Alpes glaronnaises. Echecs et succès au Bifertenstock

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Echecs et succès au Bifertenstock.

Par Félix Tharin ' ).

Elles sont riches en cailloux et relativement pauvres en glace, les Alpes de Glaris. Pourtant, deux sommets nous y attirent et nous y rappellent toujours, surtout le Tödi, comme course à skis d' un charme indéniable.

Le Tödi ou Piz Rusein ( 3623 m .) et le Bifertenstock ou Piz Durgin ( 3426 m .) en sont les deux sommets quasi classiques dont quelques voies d' accès sont également dignes de ce qualificatif. L' ascension du Tödi est, par la voie ordinaire, une longuecourse de glacier qui attire des foules énormes durant la belle saison. C' est aussi une course à skis qui devient de plus en plus à la mode, alors qu' il y a à peine dix ans, une ascension d' hiver était considérée comme une grande course de haute montagne. Aussi, passé le mois de mars, ce sommet perd beaucoup de son attrait pour l' amateur de solitude ( et quel alpiniste ne l' est pas ?).

Il en est tout autrement de son voisin immédiat, le Bifertenstock, qui regarde ironiquement passer les foules, mais « crible » soigneusement les visites qui viennent le prendre par le nord. Pour avoir passé au tamis en noble compagnie, je puis en parler en connaissance de cause.

La Fridolinshütte, cabane dédiée à St-Fridolin, patron des Glaronnais, est située à 2106 m. d' altitude, sur la rive gauche du Bifertengletscher. Elle sert de point de départ pour les deux sommets.

Deux voies conduisent de ce côté au Biferten. La première, le couloir Schaufelberger, ouverte par ce dernier en 1901, mène à la Bifertenlücke et par la Frisallücke ( Lücke = col ) au sommet. Elle est restée la voie usuelle du côté glaronnais, car elle ne présente pas de grandes difficultés glaciaires. Suivant l' état du glacier, elle peut être même assez facile. La seconde, qui traverse en biais la paroi nord-ouest, est devenue la route classique des Alpes glaronnaises. Elle fut découverte en 1906 par trois membres de l' A ( Fynn, Brüderlin et Keller ) et nombreuses sont les défaites qui y ont déjà été essuyées, soit dans le bas, soit au P. 3062 au pied de la paroi de glace.

Ce n' était pourtant pas sans beaucoup d' assurance que nous nous y lancions voilà déjà bien quelques années.

H. Frank, mon excellent ami, animateur et chef incontesté de nos projets, l' avait « découverte » alors que mes connaissances littéraires et d' alpi, tant locales que générales, voguaient encore dans une mer de brouillards. C' est lui qui avait lu le guide ( moi, je ne le comprenais qu' après la course ) et qui avait trouvé que nous passerions avantageusement la nuit à la cabane du Grünhorn — une des plus anciennes des Alpes — méchante bicoque dépourvue de tout confort, une heure plus haut que Fridolin. Nous voulions nous épargner ainsi quelque cent mètres de montée le matin, mais l' état de la glace — car le glacier doit être alors traversé au-dessus de sa première cassure — eût très bien pu nous jouer un tour pendable. Bref, nous ne rencontrâmes pas de crevasse qui nous obligeât au retour, ni même à un détour.

Déjà en montant le samedi soir, dans la foule pressée de s' assurer un minimum de place à Fridolin, le nom de Couloir académique, l'«Akademiker » comme se nomme cette voie du Bifertenstock, avait été prononcé plusieurs fois. Tant Frank que moi étions sûrs d' avoir bien gardé notre secret. Serait-ce alors de la concurrence à envisager?

Ah! oui, il va faire beau dans cette caillasse si nous sommes deux cordées et quel temps allons-nous perdre! Quelle guigne! Peste soit de la concurrence; n' aurait pas pu choisir un autre dimanche? Depuis le temps que nous nous débattions pour notre « Akademiker » nous nous étions proprement faits à l' idée que nous serions certainement seuls dans cette paroi.

Après une nuit atroce sur le plancher — 15 personnes pour 10 places —, nous prenons le départ les premiers et j' oublie la moitié de mes biens.

En une demi-heure, nous avons atteint le pied du couloir où nous acquérons définitivement et sans rémission la certitude que nous ne serons pas seuls. Sur le glacier d' en, tout à l' heure, nous avions bien vu avancer deux lumières, mais là encore, que sais-je? Peut-être croyions-nous que leurs propriétaires n' allaient qu' aux champignons, ou bien nous bercions-nous de l' espoir que d' aimables petits gnomes se dandinaient encore à 3 heures du matin sur le glacier?

Comme toutes les courses classiques tant soit peu à la hauteur, l'«Aka-demiker » débute par son couloir. Il est au Biferten ce qu' est le couloir Whymper à la Verte, le Mannelli au Mont Rose, celui des Dames au Peuterey et tant d' autres pour le moins aussi célèbres que lui. Mais c' est un honnête petit couloir, demandant, souvent sous la mitraille, une bonne demi-heure de travail, et qui va mourir sans gloire dans la paroi grise.

Une vire alors lui succède sur la gauche et nous amène à un angle sur une petite arête que l'on franchit pour redescendre légèrement dans une conque d' éboulis. A notre très grande joie, je préfère l' avouer, les deux cordées qui nous précédaient — il n' y en avait donc pas rien qu' une — s' étaient déjà fourvoyées et étaient en train de se casser les dents dans le haut de la petite arête. Nous allions ainsi pouvoir prendre les devants.

Il sommeillait toutefois en nous un brin de sentiment et aussi certainement pas mal de galanterie. Dans l' une des cordées se trouvait une dame. Comment ne pas laisser tout ressentiment de côté en présence de la première dame qui s' aventurait à 1'«Akademiker »? Loyalement nous leur offrîmes de faire route ensemble, car ici, comme dans tout le canton, la caillasse tient lieu de roche, et nous n' avions nullement l' intention d' assommer, même involontairement, cette audacieuse concurrence.

Nous fîmes ainsi bravement notre chemin de compagnie, nous attendant les uns les autres, le dernier d' une cordée aidant le premier de la suivante.

Les côtes rocheuses et désagréables et les éboulis passés, nous retrouvons une langue de neige qui nous amène au pied des tours fauves. Un passage sous un gros bloc et enfin une paroi de dalles propres et intéressantes, puis voici une petite arête qui s' avance horizontalement dans le vide.

Ici, repos, léger repas en commun, échange d' impressions, admiration générale pour le glacier tourmenté et consciencieusement crevassé de Biferten dont une hauteur d' au moins cinq cents mètres nous sépare déjà. Compli-ments réciproques sur nos excellentes dispositions, échange de souvenirs, photos; bref, la glace entre nous était irrémédiablement brisée et nous ne nous apercevions pas que l' heure avançait. Oh! ces jeunes années d' alpi, où aucun de nous n' avait dépassé le Tödi, ni rien fait de pire que quelques méchants couloirs de caillasse, ni de plus beau que la varappe du Sonnig Wichel x ), ni de plus éloigné que la Cristallina 2 ) et encore à skis! Qui eût dit alors qu' on se retrouverait relativement peu de temps après, qui à Schönbühl, qui au Requin ou à Concordia?

Le couloir, ou plutôt la vire de neige et de glace très inclinée qui suit, demanda la taille de nombreuses marches, travail extraordinairement « classique » et admiré, et ce n' est pas sans quelque fierté que je voyais mes compagnons utiliser mes marches soigneusement travaillées.

Vers les 11 heures, au point où l'on atteint l' arête, Frank et moi nous séparâmes des deux autres cordées pour continuer directement, malgré l' heure avancée, l' attaque du « nez de glace ». Nos camarades devaient prendre quelque repos et une décision, car ils étaient en plein désaccord pour quant à la suite.

L' un d' eux faisait une tête de condamné à mort, partagé qu' il était entre le devoir de rester avec ses camarades qui interrompaient la course et l' envie de nous suivre au sommet. Pour celui qui eut, plus tard, le plaisir de suivre sa carrière d' alpiniste, il n' y avait rien là d' étonnant. C' était Max Bachmann, le héros du livre: Du Mont Blanc au Wilden Kaiser —, le brillant « jeune premier » de la future cordée Plietz-Bachmann. Franchement, ce jour-là, il me fit pitié.

Malheureusement pour nous, nous fîmes fausse route grâce à la duplicité du guide, par trop imprécis à cet endroit, et que j' aurais expédié à tous les diables s' il avait été mien. La neige fuyait sous les pieds, ramollie par un soleil implacable, et par deux fois, Frank qui était en avant fit une glissade d' une trentaine de mètres avec des paquets de neige. Bien que j' aie pu le retenir facilement, nous commencions à trouver l' aventure assez dangereuse et, l' heure tardive aidant, nous résolûmes de joindre notre sort à celui de nos camarades.

De voir que nous n' aurions pas été plus haut qu' eux, fit sur la petite troupe en dispute et surtout sur Bachmann l' effet d' un viatique.

Il s' agissait maintenant de penser sérieusement à la descente. Le P. 3062, situé au pied nord de la paroi de glace du Biferten, marque la dernière dépression de la chaîne Selbsanft-Scheibe-Bifertenstock. Une issue par les Limmernbänder conduirait au Kistenpass. Ce serait le plus simple si les vires n' étaient pas enneigées, mais il n' y fallait pas songer. Le Limmerntal, au haut duquel nous nous trouvons, est une des plus curieuses vallées des Alpes. Fermée à son issue par des gorges infranchissables si elles ne sont pas gelées, elle pourrait être le « Monde perdu » de Conan Doyle. Pour rejoindre Fridolin, la descente par 1'«Akademiker » étant impossible l' après à cause de la canonnade, il ne nous restait qu' à longer la chaîne de la Scheibe, et à descendre par le couloir — Scheibenruns ( pr. Schyberouns ), un affreux casse-cou auquel nous aurions presque préféré notre « Akademiker ».

Sur le névé ramolli du glacier de Limmern, la caravane se mit péniblement en route, longeant les rochers des innombrables Scheiben ( postérieure, moyenne, etc. ), tandis que je cherchais mon chemin par la crête. Cette voie fut bientôt interrompue par une magnifique brèche, un véritable « coup de sabre », qui m' obligea à rejoindre la petite troupe. Cette brèche, et bien d' autres après elle, nous la prîmes pour celle que nous devions traverser. Après avoir, dans le versant ouest, essayé une vingtaine de mètres dans un éboulis ignoble et sans issue, nous renoncions à l' entreprise, redescendons au glacier et recommençons avec le même insuccès deux ou trois fois encore.

Enfin, vers les 5 heures, nous touchions notre bienheureuse « Scheibenruns » par le haut, bien sûrs cette fois que c' était elle, moins rassurés il est vrai sur la manière dont nous allions la descendre à six. Notre premier soin fut de faire le point et de constater que nous n' attraperions plus aucun train ce jour-là. De plus il fallait faire vite si nous ne voulions pas bivouaquer.

Changeant l' ordre et la composition des cordées, Bachmann part en avant avec Feldmann. Ce sont eux qui dénicheront les meilleurs passages en même temps qu' ils encaisseront le maximum de projectiles. Honneur à ces braves!

Une description de cette descente serait aussi ennuyeuse que le fut la descente elle-même; aussi je me bornerai à expliquer que c' est une ignoble pourriture de rochers sur des dalles non moins gaies. Quelques ressauts du couloir, d' énormes blocs polis par l' eau et coincés dans l' étroit et raide canal, en sont les divertissements les plus marquants. Puis le couloir fait, sans transition, un bond à pic d' une trentaine de mètres qui se laisse tourner à droite par un ravissant système de vires 1 ), certainement le plus joli passage de toute cette paroi. Au pied du surplomb, un cône de vieille neige facilite le reste de la descente. En glissade, à reculons, en taillant des marches, ou même par un moyen moins esthétique, chacun de nous le prit selon ses capacités. A 8 h. 1/2 » nous étions enfin rassemblés sains et saufs, et pas trop contusionnés, sur la vieille moraine au-dessus du Tentiwang, autrefois plaine glaciaire, aujourd'hui pâturage pour les chèvres 2 ).

Dans cette lutte avec la montagne et ses éboulis, nous nous étions à peine aperçus de la chute du jour, et il faisait nuit depuis longtemps lorsque nous arrivâmes à la cabane après avoir heureusement traversé le glacier à l' aide de la lanterne.

De cette course, nous remportions de précieux enseignements, entre autres qu' il ne faut jamais médire d' un concurrent et qu' il faut souvent s' estimer heureux si l'on peut rentrer sain et sauf... dans la même cordée que lui.

Une bonne année s' écoula avant que se présente l' occasion où j' allais pouvoir prendre ma revanche. Mais au retour d' une série de courses en Valais avec O. Künzel, je trouvais qu' il serait impardonnable de ne pas mettre au service d' une si noble course un entraînement comme nous le possédions.

Ainsi six jours n' étaient pas encore écoulés que Künzel et moi dirigions derechef nos pas vers des hauteurs « classiques », mettant à profit la formule: « L' entraînement est un capital que l'on ne doit pas laisser chômer. » Fort de mes expériences, je comptais bien dompter ce rebelle en un temps minimum, et, partant à 3 heures de Fridolin, je voulais être au sommet avant midi, mais au sommet et non au P. 3062.

Stüssi, l' excellent père Stüssi était, pour quelques années encore, le gardien modèle de Fridolin, homme impartial qui connaissait son monde. Comme nombre de ses confrères, il avait l' œil exercé et l' oreille fine. Il ne fut pas long à remarquer que nous n' irions pas au Todi le lendemain et fit sans ambages ce qu' il regardait comme son devoir. Il vint à nous en médiateur, il nous prépara bien tranquillement à recevoir la « douche » ou le « choc » si vous préférez.

— Comment? De nouveau nous ne serons pas seuls; décidément, pour une course qui se fait si peu nous en avons une guigne!

Il offrit de nous présenter nos concurrents et je lui saurai éternellement gré de nous avoir mis en cordiales relations avec Staehli et Wolfer de Lachen, deux excellents amis par la suite.

Nous fîmes donc ensemble nos préparatifs et prîmes nos dispositions en conséquence. Ayant sur tous les participants l' avantage d' avoir déjà effectué la course sur son tronçon le plus scabreux, je fus le « leader » de la montée. Wolfer qui connaissait la voie par le Kistenpass, conduirait la descente.

Et jamais course ne fut plus rondement menée.

Ayant pris le départ un peu trop tôt, nous fûmes obligés d' attendre le jour durant une bonne demi-heure au sommet du couloir, à l' abri des projectiles. A 8 heures, nous étions déjà en vue du P. 3062. Une taille d' une heure, brillamment enlevée par Künzel, le glaciariste de la caravane, nous amena bientôt aux névés supérieurs au nez de glace, et à 10 h. 1/i nous nous laissions glisser de l' énorme calotte de neige sur le petit cairn dans les rochers au sud.

C' était une chaude journée d' août. Des vapeurs entouraient par intermittence les sommets. Mais malgré ce petit contretemps, la vue était belle. De l' autre côté du glacier de Biferten s' étale la masse imposante du Tödi.

Des caravanes en petit nombre aujourd'hui — c' est pourquoi nous avons si bien dormi la nuit dernière — redescendent, probablement dans une chaleur tropicale, car elles vont lentement. Du sommet du Tödi une arête se détache vers le sud et vient à nous en un grand demi-cercle. Elle comprend quelques sommets neigeux, le Piz de Dor, le Piz Meilen, le Stockgron, s' abaisse au col de Ponteglias, puis revient par la crête tranchante et lisse du Piz Urlaun au Bündner Tödi, le sommet arrondi que l'on voit depuis les Grisons. Du col du Biferten, l' arête s' élance en une courbe élégante et raide au sommet du Biferten. Cette arête est une des plus difficiles de la région, ce qui ne serait peut-être pas le cas si le rocher y était assez bon pour qu' on puisse la qualifier de « belle ».

Devant nous s' élèvent les Cornes de Brigels ( Brigelserhörner ), de leur nom romanche Crap grond et Cavestrau grond. ( Les sommets de la chaîne du Gothard au Sardona portent presque tous un nom allemand et un nom romanche souvent assez difficile à prononcer comme, par exemple, Piz Tgietsgen [Oberalpstock]. ) Mais ce ne sont pas là les cornes de Brigels dont le profil hardi me hantait et m' attirait. Depuis ici, elles sont sans forme, sans élégance, des tas de cailloux... Je ne veux plus les voir que depuis l' ouest, les deux fières dents que le profil hardi à droite du lourd Tödi rendait enviables...

La vue sur les Grisons est merveilleuse. Le Groupe de Medels surtout, et aussi ceux du Bernina, du Kesch, de la Silvretta. Mais le Valais dont Künzel et moi rapportons de frais souvenirs détient la place d' honneur dans nos contemplations. Nous ne nous lassons pas de raconter à nos camarades les belles journées que nous venons de vivre pour la première fois là-bas.

Notre train part à 18 h. ½ de Linthal. Si nous quittons le sommet à 11 h. ½, nous avons la chance de l' atteindre. Cette constatation, se rapportant à un sommet dans le canton de Glaris, semble un peu paradoxale. Elle n' est malheureusement que trop juste, car le Biferten est un des plus éloignés du chemin de fer, du fait qu' on ne dispose d' aucun chemin direct pour y arriver.

Wolfer prend la tête de la caravane et nous conduit par le dos de neige, au sommet oriental, puis nous descendons par de mauvais névés et des dalles sur un promontoire au sud. C' est là que débute le chemin des vires ( Bänderweg ). Trois vastes conques rocheuses par des vires invisibles de loin et semblant, au premier abord, absolument infranchissables. La surprenante configuration de cette région n' est pas un des moindres attraits d' une ascension du Bifertenstock.

Après les vires, le bled glaronnais! Cailloux, cailloux et encore cailloux. Des gris d' abord, puis des jaunes, des bruns, des noirs et de nouveau gris ou mélangés, des lapis, aigus, tranchants comme des lames de couteau, des ardoises molles, glissantes, des pavés, du gravier rond, du gravier cassé, toute la gamme de ce qui se fait en calcaire est certainement rassemblée sur cette morne bosse qui s' étend entre le Bifertenstock et le petit lac alpestre de Mutt, et qui ne possède que deux objets saillants: le Kistenstock — un rocher noir posé là comme une vieille brouette de chalet, renversée, sans roue et sans brancards, sommet tout au moins aussi bizarre que l' étaient les vires — et la cabane du Biferten, trop belle, utile peut-être pour des vacances, mais qui apparaît dans ce désert aussi perdue qu' un montagnard qui vient pour la première fois en ville.

Ah! non, ce n' est pas ici que je viendrai jamais guérir un cafard.

Harcelés par un soleil de plomb, une marche monotone et fatigante, dévorés par la soif, nous avons atteint la sente du Kistenpass. Nous suivrons désormais le tracé de longues dalles dressées et passées au minium, une voie sanglante ou tout au moins pour nous pauvres pèlerins, une voie douloureuse. Les montées n' en finissent plus de succéder aux descentes, le Muttsee apparaît loin, bien loin encore de l' autre côté de cette nouvelle vallée qu' il va falloir également traverser. Ce lac de Mutt est d' un bleu profond, rehaussé encore par quelques taches de neige sur les flancs du Hausstock. Mais lorsque la neige aura complètement disparu, je ne vois pas où le lac prendra encore sa belle couleur sinon du ciel, car, dans toute cette contrée il n' y a guère qu' eux deux qui ne soient pas tristes. Aucune herbe ne vient rompre la monotonie de cette graviere brune, plate, fade.

A la cabane du Muttsee nous faisons un court arrêt-buffet, puis c' est en remontant que se prend le départ pour Baumgartneralp. Enfin, enfin nous la tenons, cette descente, mais ce n' est qu' au du pâturage que nous rencontrons la première herbe.

La Baumgartneralp est célèbre par son panorama sur le Tödi et les Clarides. Mais ce n' est pas pour ce groupe que sont nos regards. Us sont agrippés à la sombre paroi du Biferten, à la pente de glace qui nous fait face, à ce sommet que nous avons dû quitter trop tôt à notre gré. Avant de nous engouffrer, par le chemin du Tritt, dans le couloir herbeux et les vires vertigineuses, nous lançons encore un regard ému mais triomphal à ce dôme de neige dont nous avions rêvé si longtemps et qui disparaît maintenant dans un contre-jour vaporeux.

La maladie des parois nord sévissait déjà avec intensité et nous découvrîmes un beau jour que le Biferten en avait aussi une et qu' elle était encore vierge. Il n' en fallut pas davantage pour ancrer en nos jeunes cerveaux la conviction qu' il nous appartenait de la faire. Peu s' en fallait que nous ne vîmes en elle, selon une formule connue, le « dernier problème des Alpes », après les Jorasses bien entendu. La découverte ayant été faite trop tard en automne, force nous fut de renvoyer la chose aux premiers beaux jours. Tout l' hiver nous n' avions pensé qu' à notre paroi nord; sur une photo j' avais découvert une voie idéale qui devait nous mener directement au sommet et mon camarade avait dépisté ce qui manquait au côté psychologique, c'est-à-dire des concurrents. Et des concurrents sérieux 1 II ne manquait que cela pour stimuler notre foi et nous engager dans les pires entreprises. La peur d' y arriver trop tard nous y fit partir un 1er avril.

Pour un poisson, il était de taille. Imaginez-vous une paroi de quelque mille mètres, pas même de la belle pierre, remplie de neige et tapissée de verglas.

Die Alpen — 1937 — Les Alpes.23 A trois — je ne veux aujourd'hui nommer personne — nous gagnons à skis la cabane Fridolin. Malheureusement nous n' étions de nouveau pas seuls et sans plus, nous soupçonnons de concurrence deux braves skieurs qui ne demandaient qu' à faire le Tödi en paix.

Le matin, temps abominable. Départ sans skis à travers le glacier dans un brouillard moite. Au sommet du couloir nous constatons, non sans mélancolie, que notre coup est manqué pour être parti trop tôt. Pas même une « hivernale » de l' Akademiker ne serait faisable par ce vent, cette neige et ce verglas.

Puis la neige se met à tomber et répand sa sourdine sur notre retraite.

... honteux comme un renard qu' une poule aurait pris... ( rentrèrent en cabane et chaussèrent leurs skis !)... qu' ils n' auraient du reste jamais dû quitter.

Par bonheur, nos deux « concurrents » sont eux aussi obligés de rebrousser chemin sans le Tödi, à cause de la tempête de neige. Notre honneur était sauf.

Durant l' été qui suivit, Les Alpes publièrent le récit de la première ascension de la paroi nord du Bifertenstock — ou à peu près — effectuée en juillet de l' an précédent par deux Glaronnais. Ainsi ce nouveau « dernier problème » était résolu depuis longtemps.

Le mauvais temps nous avait empêché de nous exposer à de nombreux et graves dangers et avait étouffé dans l' œuf une tentative insensée qui, même menée à bien, ne nous aurait pas procuré la satisfaction d' une première.

Ce jour-là, à Linthal, nous noyâmes notre chagrin dans le fumet réparateur d' un café complet resté célèbre.

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