Aiguille d'Argentière (arête nord-est)

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Avec 1 illustration ( n° 130 ) et 1 croquisPar René DiHert

( 13 août 1944 ) Samedi... nous partons, je suis heureux, plus que de coutume peut-être. Est-ce à cause de l' atmosphère étonnamment limpide qui fait présager une belle journée? Est-ce parce que le but que nous nous sommes fixé est l' une des premières grandes cimes que j' aie gravie? Non, la joie que j' éprouve est douce, mêlée de mélancolie; nous allons à l' Aiguille d' Argentière d' où nous pourrons admirer de très près le massif du Mont Blanc, ce massif un peu nôtre et dont nous avons la nostalgie. Tant de souvenirs nous attachent à la Haute Chaîne que cette joie est légitime. Qu' importe le long voyage de Genève à Martigny; qu' importe la rude montée à bicyclette jusqu' à Praz-de-Fort. Nous ne sommes plus au temps heureux de l' essence à quelques centimes le litre, même plus à l' époque où nos P. T. T. songeaient encore à ceux qui travaillent durant la semaine. Oui, de Martigny, nous enfourchons nos vélos, et courageusement nous nous mettons en route. Il fait très chaud. Orsières... Praz-de-Fort... nous laissons ici nos légères machines et poursuivons vers la cabane de Saleinaz. Dans la forêt de Frumion nous rencontrons le chevrier; il rentre au village. Après notre bonjour, il nous dit que le pont qui franchit la Reuse de Saleinaz avait été emporté, mais qu' il vient d' être reconstruit. Quelle chance: le torrent est très gros, l' eau bouillonne et file avec fracas vers la vallée; en effet, nous aurions eu de la peine à le traverser.

La soirée est belle; lentement la nuit descend, l' ombre gagne les vallons tandis que les sommets brillent encore d' un dernier éclat. Reine du cirque de Saleinaz, l' Aiguille d' Argentière s' impose à notre regard. C' est une belle montagne, et nous comprenons qu' elle ait attiré un Whymper. Toutes ses faces, toutes ses crêtes ont été parcourues. Pourtant, bien que nos renseignements se bornent aux guides Kurz et Vallot, nous n' avons trouvé aucune mention du parcours intégral de l' arête nord-est qui s' enfonce profondément dans le glacier de Saleinaz. Le couloir Barbey s' ouvre à gauche de l' arête, dans son flanc est, et l' atteint vers le milieu. Un autre itinéraire ( L. Spiro, Die Alpen - 1944 - Les Alpes32 K. F. Neyer et C. Hermann, 1904 ) emprunte la rive gauche d' un couloir parallèle à celui suivi par Albert Barbey en 1884. Nous ignorons donc si une caravane a déjà réussi à forcer le puissant bastion rocheux qui précède la crête séparant les faces nord et est. Au fond, cela nous est parfaitement égal; demain nous essayerons de parcourir l' arête dès sa naissance, car à notre avis c' est un itinéraire logique et élégant.

A 22 heures, dans la cabane, enroulés dans nos couvertures, nous sombrons bien vite dans un profond sommeil; si profond qu' à notre réveil l' heure du départ est déjà passée.Vite nous déjeunons, et à 4 heures, timidement éclairés par un dernier quartier de lune, nous suivons vivement le sentier et les moraines vers le glacier.

Un long détour à droite est nécessaire pour franchir une barre de séracs qui empêche l' approche directe de notre montagne. Devant nous l' arête nord-est prend fière allure et nous ne regrettons pas d' en avoir fait le but de notre course et de lui consacrer ce beau dimanche, l' un des rares de cet été.

De grandes crevasses nous obligent à de nombreux détours. Nous parvenons pourtant sans trop de peine à la base de l' éperon. Vu d' ici, il se présente sous la forme d' une vaste paroi coupée par un couloir que notre première intention était de gravir. Mais choisir un itinéraire sur une photographie ou sur le terrain sont deux choses très différentes. Le couloir ne semble pas présenter de très grosses difficultés, mais un danger permanent y règne, les pierres le suivent fréquemment et viennent s' abattre sourdement sur la neige dure du glacier; d' autre part, la roche est de mauvaise qualité. Par contre, sa rive droite est constituée par une belle muraille grise de granit compact. Par ces dalles et ces fissures nous allons essayer de nous frayer un chemin vers la cime.

Court arrêt. Nous soufflons, vérifions les nœuds de la corde. A 6 h. 30, nous franchissons un fragile pont de glace qui nous permet d' attaquer. Plusieurs possibilités nous sont offertes. Montant directement par une succession de rainures, nous appuyons vers l' est. La paroi devient verticale; une cheminée est franchie, mais elle ne mène à rien. A gauche, nous pourrions éventuellement nous échapper par une plaque inclinée, mais sera-t-il ensuite possible de poursuivre? Marullaz propose de redescendre quelques mètres et de traverser plus bas. La manœuvre n' est pas compliquée, la sortie de la cheminée est néanmoins délicate et s' effectue par un pendule à l' aide de la corde. Parvenus sur une plateforme, l' escalade est moins difficile. Nous traversons vers une profonde rigole dont le fond est encombré de terre; par suite du manque de neige, cette masse incohérente se met en mouvement dès que nous essayons de l' utilisier pour progresser. Du reste, la rigole est barrée par des blocs qui s' avancent dangereusement au-dessus de nos têtes. Obligés de les surmonter pour poursuivre, il est tout indiqué de quitter ce couloir et de reprendre l' escalade sur sa rive gauche. Une haute paroi domine et nous repousse vers le canal; en surmontant le mur de sa rive droite, c' est la sortie de cette zone dangereuse. De nouveau l' escalade devient plaisante, les plaques raides que nous surmontons sont munies de petites prises et recouvertes d' un lichen glissant nécessitant une continuelle vigilance.

AIGUILLE D' ARGENTIÈRE Enfin nous voici sur la crête; à droite, elle domine le couloir nord du bastion, à gauche, sa paroi tombe sur le petit glacier enserré entre les arêtes nord-est et sud-est, cette dernière couronnée par Flèche Rousse. Toutes ces parois de glace et de roche sont maintenant illuminées par le soleil, nous pensons qu' une halte n' est pas superflue; en reprenant des forces, nous pourrons contempler ce monde bouleversé.

Déchiquetée et de fière allure, l' arête des Clochers de Planereuse jusqu' aux Darreys se découpe sur les brouillards roulant dans le Val Ferret. Plus loin, toutes les Pennines, diffuses et discrètes, s' estompent dans l' azur, dominées par les masses imposantes du Weisshorn et de la Dent Blanche.

Signe des temps; un sourd grondement nous parvient. Presque immédiatement surgissent, rapides, quatre appareils: ils filent vers le sud. Nous Aiguille d' Argentière, versant de Saleinaz Itinéraire, 13 août 1944 1 Sommet 2 Face est 3 Face nord 4 Col du Chardonnet 5 Glacier de Saleinaz pensons que les pilotes suisses s' aventurent bien près de notre frontière méridionale, mais les grands oiseaux poursuivent au delà et bientôt disparaissent. Dans la plaine, le lugubre chant des sirènes a donné l' alerte.

Départ. Après plusieurs longueurs de corde, nous parvenons au sommet d' un gendarme; au bout du bastion et au début de la crête nord-est. Une courte descente de quelques mètres nous permet d' atteindre son élégante échine glacée. Nous la suivons aisément. A la neige succède le rocher, nous suivons le fil de l' arête en contournant les obstacles importants par le versant oriental. A bonne allure, nous arrivons au point où les rochers disparaissent dans les neiges de la coupole sommitale. La pente est dégarnie; vite nos crampons. Cette dernière partie de l' ascension est d' une grande beauté; à elle seule elle compense les peines et les moments désagréables inévitables. Nous nous élevons en contrebas de la crête et évitons un sérac imposant; nous devons ensuite emprunter le versant nord. Il fait froid, la neige est restée poudreuse. La grande face septentrionale de l' Aiguille d' Argentière fuit à nos pieds, elle est belle, toute blanche, immaculée. A notre mémoire jaillissent, précises, les heures déjà lointaines que nous lui avions consacrées, heures magnifiques, impressions impérissables. Mais ne l' oublions pas, notre but n' est pas encore atteint; continuons jusqu' au sommet.

Quelle joie alors de voir tout à coup ce monde de cimes surgir; le grand massif s' étale devant nous; très loin le Mont Blanc, puis les Aiguilles, les Jorasses, enfin la crête déchiquetée de la Verte, des Droites et des Courtes. A nos pieds la symétrie harmonieuse du glacier d' Argentière. A toutes ces cimes, des souvenirs nous attachent, souvenirs de jeunesse, souvenirs de nos plus rudes escalades. Longtemps nous voudrions les contempler, graver en notre mémoire leurs lignes hardies. Combien de temps devrons-nous encore attendre pour retourner vers ces montagnes prestigieuses, vers ces vallées verdoyantes, vers cette Savoie dont le charme nous a conquis? Inlassablement notre regard vole d' une pointe à un dôme, d' un col à une cabane, d' un village à un glacier; tout ici nous est si familier qu' en quittant l' Aiguille d' Argen une profonde tristesse nous envahit. Mais l' espoir luit pourtant et, en disant « au revoir », nous pensons « à bientôt ».

A 20 heures, après une fastidieuse descente, c' est l' arrivée à Praz-de-Fort; sur la route cahoteuse d' abord, puis sur le macadam, la facile descente à bicyclette. En pensée nous sommes encore là-haut et revivons dans ses moindres détails cette journée, ce pèlerinage au massif du Mont Blanc.

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