Aiguille du Chardonnet, face N.

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Avec 1 illustration ( 107Par J. Bianchi

2 heures du matin. Refermant sur nous la porte de la cabane, mon camarade G. Gros et moi entrons dans la nuit froide, merveilleusement étoilée. Un souffle glacé me fait frissonner. Mais est-ce seulement le froid qui cause ce frisson, ou bien aussi un sentiment de crainte instinctif qui m' oppresse tout à coup. Car jamais la montagne ne paraît aussi formidable, plus hostile que lorsqu' elle sommeille, tapie dans l' obscurité qu' éclaire faiblement la lueur clignotante des étoiles. Les parois de granit fauve, que le soleil dore pendant le jour, se dressent dans l' ombre, farouches, leurs couloirs glacés et les plaques de neige se dessinent, livides, sur la masse sombre. Et là-bas, derrière le col, la face que nous convoitons, une étoile posée comme un ver luisant sur son sommet... Seul le crissement de la neige sous nos pas trouble le silence énorme presqu' irréel. Rien, pas la moindre goutte d' eau, pas un caillou, ni même un craquement du glacier ne parvient à nos oreilles. Le vent même, qui souffle à travers le col, passe en silence dans l' éther glacé... A l' heure où les « doigts roses de l' aurore » écartent les voiles de la nuit, nous sommes au pied de la face. Dieu qu' elle est belle!... Dressée au-dessus du désert de neige qu' elle domine, ses formes altières se découpent, noires et blanches, sur l' indigo d' un ciel sans nuage. Mes yeux ne peuvent s' en détacher, alors qu' en compagnie d' une autre cordée qui nous a rejoints, nous faisons les derniers préparatifs. Mon regard suit la courbe élégante de la fine crête neigeuse qui relie, telle un fil d' argent, la première falaise rocheuse à la paroi que nous devrons escalader. Je cherche, à travers les couloirs enneigés qui séparent les dalles brunes, l' itinéraire à suivre. Et cette muraille glacée qui monte d' un seul élan des rochers au sommet, rosissante déjà aux premières lueurs du jour, comment sera-t-elle? Neige ou glace? Il n' est que d' y monter pour savoir... Le froid très vif nous fait grelotter. En hâte nous grignotons quelques biscuits, buvons un peu d' ovomaltine chaude, et en route!... A peine avons-nous parcouru une cinquantaine de mètres, que déjà la malchance fait son apparition. Avec une exclamation de dépit mon camarade s' aperçoit que la moitié d' un de ses crampons est restée dans la neige. Le mal semble irrémédiable. En effet la tige de fer qui joint la partie avant à celle d' arrière s' est brisée net. Toutefois, à l' aide d' une courroie et force ficelles, nous arrivons à raccommoder cela plus ou moins solidement. Sur les traces de la cordée qui nous précède, nous nous faufilons à travers les séracs qui barrent le chemin direct vers l' arête neigeuse. Mais nous voyons bientôt nos prédécesseurs revenir sur leurs pas. La montagne a révélé ses premières défenses qui interdisent, sous la forme de crevasses et de murs de glace infranchissables, l' accès de l' arête. Il faut tourner l' obstacle en utilisant la grande pente de glace qui descend à gauche du sommet. La rimaye, à peine marquée, n' offre aucune difficulté. Longeant en montant sa lèvre supérieure, nous nous dirigeons vers une petite vire traversant le mur de glace qui la domine. Là, second coup du sort, un de mes crampons se détache et glisse gentiment en direction de la crevasse. Heureusement que mon camarade peut l' attraper avant qu' il ne disparaisse. Il me faut alors le remettre dans une position fort incommode et sous une avalanche de débris de glace que d' en haut l'on nous envoie sans parcimonie. L' opération terminée, nous remontons à notre tour le mur de glace. J' agrandis quelque peu les marches ( III ) de nos prédécesseurs qui semblent être assez audacieux et marchent très fort. Lorsque nous traversons en cramponnant la pente de glace, ils sont déjà dans le grand couloir qui descend entre les deux tranches glaciaires coupant la face. De notre côté, nous préférons par une marche de flanc rejoindre l' arête Migot qui se profile sur notre droite, juste sous l' aplomb du sommet.

L' arête de neige est en excellentes conditions. Mais bientôt elle se redresse pour aller finalement se perdre dans une pente de glace aboutissant aux rochers. Taillant des marches j' oblique à droite en direction de la paroi rocheuse. Un court moment d' arrêt pour enlever les crampons, et Gustave, prenant la tête, attaque les rochers. Au début la varappe n' est pas excessivement difficile et se révèle très attrayante par endroits. Du bon granit franc et solide. Il y a bien, par places, de la neige et de la glace, mais toujours nous pouvons éviter les passages ainsi caparaçonnés pour trouver du rocher sec. Quelques fissures nous amènent à de petites dalles où l' affaire commence à se corser. En effet ces gradins, insignifiants vus d' en bas, s' avèrent pas du tout faciles. Recouverts de glace, ils n' offrent pas grand' chose comme prises. Bientôt il faut pitonner pour l' assurage. L' ami Gustave, agile comme un chat, se glisse de dalles en dalles avec maestria. Je le suis tant bien que mal, accroché aux prises glacées lorsqu' il y en a; ou bien, dans le cas contraire, traversant par adhérence collé au rocher. Ce mauvais passage derrière nous, l' escalade continue, rendue très délicate par la glace qui encombre les fissures. Le marteau entre en jeu dégageant les prises... Un mauvais couloir est remonté. Nous sommes de plus en plus repoussés vers les séracs qui s' inclinent déjà, menaçants, au-dessus de nous. Mon camarade se porte sur la droite par une traversée très exposée et arrive au passage le plus scabreux de toute l' ascension: un étroit couloir de glace noire, resserré entre des dalles lisses. Trois lames de granit émergeant de la pente glacée permettent d' arriver jusqu' au milieu du couloir. De là plus rien que; la glace lisse et terriblement dure qui tapisse le passage se resserrant en cheminée. Bien assuré, mon compagnon part avec ardeur à l' attaque. En équilibre sur la lame supérieure il prépare le passage, taillant des encoches pour les mains et les pieds au-dessus du bombement que forme la glace à cet endroit. Suivant ses mouvements avec anxiété, je le vois s' élever cramponné à rien du tout, usant d' infinies précautions afin de ne point rompre son équilibre fort instable. La corde file doucement... les minutes qui s' écoulent me semblent des siècles. Enfin il se dresse avec un cri de soulagement sur le becquet dominant cette affreuse cheminée. A mon tour de monter. L' escalade de ce passage est vraiment très difficile; c' est sincèrement qu' arrivé en haut, je félicite mon camarade qui en est venu à bout avec une sûreté, une maîtrise remarquables.

Un moment de repos bien mérité, puis nous repartons en direction d' un couloir de glace montant entre les rochers et la barre des séracs. Utilisant d' abord les rochers bordant le couloir, nous sommes bientôt obligés de suivre franchement celui-ci. Remettre les crampons dans la position où nous sommes n' est pas une petite affaire. Surtout pour mon compagnon qui doit procéder au « rafistolage » des siens... Blotti dans une fente du rocher je le vois disparaître, taillant en hâte, car les séracs s' inclinent dangereusement sur nos têtes, au coude que forme le couloir. Je l' entends planter un piton d' assu, puis peu après pousser une exclamation de rage. Instinctivement je m' agrippe à un bloc et vois passer son piolet qui coule le long de la pente et bondit par-dessus les rochers... Décidément, le sort ne nous est pas favorable aujourd'hui. Récupérant le piton au passage, je rejoins mon brave camarade qui est, comme on peut l' imaginer, désolé de cet incident lequel peut avoir de sérieuses conséquences. Mais rien ne sert de se lamenter, mieux vaut prendre la chose du bon côté et continuer. Encore une ou deux longueurs de corde, et nous arrivons à la terrasse inclinée qui occupe une partie de la face au-dessus des séracs. La pente terminale semble être en de bonnes conditions, et la perspective rapproche le sommet. Aussi ne résistons-nous pas à l' envie de faire une longue halte sur cet agréable balcon, au-dessus du gouffre d' où nous venons d' émerger.

L' air est si pur, si léger, la vue si belle, le soleil si agréablement chaud, que ce n' est qu' à regret que nous repartons en direction de la rimaye qui barre l' accès de la pente supérieure. Là une nouvelle déception nous attend. Après avoir précautionneusement traversé un pont douteux, j' essaie de planter mon piolet au sommet du petit mur qui le domine. Impossible d' enfoncer le manche. La couche de neige qui recouvre la glace est épaisse de quelques centimètres tout au plus. Fondante, elle se trouve être une gêne plus qu' une aide, empêchant de cramponner là où la pente le permettrait. Le long d' une croupe neigeuse nous pouvons encore progresser sans tailler, usant d' un procédé singulier et peu orthodoxe. Je tasse avec les mains la neige fondante, façonnant ainsi de petites marches qui ne sont pas solides, solides... mais qui tiennent quand même et cela suffit. Puis la croupe va se perdre dans la paroi. Il faut alors empoigner le piolet par le manche et commencer la rude besogne de taille. Sans se soucier de la fatigue qui, à la longue, alourdit les AIGUILLE DU CHARDONNET, FACE NORD bras et noue les muscles, il faut frapper, frapper sans cesse. Sans relâche, le piolet s' élève et s' abaisse. L' acier flamboie au soleil, puis s' abat, faisant gicler la glace qui dégringole avec un bruit de verre brisé... Les marches succèdent aux marches. Les dizaines de marches s' ajoutent à d' autres dizaines pour former les centaines de degrés d' un escalier vertigineux... qui ne s' arrêtera qu' au sommet, là-haut. La glacé est mauvaise, granuleuse et pourrie en surface. De plus, vu l' état défectueux des crampons de mon camarade, je suis obligé de tailler des marches assez profondes. A ce taux-là nous n' avançons que lentement... L' esprit n' a pas de paru dans cette succession de mouvements réguliers et monotones. Tailler, se hisser d' une marche dans l' autre, puis recommencer. Et le cerveau semble se vider petit à petit, devient incapable de penser. D' ailleurs, à quoi bon penser. Ce qu' il faut, c' est tailler, tailler encore et toujours... Lentement, mais sans arrêt, nous montons. Les rochers qui nous dominaient tout à l' heure sont dépassés. Nous atteignons l' endroit où la pente se resserre en un couloir d' une extrême raideur. La victoire est proche, pas encore acquise pourtant. Car la pente se redresse sans cesse... De plus, voilà fort longtemps que nous sommes accrochés sur cette glissoire sans aucun assurage; de sorte que la glissade de l' un entraînerait fatalement la perte de l' autre. Cela crée un état de forte tension nerveuse, et la crampe guette les membres crispés sur des marches que l'on a tendance à faire toujours plus petites et espacées à mesure que l'on approche du but et que grandit la hâte d' en avoir enfin fini avec cette maudite pente... Plus que cinq mètres... Un long piton à glace s' enfonce sous les coups redoublés du marteau... Quelle raideur... Plus que trois, deux mètres... Une dernière marche et nous nous serrons la main, juste sous le sommet... Enfin!

Il n' est pas de mots pour traduire cette ivresse profonde qui submerge l' être tout entier, lorsqu' après des heures de lutte et d' extrême tension on peut enfin goûter une voluptueuse détente... De tels instants sont inoubliables et paient toutes les peines. Mais, hélas, ils sont aussi toujours trop courts. Il faut songer à la descente, la cabane est encore loin! De plus un petit vent aigre commence à souffler. Les longs poissons qui tout à l' heure traînaient dans le ciel se sont étendus. La glace des couloirs striant les farouches murailles qui nous font face a pris cette teinte sombre, caractéristique. Le mauvais temps est proche. Il pourrait devenir malsain de traîner plus longtemps. Aussi dégringolons-nous en vitesse, aussi vite que le permet le manque d' un piolet et d' une paire de crampons sur deux...

Mais qu' importe la longueur du retour, la corde raidie par le froid qui s' accroche partout, la pénible pataugée dans la neige lourde et la fatigue des membres fourbus. Nous avons eu la face que nous désirions, et rien, pas même la pluie fine et serrée ni les violentes rafales qui nous accueillent au col du Tour, ne peut troubler la sérénité qui nous emplit l' âme. C' est le cœur joyeux, enchantés de nôtre belle course, que nous filons vers la cabane hospitalière.

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