en faucille passa sur ses échasses dans les roseaux à la lisière du sable. Au sud, des lambeaux de nuages semblaient glisser des sommets neigeux pour envelopper les montagnes. Un vent désagréable arrivait comme en haletant, couchant les herbes au sol et apportant un froid cruel qui nous obligea à chercher un abri.

Après une nuit très froide, nous nous levons les membres tout engourdis. Il a neigé jusqu' au fond de la vallée; une pluie mélangée de neige continue encore à tomber et nous empêche de nous mettre en route. L' inactivité aiguise la faim. Mais les provisions doivent durer trois semaines et nous n' avons droit qu' à deux repas par jour. Pour nous réchauffer nous nous mettons à tourner autour de la pièce. Il vaut mieux, pensons-nous, attendre ici que de nous installer plus tard sous la tente avec des habits trempés. Vers 11 heures les brouillards accrochés aux pentes se dissipent, la pluie se mue en un léger grésil. Nous quittons notre abri: si nous réussissons à traverser la Tungnaà aujourd'hui, nous pourrons passer encore une nuit dans un kofi, le dernier avant la terre du nord.

Malgré nos gros sacs, nous escaladons rapidement, Alfred Steffen et moi, la pente herbeuse d' un talus ruisselant d' eau et recouvert de neige, et arrivons au-dessus d' une gorge. Nous y descendons par une piste de moutons rapide, tracée dans un mélange de limon et de sable grossier. Nous remontons le cours du torrent encombré de blocs en marchant sur une mousse spongieuse et de sombres blocs d' ardoise, et découvrons la surface grise et ridée par le vent du lac de Graenalón. Quelques agneaux semblables à des pelotons de laine broutent les touffes d' herbes dans le mauvais temps et s' enfuient effrayés à notre vue. Nous devons nous envelopper de nos imperméables et en tirer le capuchon sur nos oreilles. La tempête qui ne veut pas cesser nous jette des grêlons en plein visage et rend laborieuse notre avance. C' est une lutte contre un vrai mur de mauvais temps qui, sans rencontrer aucun obstacle, dévale du nord par les collines de tuf. Après une heure de marche à la boussole, nous atteignons la selle d' un haut plateau et faisons une brève halte pour consulter la carte, tandis que des traînées de brouillard glacé descendent le long des pentes.

Encore une heure de marche et nous sommes au bord de la Tungnaâ. Elle a l' air d' un lac plutôt que d' un fleuve. Un sable rébarbatif, limoneux, terriblement mou sans doute, dépasse par endroits de quelques centimètres seulement la surface de l' eau. Une certaine appréhension s' empare de moi à l' idée de marcher sur ce fond; j' ai déjà eu l' occasion, à maintes reprises, de faire connaissance avec cette sorte de terrains trompeurs. Après quatre heures de marche, nous arrivons au bord de la Faxafit. La situation se présente sous un aspect très peu favorable. Les eaux sont hautes par suite de la fonte des neiges et de l' heure avancée de l' après. Une grande partie des sables de la rivière a été submergée; entre les îles marécageuses passent des courants jaunâtres et impétueux. Ils doivent avoir creusé des rigoles sournoises dans le fond boueux. Ce sera donc encore pire que nous ne l' avions prévu.

Du haut d' une colline nous embrassons du regard la Tungnaâ. A une demi-heure en amont de nous elle forme un bassin large de deux kilomètres. Arrivés à la rive sud du bassin nous tiendrons encore une fois conseil. La plaine qui nous sépare de ce bassin est traversée par la Faxaâ, qui récolte dans les montagnes un nombre inaccoutumé d' affluents. Nous sommes obligés de la traverser en pataugeant pieds nus dans l' eau. Les îlots sablonneux supportent notre poids. Une fois pourtant le pied que j' avance enfonce profondément; effrayé, je veux le retirer mais, par ce mouvement, j' enfonce encore plus profond avec l' autre pied. Jetant vivement mon sac dans la boue, je réussis à me libérer de la masse gluante. Si une aventure pareille a pu se produire dans un endroit inoffensif, Coupure de la carte de la partie méridionale d' Islande: Course moyenne de la Tungnaâ qu' est que ça va donner au milieu de la Tungnaâ? Il faudrait alors se débarrasser du sac en pleine eau pour ne pas enfoncer soi-même; le second n' osera ni se rapprocher, ni tirer sur la corde, de peur de s' enliser lui-même. Et si je tombe dans l' eau, mes mains ne s' agripperont qu' à une boue sans consistance.

A 16 heures nous sommes sur le promontoire, devant le large bassin, long de 4 km. D' après la carte, il devrait y avoir ici de larges bancs de sable, mais on n' en voit que fort peu en ce moment; ils font tache au milieu de la vaste nappe d' eau et nous font penser à des crocodiles aux aguets. Le courant principal, d' une teinte brunâtre, se trouve repoussé vers le milieu du fleuve par notre promontoire, et l' eau que nous dominons est assez calme. Je dévale les dix mètres de rampe de cendres pour tâter, sans charge tout d' abord, les deux premiers bancs de sable. Tous les deux, le gris et le foncé, font ressort sous mes pieds et inspirent confiance. Alors je crie, tout excité: « Ça va, allons-y. Fais vite. Repos sur l' autre rive! » Mais 600 m nous^éparent d' elle!

Le vent âpre et le froid sensible nous obligent à agir rapidement. Pantalon, chemise, camisole, bonnet de laine, courroie frontale, tout est arrimé et solidement fixé. En caleçons et souliers, nous nous encordons, enroulons le manteau de pluie autour du sac informe. Un bâton à la main, nous pataugeons dans la vaste étendue d' eau et traversons les premières îles de sablon instable en direction sud-ouest.

Nous approchons du premier bras important du fleuve. La corde tendue, je marche en plantant bien les pieds, tout droit, sondant hâtivement le fond avec mon bâton avant chaque pas. Ce fond est déjà creusé defigoles où l'on enfonce jusqu' aux hanches. La pluie a cessé. Si elle recommençait, nous ne la sentirions pas, tout comme je ne prends pas garde au vent et à l' eau glacée. Nous sommes Westufer Umkehr Schlicksand Tungnaâ possédés par la volonté tenace de forcer la Tungnaâ s' il y a une chance de le faire. Qu' une tempête violente descende du Vatnajökull, peu importe, pourvu que le fond offre un peu de " résistance. Nulle part, cependant, on ne voit dans le lit du fleuve la moindre trace de gravier ou de galets.

Les taches noirâtres de sable mouvant qui font suite émergent d' un pouce seulement et sont pareilles à du mortier. Le danger croît, c' est évident. Je n' arrive qu' avec peine à dégager les souliers que le limon semble aspirer. La marche en zigzags ne m' aide pas à sortir de ce magma détestable. Je reviens alors un peu en arrière et avance le long de l' île, là où le fond de sable m' inspire un peu plus confiance, avec de l' eau jusqu' aux mollets.

Puis vient un nouveau bras du fleuve, large comme la Reuss. Dans les fossés où le courant est plus fort l' eau m' atteint par moments la poitrine, puis le bâton indique que le terrain monte de nouveau.

Un rapide coup d' œil jeté en arrière montre que nous avons parcouru un tiers à peine du chemin. L' autre rive se dessine cependant, on distingue déjà des bosses rocheuses et des mousses. Mais notre malaise s' accroît encore lorsque nous atteignons les crêtes qui séparent les fossés. Le limon y cède à tel point que je fais des bonds effrayés tantôt en arrière, tantôt de côté. Plus d' une fois, mes deux jambes se trouvent prises et comme serrées par des griffes. Les flots menacent de me faire basculer, je chancelle dangereusement, le bâton s' enfonce comme dans de la ouate et ne peut me servir d' appui. Je tombe, essaie de saisir la pâte sablonneuse, et ne trouve pas d' appui. Rien qu' une bouillie de la consistance du gruau, où l' eau et le sable s' interpénétrent. M' appuyant sur le genou, je réussis enfin à me dégager, tandis que l' eau, brassée par mes efforts, prend une affreuse teinte de purin.

Une petite bande de sable, enduite elle aussi d' une bouillie perfide, nous fait dévier de la ligne droite pour nous repousser dans l' eau une fois encore. Puis nous traversons un nouveau bras du fleuve en décrivant un vaste arc de cercle vers le nord. Nous mettons à profit l' expérience que le chemin le plus court d' un banc de sable à l' autre réserve toujours des péripéties sérieuses. La dernière ceinture de limon est assez longue et entrecoupée de bourbiers peu sûrs, mais elle est transversale à la direction du fleuve et nous permet d' avancer jusqu' à 50 m environ de la rive occidentale. Jubilant déjà en mon for intérieur de ce succès, je patauge avec courage. L' ardeur et l' impatience aidant, j' oublie mes expériences et je suis cette fois-ci la ligne droite... Cela faillit nous être fatal. Tout d' abord je passe une série de bosses inoffensives, entre lesquelles j' enfonce toujours plus profond; le courant devenu ici extraordinairement fort risque déjà de me renverser. Soudain mon bâton cherche en vain un appui, il est tout simplement dévié par la violence du courant. Au même instant, le rebord du fossé s' effondre et je me sens emporté. Enfoncé jusqu' à la poitrine, je me retourne, saisis la corde, me tire, et mes genoux sentent de nouveau le fond. Mais le sac glisse sur ma hanche droite et le courant va m' entraîner vers le fond. Dans l' eau jusqu' au cou, je fais des sauts furibonds, ne sachant pas au premier abord comment me défendre. Le bâton enfonce dans la boue sablonneuse et ne sert plus à rien. Mais j' arrive à m' y appuyer en le posant à plat sur le fond. Cette manœuvre suffit à me faire retrouver l' équilibre, bien que l' eau passe alors par-dessus ma tête.

Echappé au danger imminent et n' ayant plus qu' à arracher mes chaussures de la vase pour rejoindre mon compagnon, je déclare furieux et les dents serrées: « Pas de nouvelle tentative. Il faut renoncer! » Un tel échec si près du but, voilà qui me désespère. Le bon sens conseille de renoncer. Mais le trajet du retour, par le froid et le vent, me fait horreur. Je soupèse fiévreusement une autre solution. Traverser à la nage - mais avec les sacs c' est exclu, et comme la corde est trop courte, nous ne pourrions plus les récupérer. Des sacs trempés, c' est la fin de notre expédition; des sacs abandonnés, ce l' est plus sûrement encore.

Sur ces entrefaites, et ma grande indignation, Alfred éclate de rire. Se réjouit-il par hasard de ma malencontreuse aventure? « Il n' y a pas à rire. Pense plutôt aux Islandais. Tu vois qu' ils onf eu raison! » Continuant à rigoler, il vient se planter derrière moi. « Qu' est qui te prend? », fais je, furieux. « Si tu pouvais seulement te voirrépond-il - Au-dessous de ton sac pendille une immense boule d' eau! » Je regarde entre mes jambes: le manteau de pluie s' est rempli d' eau, son poids l' a fait glisser jusqu' au niveau des flots et peu s' en est fallu que je le perde. Gonflé dur, il a un aspect si comique que nous oublions un instant la gravité de la situation. On verra plus tard si l' intérieur du sac est trempé. Pour le moment, je ne peux pas l' ôter et Alfred doit ouvrir le manteau protecteur pour en vider l' eau sale.

Acceptant de mauvaise grâce l' inévitable, je reprends les traces que nous avons marquées sur le chemin de l' aller. A mi-chemin de l' affreuse bouillie de sable, j' oblique vers le nord, en direction du bassin forme par le fleuve, mû par un sentiment de défi plus que d' espoir, uniquement pour faire quelque chose qui ne signifie pas tout à fait le retour. Contre toute attente, j' avance bien. J' éprouve de temps à autre la solidité du fond jaunâtre ou noir avec le bâton, obliquant progressivement en direction nord-ouest. Je me rapproche de plus en plus d' un bloc de pierre, le seul qui, aussi loin qu' embrasse le regard, sorte des flots. Il n' est qu' à 25 m du talus sauveur. Bien que les chaussures s' embourbent parfois dans le limon, le fond est en général solide. N' osant pas trop tendre vers le bloc, je dessine un arc de cercle régulier qui nous fera passer au nord de cette pierre.

En proie à une joie grandissante, je me lance vivement en avant; la corde est si tendue qu' Alfred soulève de vraies vagues de proue. Il me semble qu' au dernier moment la rive pourrait encore nous échapper. Encore des canaux, dans lesquels nous enfonçons jusqu' aux hanches, un trébuchement sur un bloc de tuf dissimulé qui me fait presque tomber, puis le terrain se redresse et je sors, tout écumant, des eaux de la Tungnaâ! Il est déjà 17 h. 30. Plus de trois quarts d' heure d' angoisse et de découragement dans un désert d' eau presque sans issue, en une fin de journée de fonte des neiges! Mais nous avons vaincu l' un des émissaires redoutés du glacier de Vatna, calotte de glace de 8000 km2.

A peine nos sacs sont-ils jetés bas que nous nous serrons la main, nous embrassant avec de bonnes tapes dans le dos. La voie vers la terre du nord est ouverte. Nous n' avons plus à flirter avec la Tungnaâ.

Après la traversée nous jouissons pleinement de l' un des plus beaux moments de notre vie. L' effort en valait la peine. Pleins d' entrain, nous sortons les vêtements des sacs - le mien est resté assez sec - vidons nos souliers de l' eau sale et les lavons aussi soigneusement que de la vaisselle. Pour ne pas prendre froid, nous différons la halte attendue avec tant d' impatience et sommes immédiatement prêts au départ. Vite encore deux photos de ce cours d' eau peu engageant. Elles montrent le sombre rideau de nuages, les chaînes de montagnes désertes du Tungnaârfjoll, dont la neige est déjà partie, les masses d' eau à l' éclat mat, quelques minces traits de sable mouvant et le bloc de pierre solitaire, abandonné dans le fleuve. Nous plantons bien en vue dans la pente le fidèle bâton, l' entourons de pierres et y glissons un billet disant que nous sommes arrivés jusqu' ici et allons au kofi Tjarnarkot. Ce sera un signe de vie de nous.

,A 18 heures, par les éboulis recouverts de mousse, nous remontons une crête arrondie que nous franchissons près d' une tour de basalte élancée, sentinelle solitaire veillant au-dessus de la vaste nappe d' eau de la Tungnaâ. Les pentes semées de mamelons de tuf forment des chaînes nues et sombres, aux contours adoucis. Là aussi le vent descendant des mamelons souffle avec rage et sèche en un clin d' œil nos caleçons qui flottent gaiement sur les sacs. Au sud, le ciel est strié de pluie, tandis qu' à l' ouest les nuages se dispersent, laissant filtrer un faisceau de rayons du soir sur le cours d' eau et les taches de sable mouvant.

La marche rapide et la descente au pas de course dans les pentes d' éboulis du col nous réchauffent bientôt. Sur le Skâlavatn des troupes de canards sauvages élèvent des protestations sur des tons étranges et deux cygnes chanteurs s' envolent, indignés; des hirondelles de mer décrivent des zigzags au-dessus du lac fouetté par le vent et des vagues écumantes déferlent sur le rivage; au sud-ouest, la tête neigeuse de la Hekla luit d' une blancheur mate, puis se cache de nouveau.

Après deux heures de marche, nous apercevons le kofi Tjarnarkot, construit selon une très vieille coutume en mottes de gazon, et envahi d' herbes touffues. A 20 h. 15 nous repoussons les blocs de lave qui retiennent la porte grinçante et pénétrons dans l' intérieur dépourvu de fenêtres. Nous n' y trouvons ni couchettes en bois, ni bancs, seulement deux places pour dormir, un plancher en terre battue, une caisse en guise de table et, sur un placard, des bouteilles vides couvertes de poussière. Mais pour nous, alpinistes, c' est tout de même le charme du chez soi: un paradis, après les aventures que nous avons vécues.Traduit par Nina Pfister-Alschwang )

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