A ski au Titlis

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À ski au Titlis.

Par R. DiHert.

Le Titlis est un but de course bien éloigné pour nous autres Romands. L' idée seule de pouvoir un jour m' y rendre ne m' était du reste jamais venue; pourtant je n' ignorais nullement la réputation de cette grandiose descente. Point n' est besoin d' être grand clerc pour se figurer la joie bien compréhensible qu' elle doit réserver aux skieurs; il suffit de jeter un coup d' œil sur la carte: en lisant les cotes 3242 pour le point culminant et 1765 pour le Trübsee, on voit que c' est une dénivellation de près de 1500 m. que les privilégiés pouvant se rendre en Suisse centrale, dans le beau pays d' Unterwald, ont le plaisir de parcourir sur leurs skis. Je ne me doutais nullement que j' allais bientôt me trouver au nombre de ces heureux.

Vendredi, mois d' avril, bise et beau temps, il n' en faut pas plus, ou plutôt tout est réuni pour faire de beaux projets. Furtivement je jette de temps à autre un regard vers le ciel intensément bleu et je me demande où nous pourrions bien aller demain pour profiter du beau week-end en perspective? Le téléphone sonne; il me ramène à la réalité, à mon travail! « Allo! oui, ici Genève »... la conversation se poursuit et c' est un peu surpris que j' apprends que je dois me trouver demain soir, samedi, à Engelberg. Précipitation... le but est tout trouvé; je consulte l' horaire et je me rends compte que j' ai juste le temps de nouer les deux bouts, c'est-à-dire: quitter Genève le samedi vers la fin de la matinée pour être à l' heure fixée à Engelberg; dimanche par le téléphérique je gagne le Trübsee, monte au Titlis et je réussis encore à rentrer le soir même au bord du Léman. Beau projet, trop rapide pourtant pour apprécier tous les beaux sites traversés, mais c' est bien là le signe de l' époque que nous vivons.

Le samedi vers 15 heures, disposant de quelques minutes, je déambule dans les rues de Lucerne en attendant le bateau qui doit me transporter jusqu' à Stansstad. C' est la première fois que j' emploie un tel moyen de transport pour une course à ski. Et, je puis le dire, la courte traversée sur les flots sombres du Lac des Quatre-Cantons n' est pas le moindre attrait de cette excursion. A Stansstad, le train attend les nombreux skieurs lucernois, qui s' échappent aussi de leur cité pour aller passer quelques heures de liberté dans la montagne revêtue encore de sa parure hivernale. Je suis mêlé à ces groupes joyeux et je me trouve un peu désorienté de ne point entendre l' argot de Genève.

Engelberg. Le ciel s' est couvert, le temps semble vouloir faire grise mine et ne permet plus d' escompter la belle journée promise il y a quelques heures encore.

Dimanche, je ne suis nullement surpris, lorsque, tandis que je me dirige vers le téléphérique, de gros nuages gonflés d' humidité se traînent aux flancs des montagnes d' alentour. Ensongeantà ma malchance, jedébarque au Trübsee. Je chausse immédiatement mes skis et par une longue montée de flanc, sur une neige raclée et dure, je monte tranquillement, dominé à ma gauche par le Laubersgrat. Plus haut, une bonne trace me conduit à la naissance du glacier entre le Rotegg et le Rotgrätli. La pente s' accentue sensiblement et oblige à plusieurs lacets. Combien je regrette que ce brouillard insidieux m' empêche d' admirer les lieux; la vue est vraiment restreinte. Mais il y a pourtant un certain charme, un brin de mystère, à monter ainsi vers l' in, à se demander: où suis-je au juste? Ce charme, ce mystère sont encore accentués par le fait de ma solitude, car je n' ai guère l' habitude de me trouver seul en montagne. Entendons-nous, lorsque je dis seul, je pense sans la compagnie d' un camarade. Car réellement seul je ne le suis pas, à chaque instant je rattrape des groupes, je m' arrête, soufflant quelques secondes, et j' admire, je plains aussi certains skieurs qui évoluent près de moi de façon plus ou moins aisée!

La déclivité du lieu qui pendant un certain temps a réclamé de sérieux efforts diminue enfin. Un vent aigre souffle et me fouette le visage, il m' oblige à renoncer à m' arrêter pour l' instant. Je jette néanmoins un coup d' œil sur la carte afin de situer un peu ma position; je m' estime dans les environs de 2800 m.; il me reste donc encore 400 m. à gravir, c' est peu, mais c' est beaucoup tout de même, lorsque neige et brouillard ne font qu' un, qu' aucun point de repère ne permet de mesurer la progression. J' espère néanmoins que le vent qui se fait toujours plus assidu déchirera finalement ce rideau opaque. Je n' en demande pas beaucoup, un peu seulement afin de pouvoir profiter de la descente. La trace profonde jusqu' alors s' efface et je trouve de la neige dure; celui qui est habitué à la montagne n' ignore pas que cela indique soit l' approche d' un sommet, soit celle d' une crête, et c' est bien sur une crête que je parviens; je la suis en direction du nord-est. Près d' une grosse soufflure je dépose mes skis et gravis à pied les derniers mètres, qui me séparent du point culminant. Il fait frais; je m' assieds sous le signal et tire quelques vivres de mon sac. J' attends encore quelques instants, espérant toujours entrevoir enfin un coin de l' immense panorama qui doit s' étaler là devant moi. C' est bien ce qui se produit, par bribes, comme pour se faire désirer: j' aperçois d' abord un gouffre profond, un fond de vallée, et enfin des montagnes, toutes blanches; elles paraissent gigantesques ainsi drapées de voiles qui s' élèvent, se dissipent et se reforment au grè des vents. J' ai de la peine à m' orienter. Un touriste, solitaire lui aussi, s' approche et — comment a-t-il deviné que j' étais un Welscheen français, un bon français fédéral, il a l' amabilité de me donner divers renseignements et de mettre un nom aux vallées à peine entrevues, aux sommets qui disparaissent de nouveau dans la grisaille.

Il fait froid, le temps trop court dont je dispose m' oblige à me décider à descendre. J' arrache mes peaux, chausse mes skis et en longs dérapages latéraux, sans trop m' éloigner de la trace, je glisse vers la vallée. Plus bas je sors du brouillard; il fait clair, la neige est très maniable, quelle joie! je vire, je « schuss », le terrain est idéal. Je parviens à la fin du glacier, l' in s' accentue et réclame plus de technique, je vire très vite, m' accroche, ou fais je ne sais quelle faute et me voilà brusquement la tête dans la neige! Comme je suis seul, cette chute me rappelle à la prudence, et je poursuis A SKI AU TITUS.

plus sagement le long de la large piste tracée par les nombreux skieurs venus se promener ici depuis l' hôtel.

Trübsee; au travers des nuages, moins denses maintenant, je peux encore une fois entrevoir cette splendide région, ces magnifiques champs de ski, soulignés ici et là par de sombres parois rocheuses. Je jette un dernier regard et vers 13 heures déjà, bien trop tôt à mon gré, je gagne le téléphérique. Le long voyage recommence... à minuit je suis enfin de retour à Genève, content d' avoir pu découvrir ce beau pays, où le nom de chaque vallée, de chaque village aussi, évoque une rude époque, la plus belle de notre histoire 1

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