Adieu à Guido Rey

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PAR ED. WYSS-DUNANT

Avec 1 illustration ( 158 ) Vingt-quatre années se sont écoulées depuis lors, et le souvenir est resté aussi vivant que s' il datait d' hier.

J' entends toujours l' intonation de cette voix chantante avec son accent si charmant; je vois encore la lumière de ces yeux d' un bleu si clair, si plein d' humanité, ainsi que les gestes mesurés et précis de cet homme cher à tous les montagnards.

J' avais été le voir en août 1933, après avoir été prévenu à Zermatt que sa vie était menacée. Je m' attendais à le trouver très affaibli, mais j' eus la surprise d' être en face d' un homme à l' esprit très clair et dont la constitution physique était fort peu marquée par le crépuscule de la vie.

Dans son ravissant chalet du Breuil, Guido Rey me reçut avec la bienveillance qui lui était si particulière, créant un contact immédiat. La conversation en était étonnamment facilitée.

Avec Guido Rey, point d' entrée en matière; on le trouvait comme si on l' avait toujours connu.

Il est vrai que ses œuvres littéraires devenues classiques ( Le Mont Cervin, Récits et Impressions d' Alpinisme, Alpinisme Acrobatique, Dardel édit., Alpinismo à quattro mani, Famiglia alpinistica ) étaient présentes à la mémoire de ceux qui le visitaient et que, de ce fait, le contact spirituel avait déjà été établi avec lui. Il discernait cela immédiatement.

Guido Rey aimait à parler de l' époque héroïque de l' alpinisme, quand l' homme luttait loyalement avec de faibles moyens techniques contre des obstacles qui apparaissaient alors disproportionnés et imposaient un singulier respect de la montagne. C' était à la fin du siècle dernier.

Il est inutile de donner ici le détail des ascensions de Guido Rey. Elles sont connues. Je ne relèverai que la conquête de « sa » Pointe Blanche, sur l' arête de la Dent d' Hérens ( 17 août 1898, avec Jean-Baptiste Perruquet ) et ses tentatives à l' arête de Furggen, qu' il consigna sous le titre di' Echec au Cervin. Un échec dont il était fier et dont il se réjouissait secrètement. La montagne, c' était sa poésie, alors que sa vie d' industriel n' était que prose, aimait-il à dire.

... Tout en parlant, Guido Rey laissait son regard se porter, comme pour les caresser, sur l' arête de Furggen et celle de la Dent d' Hérens, dont la Pointe Blanche se dresse comme une canine illustrée par Samivel dans un dessin que Guido Rey avait fixé au mur.

- N' est pas la Pointe Blanche? dit-il en me présentant le dessin. Puis il ajouta: Une Pointe Blanche dans un rêve...

- Un rêve que Dante a parfaitement saisi: Il y a des choses que celui qui descend de là-haut ne sait pas redire, n' est pas? ajoutai-je.

Guido Rey eut un sourire d' aquiescement.

On sentait cependant chez lui un certain malaise devant la technique triomphante de l' alpinisme moderne. Il l' accueillait, me semblait-il, plus avec résignation qu' avec admiration, sans pour autant manifester qu' il désapprouvait. La naissance du téléphérique, par contre, était pour lui plus qu' une crainte, c' était presque une obsession. Il y voyait un acte sacrilège rompant le magnifique isolement des montagnes, amenant à leur pied non pas des initiés, mais des profanes, non pas des fidèles, mais des mécréants, et il souhaitait ardemment quitter ce monde avant que le premier téléphérique eût été construit.

On sait que ce vœu fut exaucé.

Un autre le fut également. Il m' en parla à mots couverts. Lui qui avait su écrire dans un style si parfait, il espérait une nouvelle forme littéraire. Il croyait connaître un jeune écrivain alpiniste italien qui saurait exalter encore le Cervin. En lisant plus tard le livre de Mazotti Dernières victoires au Cervin ( 1934 ), je crus comprendre que c' était là l' œuvre que Guido Rey avait espérée.

Tandis que nous parlions du Cervin, Guido Rey dessina avec un coup de crayon très sûr la silhouette de l' arête italienne. Il avait tout de suite compris qu' après avoir traverse le Col du Théodule à l' aller, je n' avais pas envie de le retraverser au retour. Il ne discuta pas un seul instant mon projet de revenir solitaire par le Cervin. Il n' esquissa pas la formule du « soyez prudent », mais il me présenta son croquis et ajouta: « Quand vous serez sur l' échelle de cordes, regardez vers mon chalet, je vous dirai adieu. » Par quel moyen pensais-je?

Devant mon regard surpris il fit jouer la vitre qui renvoya un éclair de lumière.

Ce que fut ma traversée du Cervin? Un souvenir aussi inoubliable que celui de l' homme que j' avais rencontré. Dans la nuit, à Oriondaz, un orage me fit craindre un changement de temps. A 3 heures, tout était enveloppé de brouillards. Mais à 4 heures, peu à peu, ces nuées se déchirèrent. Elles s' élevèrent par paquets, puis s' effilochèrent et fondirent dans l' espace froid du Cervin au fur et mesure que je montais dans ce décor wagnérien.

A partir de la cabane Luigi Amadeo de Savoie le ciel souriait, comme m' avaient souri les beaux yeux de Guido Rey. Au Linceul je rattrapai une caravane italienne de quatre alpinistes: « Ohé! vous êtes seul? encordez-vous avec nous. » Je remerciai ces bons camarades. Non, je préférais continuer seul.

- D' où êtes-vous? me cria une voix.

- De Genève.

- Ah! du Salève?... Dans ce cas, continuez!

En effet, je continuai mon rêve sur la Crête de Coq, sur la Cravate, le Pic Tyndall, jusqu' au surplomb où pend l' échelle de cordes. Le vent s' était levé et la balançait dans l' espace. Je m' en saisis et, parvenu à mi-hauteur, je dénouai mon foulard et l' agitai. Droit au-dessous reposait la vallée de Guido Rey, dans une somptuosité estivale merveilleuse...

Je regardais en bas, je regardais encore, et vis scintiller soudain une lumière: Guido Rey m' en son dernier adieu, un éclat de lumière qui symbolisait l' homme et son œuvre: « La montagne est ma poésie. » Je ne devais plus le revoir. Guido Rey s' éteignit en 1934, peu avant que le téléphérique tant redouté fût construit. Mais nous qui avons eu la faveur de le connaître ou de le lire, nous n' avons pas oublié ses belles paroles:

« J' ai cru et crois encore la lutte avec l' Alpe utile comme le travail, noble comme un art, belle comme une foi. »

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