A ski dans les Hautes Alpes françaises

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PAR GEORGES CURRAT

Avec 2 illustrations ( 37, 38 ) Ce jeudi 19 mai 1960, à 5 heures, huit membres de la section de la Gruyère du CAS prennent la route du sud, paraissant fuir la pluie torrentielle qui s' acharne sur le petit car. Cette tentative céleste d' intimidation demeure vaine; le ciel redevient serein comme pour nous confirmer que la route des « Deux Soleils » est devant nous.

Voici Grenoble et une première démarche à faire, qui consiste à remercier le secrétaire central du CAF régional pour les renseignements et conseils judicieux qu' il nous a donnés, permettant à notre chef de course Edouard Remy de dresser des plans avec toute la précision nécessaire. Cette démarche devient un vrai plaisir lorsque nous faisons connaissance de Maître Exertier, aussi sympathique que compétent. Le sourire significatif qui se dessine sous sa fine moustache à certains projets que nous lui soumettons laisse à penser qu' il y aura du « sport ».

Mais, nous sommes là, à 214 m au-dessus du niveau de la mer, et il faut songer à monter, ce soir encore, à 2572 m. En route donc, vers d' Oisans. Remontant le cours du Vénéon par St-Chris-tophe, nous quittons bientôt les grises usines pour admirer le merveilleux défilé de ruines perchées, de cascades et de glaciers, avec un enchantement renouvelé à chacun des nombreux virages qu' exé notre chauffeur Roger Pasquier. Un tunnel de neige, encore quelques ravins, et nous stoppons à La Bérarde.

Les chevaux-moteurs sont troqués contre les moteurs à soupe « made in Switzerland » et le long du Vénéon ( c' est toujours lui ), nous avançons jusqu' au Plan du Carrelet ( 2000 m ) où les premières pentes neigeuses nous permettent de chausser les lattes. 572 m encore à l' altimètre, sur quelque 3 km de distance, pour atteindre le refuge de La Pilatte, non sans saboter dans la neige fraîche, de quoi se faire les mollets et les poumons pour la suite du programme.

1 Carte du glacier d' Aletsch, feuille 3, au 1:10000. Service topographique fédéral. Voir Alpes, février 1961,p.21.

Le temps d' enfiler les sabots de caoutchouc et nous pouvons apprécier la propreté de notre « hôtel » tout récent. Pour être tout à fait franc, le bois conventionnel nous eût procure plus d' im de chaleur que les plaques de plastic humides qui recouvrent le sol; mais le souper et le coup de rouge du gardien M. Pierre Paquet ont tôt fait de réchauffer l' atmosphère.

En ce deuxième jour, sous un ciel nuageux, nous nous dirigeons par le Glacier de La Pilatte vers ce qui devrait être un col.

La pente se redresse progressivement et nous oblige bientôt à quitter les skis. Gaston Buchs cherche une voie, la neige poudreuse jusqu' au ventre; car il s' agit de contourner une langue rocheuse pour se diriger ensuite vers le point le plus bas sur notre gauche. Au prix d' un réel effort, deux équipes atteignent le Col du Sélé ( 3278 m ), l' une par une arête rocheuse et glacée, l' autre par une corniche en surplomb. Le vent qui nous accueille n' a rien d' une brise marine. « Très peu de branches pour s' accrocher », déclare Felix Dupasquier qui a toujours le mot de la fin.

Nous retrouvons le calme quelques minutes plus tard lorsque, sur l' autre versant, nous avons trace une trentaine de lacets sur le Glacier du Sélé. A propos de Sélé, où est donc le refuge de ce nom qui figure sur les cartes à l' altitude 2699? Malgré la visiblité excellente, nous le cherchons en vain sur la rive gauche du glacier. Avis aux amateurs de nuits à la « Belle Etoile ».

A l' altitude de 1500 m, que nous avons atteinte en même temps que la limite de la neige, les marmottes se dressent, partagées entre la curiosité et la crainte, pour saluer ces visiteurs inattendus, ce qui permet à notre secrétaire-photographe Ernest Esseiva de tenter un téléobjectif peu ordinaire.

A Ale Froide, minuscule station d' été encore inhabitée en cette avant-saison, seuls les sifflements des marmottes donnent signe de vie jusqu' au moment où apparaît M. Giraud, qui nous ravitaille et nous héberge pour la nuit après une soirée passée à entendre ses récits en un français fortement teinté d' accent méridional, ce qui ne gâte rien.

Samedi, 21 mai, nous nous faufilons à travers les mélèzes jonchant la vallée, traversons Cézane où quelques toits en partie effondrés émergent de la neige tombée en quantité exceptionnelle cette année, grimpons un banc rocheux et traversons le Glacier Blanc de gauche à droite pour arriver vers midi au refuge de même nom ( 2500 m ). Le temps très variable nous oblige à remettre au lendemain la suite des opérations. Par contre, il nous permet d' assister de notre Belvédère au concert ininterrompu des avalanches descendant les couloirs du Pelvoux, et même à une chute de séracs, là, juste en face du refuge.

Dimanche, les conditions météorologiques s' améliorant en cours de journée, nous nous bornons à une reconnaissance au Col des Ecrins. Délestés de toute charge, nous dégustons au retour la descente du Glacier Blanc sur les % de sa longueur, soit 4,5 km.

Nouvelle nuit au refuge, garde par M. Engilberge, qui nous prouve une fois de plus que ce pays est très beau, mais aussi très bien habité.

Lundi 23, chacun ressent une intense satisfaction, car nous avons décidé pour aujourd'hui l' ascension des Ecrins que nous avons aperçus hier dans toute leur splendeur. Nous marchons depuis deux heures et, tandis que les rochers verticaux qui nous environnent sont encore plongés dans la pénombre, notre objectif est déjà entièrement embrasé. Cette masse enneigée n' est pas sans nous rappeler le Grand Combin, qu' une partie d' entre nous a mis à son actif cette année également. Le soleil nous tient fidèle compagnie dès que nous atteignons le pied même du massif, car pendant cette journée comme celles qui vont suivre, aucun nuage ne voilera plus le ciel du Dauphiné.

Succédant à Pompon, Joseph Allemann, pipe en tête, ouvre maintenant la piste dans 30 cm de poudreuse. Au rythme des skis grignotant l' altitude, nous voici arrivés à la rimaie qui, normalement, doit être contournée par la brèche Lory. Comme elle ne paraît pas infranchissable, nous lais- sons là sacs et skis puis, en crampons, attaquons de face la dernière pente très raide qui nous amène à l' arête de la bien nommée Barre des Ecrins ( 4102 m ).

Revenant sur nos pas, nous faisons une visite au Dôme de Neige des Ecrins, plus hospitalier, qui nous permet de nous livrer à la contemplation du cirque magnifique qui nous entoure, allant des Alpes suisses aux Alpes italiennes. La descente dans une neige merveilleuse ( ce qui est plutôt rare, nous dit-on ) est de celles qui font oublier tous les coups durs, les passages à vide et autres inconvénients du métier.

A en juger par le certificat peu favorable délivré par nos informateurs, nous nous attendions à trouver pour cette nuit un confort un peu semblable à celui des anciens Grands Mulets. Mais, sans être de prime jeunesse, le refuge Ernest Carron ( 3170 m ) n' est pas si mal que ça. Disons que dans le bain de soleil de cet après-midi, il est un peu avantagé. Quoi qu' il en soit, Alfred Préel, quartier-maître et maître-queux secondé par Nestor, a tôt fait de nous convaincre de son art culinaire et, par son souper aux chandelles, de nous confirmer qu' il fait bon chez nous. Il a fallu naturellement recourir aux bouteilles de gaz du sac, car le bois fait défaut comme partout dans les cabanes de la région. C' est la conséquence inévitable d' abus. Un gardien déclarait entre autres que ses tabourets avaient été utilisés comme bois de chauffage. On peut imaginer si le prix du combustible a été verse à la tirelire.

Mardi 24. Il y a du boulot sur la planche aujourd'hui! Ce sont d' abord les crampons que l'on chausse pour ainsi dire au saut du lit pour sortir au Col Emile Pic ( 3490 m ).

La descente sur le Glacier des Agneaux ne pèche pas par monotonie. C' est une succession d' ordre: « Enlevez les crampons! Mettez les crampons! Enlevez les crampons! » qui nous rappelle le service militaire. Mais ces opérations sont rendues nécessaires par une configuration du terrain ( si l'on peut dire ) touchant et dépassant tour à tour la limite du skiable. Preuve à l' appui!

Notre arrivée intempestive sur des rochers herbeux, à la jonction des glaciers a pour effet de déranger une troupe de chamois aux heures du petit déjeuner. Parvenus sur le Glacier de la Plate des Agneaux ( 2310 m ), nous allons le remonter dans toute sa longueur, environ 4 km, puis attaquer en une sorte de course contre la montre le Col de la Casse Déserte ( 3484 m ). Notre documentation mentionne en effet qu' il doit être passé avant 11 heures à cause du danger d' avalanches.

Le soleil nous passe à la broche sur cette pente qui atteint au maximum. Ouf! Personne ne se plaindra que la dernière marche d' escalier dans une neige déjà profonde soit enfin franchie.

La récupération, à l' instar des automotrices électriques, se fait dans la descente. Au bas du Glacier de la Grande Ruine que nous venons de dévaler, encordés pour le passage des séracs, nous nous jetons sur les filets d' eau qui brillent sur le rocher. Cette belle soif étanchée, nous nous souvenons qu' il y a environ dix heures que nous sommes en route sans nous être encore occupés d' un certain saucisson et d' un certain foie gras du fond du sac. Cette omission réparée, nous parvenons au refuge de Châtelleret ( 2225 m ). Blotti au centre de la vallée, par opposition à ses confrères qui se hissent régulièrement sur un promontoire pour se faire désirer, Châtelleret est le plus moderne en son genre de toute la région: lino partout, bois vernis, tables couvertes de formica, etc.

Le gardien, M. Robert Richard, est d' une amabilité telle que le lendemain, mercredi, après avoir fait une excursion matinale à la Brèche de la Meije ( 3357 m ), c' est à regret que nous le quittons pour suivre le torrent des Etançons vers la vallée. Le sentier qui nous ramène au printemps quitté depuis sept jours est pittoresque à souhait, bordé d' anémones velues, de soldanelles, de gentianes printanières et de silènes violacés.

Et voici La Bérarde. La boucle est fermée, C' est la grande lessive dans le torrent et, brillants comme des sous neufs, nous entamons le retour vers la Suisse en faisant un crochet par Beaurepaire où nous répondons à une invitation de M. et Mme Affentauschegg-Guigoz.

5 Les Alpes - 1961 - Die Alpen65 Traduire en mots le plaisir que nous avons eu à cette réception dépasse mes possibilités. Imaginez-vous en pleine campagne de l' Isère, dans un grand jardin ombrageux, soudain en face d' un chalet suisse. A l' entrée, une grande et authentique « sonnaille » de Gruyère qu' un maître de céans infiniment sympathique agite en nous lançant en patois une boutade de son cru.

Ajoutez à cela une agape servie par notre charmante hôtesse avec une simplicité qui achève de nous mettre à l' aise. Notre plaisir est immense d' être reçus de si grand cœur, et pour quelques-uns de nous de retrouver le François de leur jeunesse. Nos hôtes, profondément attachés à la Gruyère natale, ressentent visiblement une certaine émotion lorsque notre ami Pompon entonne ses chansons reprises en chœur. Qu' ils veuillent trouver ici l' expression de notre vive reconnaissance, tant pour les informations qu' ils ont recueillies et nous ont transmises en vue de l' organisation de cette course merveilleuse, que pour la façon inoubliable dont ils en ont marqué la fin.

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