Albert Gos

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Par Egm. d' Arcis.

Musicien, peintre, poète aussi, Albert Gos est artiste dans l' âme. On n' a pas oublié qu' il commença de se distinguer dans le domaine de la musique et qu' à 22 ans il obtint le premier prix de violon au Conservatoire de Genève. Peu après, la peinture lui fut révélée, et il s' y consacra avec enthousiasme — comme il fait toutes choses — sans pour cela délaisser ni négliger la musique. Il travailla quelque temps sous la direction de Barthélémy Menn, puis, livré à lui-même, le voici qui s' affranchit de toute école, et, donnant libre cours à son tempérament, n' écoutant que sa propre inspiration, il se met à peindre la montagne dont les beautés lui ont été dévoilées au cours d' un service militaire à Thoune.

En 1873, son premier tableau, « Clair de lune dans la vallée de Lauterbrunnen », entre au musée de Lausanne. Peu de temps après, il est classé premier au concours Diday avec son « Printemps dans les Alpes », puis au Concours Calarne avec sa toile « Avalanche » 1 ). En 1876 et 1877, il expose au Salon de Paris où ses tableaux sont très remarqués. En 1880, son « Cervin, matinée d' été » remporte un franc succès à l' Académie Royale ( R. A. ) à Londres. Dès lors, le jeune peintre, marchant de succès en succès, expose un peu partout — en Europe, aux Etats-Unis, dans l' Amérique du Sud — les grands musées européens et américains acquièrent ses toiles, et son « Breithorn de Zermatt » est le premier paysage de haute montagne qui eut l' honneur d' être admis au Musée de Luxembourg. En 1925, répondant à une invitation du Brooklyn Museum, de New-York, il envoie de l' autre côté de l' Atlantique une importante collection de ses œuvres. Cette exposition remporte un grand succès, plusieurs musées des Etats-Unis font l' acquisition de quelques-uns de ses plus beaux tableaux, et, du même coup, les splendeurs des Alpes suisses sont révélées au public américain. Enfin, tout dernièrement, il assistait à l' ouverture, à Zurich, d' une exposition très complète de ses toiles.

L' œuvre d' Albert Gos est considérable et variée. Artiste sensible, aidé d' une technique sûre, il sait rendre avec éloquence la sévère beauté de la montagne qu' il comprend et qu' il aime avec passion. Tour à tour, son pinceau évoque la douceur des préalpes verdoyantes, la quiétude des lacs endormis auprès des neiges et des rochers, l' aridité des moraines, le tragique des vieux arbres déchiquetés par les ouragans, les rocs tourmentés que dore le soleil ou qu' assombrit l' orage, les étendues blanches et les gigantesques dômes de glace qui s' élancent dans l' azur. De cette nature sévère et gigantesque, il excelle à traduire la puissance comme la douceur; il est poète, car il dégage de ces sites parfois inhospitaliers le trait qui touche, qui émeut l' alpiniste, et il faut avoir couru la haute montagne en toute saison — en solitaire souvent — pour apprécier cette peinture où la vigueur du dessin se rehausse d' un coloris vif et harmonieux. Sa manière — qui est bien à lui — a évolué avec le temps, elle s' est affinée tout en se virilisant — si nous osons dire ainsi —, elle s' est dégagée de l' antique esclavage du détail pour en arriver à une expression plus vivante encore de la nature, à une ligne plus simple mais plus puissante aussi. Albert Gos a sans cesse cherché à perfectionner son art, à le rendre plus saisissant, plus compréhensible et plus émouvant aussi, sans toutefois sacrifier à la mode, au mauvais goût du jour: il a suivi le mouvement artistique moderne dont il n' a retenu que le meilleur.

A cet égard, son « Cervin, mer de brouillards » marque une époque dans sa carrière déjà si riche en belles œuvres. C' est, sauf erreur, l' un de ses tableaux les plus récents, et, à notre avis, c' est un d' œuvre. Il est très différent des précédents à cause, précisément, de l' influence de la peinture moderne que l'on y voit apparaître dans l' interprétation comme dans la technique. Toutefois, disons-le bien haut, Gos, en véritable artiste, en homme de goût, n' a retenu du moderne que ce qu' il offre de mieux: la simplicité des lignes et la vigueur du coloris où dominent les tons rosés et violacés. Loin de nous l' intention de faire de la critique d' art: il faudrait pour cela une omniscience que nous ne possédons heureusement pas: nous parlons en alpiniste qui aime ce qui est beau, ce qui est exprimé avec sincérité et avec poésie. C' est pourquoi ce tableau nous enchante. Il y a, dans ce Cervin, une force qui vous empoigne: légèrement rosi par le soleil qui, délicatement, effleure son échine formidable, la pyramide énorme, d' un bond audacieux, surgit de la ouate violacée des nuages dont est drapée sa base invisible. On dirait qu' il palpite, qu' il respire, ce Cervin dont la tête s' incline doucement dans le ciel pur, comme s' il se préparait au sommeil. Il nous transporte par son âpre vigueur, il nous charme par le mystère qui l' enveloppe, il nous fascine par sa sauvage beauté. Il y a, dans cette toile, une expression singulière de puissance qui s' allie avec une sensibilité exquise; il est vécu, ce Cervin, il est senti et représenté par un homme qui possède le sentiment très fin de la montagne, comme aussi le sens du pittoresque. C' est avec raison que l'on a surnommé Albert Gos « Le peintre du Cervin », car il a su rendre le caractère passionné de cette cime qui représente, aux yeux des alpinistes, la quintessence de la montagne. Il l' a traduite en de nombreuses toiles, tour à tour émouvantes et pleines de charme, tragiques parfois, mais toujours vraies, toujours poignantes. Pendant bien des saisons, infatigable, Gos arpenta les environs de Zermatt, tournant littéralement autour du Cervin pour en noter les attitudes si diverses, et fixer sur la toile les colorations parfois irréelles, semble-t-il, de ce monolithe qui, positivement, le fascinait. Pendant bien des étés, il eut, à Zermatt même, une exposition permanente de ses œuvres que se plaisaient à visiter les amateurs de peinture comme les simples touristes. Le soir, ou par les jours de pluie, on y rencontrait le peintre lui-même qui vous accueillait le sourire aux lèvres, quelquefois le violon au poing; il vous prenait par le bras, vous montrait ses plus belles pièces. Il ne se contentait pas de les montrer: il les expliquait, les commentait avec une verve intarissable, il contait en quelles circonstances il les avait exécutées, quelles impressions il avait ainsi traduites. Tout en revivant son tableau, il le faisait vivre pour le spectateur qu' enchantait l' enthousiasme contagieux de cet homme au regard flamboyant.

Ou bien c' est le calme olympien de ce « Lac Vert de Findelen » avec ce fond glorieux de cimes blanches ou ce vénérable « Arole » aux branches tourmentées. C' est aussi la formidable arête de l' Agassizhorn, vertigineuse mais élégante aussi, se découpant sur le ciel azuré, ou bien la masse blanche, énorme, écrasante du Breithorn de Zermatt qui semble escalader les deux, ou encore, au bas d' une paroi noire, les débris hétéroclytes d' une avalanche hérissés de troncs d' arbres brisés, maculés de boue et de pierres, une vision tragique avec laquelle contraste, en un autre tableau, un rustique mazot piqué sur un ressaut verdoyant, tandis qu' à ses pieds se creuse, mystérieuse, la vallée de St-Nicolas voilée de brumes ténues.

Si A. Gos a si vivement senti l' âme de la montagne, c' est qu' il connaît à fond les Alpes pour les avoir parcourues en tout temps, sous le clair soleil comme sous le sombre dais de l' orage, son attirail de peintre au dos, son inséparable violon en bandoulière, alerte, enthousiaste, l' œil aux aguets, cherchant un site à représenter sur la toile, ou, simplement, l' esprit plein de -V ^jl.iî^y.^. :::, L:,.

rêve, à la recherche de quelque impression qu' il puisse fixer en son cerveau. Maintes fois, seul dans les hautes Alpes désolées, quittant soudain le pinceau, le voici prenant son violon et faisant retentir les rudes parois et les solitudes glacées des accents mélodieux de ses improvisations musicales. Il a une vraie passion pour les montagnes, et, peut-être, la doit-il en partie à Emile Javelle en compagnie duquel il fit jadis plus d' une randonnée dans les Alpes. En son atelier, il conserve pieusement une relique du grand écrivain de la montagne: un chapeau de paille jauni par les intempéries, qui fut peut-être témoin de la victoire remportée sur le Tour Noir. Avec un tel poète comment ne pas devenir soi-même poète! Et la compréhension merveilleuse qu' il a de la nature alpestre, ne la doit-il pas aussi aux entretiens qu' il eut avec Whymper, avec Coolidge, avec le capitaine Farrar, avec tant d' autres alpinistes de l' âge héroïque?

Que d' incidents pittoresques ou amusants au cours de sa longue carrière d' artiste! Nous l' imaginons, sur une alpe déserte, disputant à un aigle son parasol de peintre que le rapace tentait de lui arracher. Ou bien courant après sa toile humide encore, qu' un insidieux coup de vent lui avait enlevée et qui s' enfuyait vers l' abîme. Ou bien, pliant bagage en toute hâte pour échapper à une coulée de boue qui dévalait sur lui. Et ces retraites précipitées devant la tourmente subite, ou bien en défendant son chevalet contre les indiscrétions de quelque vache au mufle mouillé de bave. Le soir, de retour au village, le voici qui pénètre dans un chalet, saisit son violon et fait danser filles et garçons au rythme endiablé de ses danses montagnardes.

Lorsqu' il est las d' avoir travaillé dans son atelier, il se réfugie en sa chambre de montagne où il a rassemblé des objets rapportés de ses excursions; il s' étend sur un lit de pâtre, il regarde ses précieux souvenirs: cuillers de bois, guêtres de bûcheron, besaces de bergers, seaux de bois, rubans valaisans, vieux chapeaux, bouquets de fleurs sèches, assiettes d' étain, cornes d' animaux, et, perdu en un rêve, il revit les heures inoubliables passées au sein de la montagne qu' il aime.

Nous le félicitons du magnifique poème pictural qu' il a consacré aux Alpes au cours de sa vie déjà longue, et nous le félicitons aussi d' avoir, tout dernièrement, célébré son 80e anniversaire de naissance. Les ans ne lui pèsent guère: sa taille est restée souple et svelte, ses jambes nerveuses le portent aussi allègrement que s' il avait 20 ans, sa barbiche est à peine striée de quelques fils d' argent, son regard est demeuré brillant, il n' a rien perdu de son enthousiasme, ni de son optimisme, et, plein d' ardeur au travail, il vibre comme si son cœur n' avait pas vieilli. La montagne le fait vivre, le garde jeune de corps et d' esprit, il vit pour son art, son art le fait véritablement vivre: bel exemple de ce qu' une noble passion peut faire d' un homme de cœur.

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