Alpes incomparables

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Ruedi £ellweger, Neuchâtel

A l' époque où je me rendais au travail en tram, j' observais souvent, en l' attendant dans la grisaille de l' hiver au terminus de La Coudre, un carton jauni, de format appréciable suspendu à la porte de la gare du funiculaire. Il portait en caractères bleus cette inscription: « Soleil à Chaumont - Mer de brouillard - Alpes incomparables ». Et pendant que par Sainte-Hélène et Gibraltar - noms prestigieux de lieux très communs —je descendais ma pente quotidienne, il m' arrivait de rêver au monde de l' altitude et de me demander qui pouvait être l' auteur de la formule prometteuse, que remplacent aujourd'hui des avis plus sobres. « Incomparable » faisait un peu sourire, mais il formait avec le décor i goo de la salle d' attente du funiculaire, où des photos pâlies évoquaient les sports d' hiver de la belle époque, une unité de style rappelant le temps où toute la Suisse romande rendait un culte à la montagne, où Neuchâtel avait non seulement son avenue des Alpes, mais son Hôtel des Alpes, son Café des Alpes,... et venait de créer sa section du Club alpin.

« Incomparables », mais souvent comparées: à un étincelant diadème, à un cortège d' anges, aux remparts du paradis, à la citadelle des dieux, à une assemblée de géants, à l' arête d' un poisson gigantesque, au rivage de l' éternité. Plus souvent encore la chaîne des Alpes vue de Neuchâtel a été qualifiée par une simple épithète: admirable, unique, sublime, majestueuse, irréelle, glorious étant les plus fréquentes. Ces qualificatifs, auxquels il faut ajouter le cliché « défiant toute description » ( which no words can describe ), trahissent l' embarras du spectateur à exprimer de manière adéquate l' émotion ressentie. Si l' enthousiasme est peu nuance, il est, en revanche, quasi unanime. A la voix de cet illustre Polonais qui « pré- 1 Texte publié dans la plaquette du centenaire de la section Neuchâteloise du CAS ( 1976 ).

fere les paysages lithuaniens, sur lesquels on peut s' étendre et dormir, à ces mirages lointains [les Alpes] qui fatiguent les yeux » ( i ) répondent toutes celles qui voient dans ce panorama un des d' œuvre de la création. L' optique peut différer: aux uns les Alpes paraissent « lointaines comme un rêve », aux autres elles semblent être « à portée de la main ». Cette contradiction est caractéristique de l' imprécision générale des appréciations. Parmi les spectateurs, beaucoup décrivent une émotion plutôt qu' un grand paysage; les âmes sensibles, parmi eux, sont plus nombreuses que les esprits scientifiques.

C' est aux topographes, aux cartographes, aux géomètres, plutôt qu' aux poètes, aux écrivains, aux peintres ou même aux photographes, que nous devons la représentation objective de la réalité. Leurs dessins minutieux ne sont point interchangeables comme beaucoup de panoramas « littéraires ». Ils précisent le point de vue de l' observa: selon qu' il se trouve au quai Osterwald, au Crêt du Plan ou sur la tour de Chaumont, son horizon est plus ou moins vaste. Comprenant un angle de t to° et embrassant la chaîne des Alpes sur un secteur de 200 kilomètres du haut de la ville, il s' étend sur 400 kilomètres à Chaumont. Mais quel que soit le poste d' observation choisi, on bénéficie, dans la région de Neuchâtel, de belvédères uniques. C' est le célèbre Johann Gottfried Ebel, auteur de nombreux Manuels du Voyageur en Suisse qui l' affirme, en écrivant à propos du Chanet: « On ne trouve nulle part un lieu situé à une hauteur aussi peu considérable, d' où l'on puisse apercevoir, comme près de ces deux maisons de campagne, les deux tiers des Alpes, de la Suisse et de la Savoie. » ( 2 ) « Toute la chaîne des Alpes»-«du Mt Pilate au Mt Blanc » -«du Säntis au Salève », ces précisions horizontales se retrouvent aussi dans les relations de voyage des touristes; mais, à la différence des géographes, les voyageurs ne songent que rarement à différencier les plans verticaux, à distinguer, par exemple, les Préalpes fribourgeoises des sommets de l' Ober, ou à signaler que les cimes valaisannes, invi- sibles des bords du lac, ne pointent à l' horizon qu' à partir du Chanet. Le spectateur moyen, et à plus forte raison le touriste étranger, ignore la hiérarchie et les noms de toutes ces majestés. Seuls font exception le Mont Blanc, monarque absolu entouré des grands de sa cour, et, plus près de nous, le trio plus démocratique des « Bernoises ». Semblables en cela aux étoiles, les autres sommets se confondent pour le profane dans l' anonymat et doivent se contenter d' un hommage très global.

Pour les identifier, l' admirateur curieux dépliera donc un des panoramas dessinés — il en existe une douzaine de Chaumont, une demi-dou-zaine de Neuchâtel - la plupart datant du XIXe siècle et certains devenus fort rares. L' intérêt du Panorama ou de la Table d' orientation réside dans le fait qu' on y trouve des indications de distance. On apprend ainsi que les sommets de la chaîne principale se situent en moyenne à une centaine de kilomètres, ce qui explique que, malgré leur altitude, ils se présentent, la courbure de la terre aidant, singulièrement diminués. Les contreforts, encore plus éloignés, des deux extrémités se confondent pratiquement avec la ligne d' horizon. On peut donc affirmer que le spectateur fasciné regarde généralement les Alpes au télescope de son admiration; qu' il les voit comme les cartes postales les représentent. L' effet grossissant n' est toutefois pas suffisant pour lui faire déceler les aspects sombres du tableau. La montagne lui apparaît belle, d' abord parce qu' il la voit de loin, puis... parce que le spectacle est rare. « On compte eh moyenne par an 45 jours où l'on peut jouir d' une partie plus ou moins considérable de la chaîne des Alpes » avoue le Guide du Voyageur dans le Canton de Neuchâtel ( 3 ), qui oublie toutefois de signaler que ce bilan s' améliore dès qu' on se place à un point de vue épargné par le brouillard, pour y contempler les Alpes non seulement plus souvent mais dans les conditions les meilleures. C' est sans doute au mauvais temps, au brouillard ou à la brume des beaux jours autant qu' à leur insensibilité aux charmes du paysage ou à leur répugnance d' écrire qu' est dû le fait que bien des visiteurs, et parmi eux des visionnaires, nous ont privé de leurs impressions.

Si les voix neuchâteloises sont relativement peu nombreuses, la raison en est, que, privilégiés, les enfants du pays n' ont que rarement songé à décrire un spectacle qui leur était familier. Dans la très longue suite des descriptions des Alpes vues de Neuchâtel, les voix étrangères, anglaises, fran~aises, allemandes, l' emportent sur les témoignages des autochtones. Le vigneron neuchâtelois, en se redressant, « a sous les yeux un horizon immense » ( 4 ). Mais il est plus attentif à l' état du ciel et du lac qu' à cette zone lointaine, stérile, de mauvaise réputation, et qui ne l' attire nullement. Quant à l' horloger, penché sur son établi, son horizon naturel est celui des hautes vallées; la montagne, pour lui, c' est le Jura. Les châteaux, l' abbaye, telle demeure aristocratique... et le gibet bénéficient, il est vrai, de situations privilégiées, mais les villages se tapissent dans les combes abritées. La villa « Bellevue » date du XIXe siècle et le terrain à construire « avec vue imprenable sur le lac et les Alpes » n' atteint que depuis peu de temps le prix que chacun sait.

Ce qui en revanche n' a pas changé, c' est le spectacle immuable et changeant des Alpes. Elles sont d' une limpidité cristalline, argentées jusqu' à la base par une matinée printanière de fœhn, se découpent, auréolées, dans le ciel jaune à l' aube d' un jour d' été, paraissent immatérielles sous les feux du couchant en automne et, surgissant d' une mer de brouillard, dressent leurs pics dans l' azur pâle du firmament hivernal. Chacun des spectateurs les a vues sous un jour différent et au travers de son tempérament; mais quelques-uns seulement ont réussi à exprimer leur émotion de façon personnelle.

Il faut attendre le XVIIIe siècle pour voir l' hos ou l' indifférence à regard de la montagne faire place aux premiers indices de l' intérêt que leur portent les naturalistes. Buffon, il est vrai, considérait les hauts sommets comme des « imperfections de la figure du globe » ( 5 ), mais dès 17351e Mercure Suisse de Neuchâtel signale avec insistance au public romand Les Alpes du Bernois A. de Haller. Aucune des strophes de ce grand poème n' est proprement consacrée au spectacle qu' elles offrent, mais l' ouvrage agit sur les imaginations, crée un courant d' intérêt pour la montagne et favorise l' intégration psychologique de la Suisse romande dans le Corps helvétique. Ce mouvement s' exprime dans les « Voyages dans les Alpes » de la deuxième moitié du XVIIIe, dont le plus monumental, celui d' Horace de Saussure, contient ce passage caractéristique: nous sommes sur la Dôle:

« Un nuage épais couvrait le lac, les collines qui les bordent, et même toutes les basses montagnes. Le sommet de la Dôle et les hautes Alpes étaient les seules cimes qui élevas-sent leurs têtes au-dessus de cet immense voile: un soleil brillant illuminait toute la surface de ce nuage; et les Alpes éclairées par les rayons directs du soleil, et par la lumière que ce nuage réverbérait sur elles, paraissaient avec le plus grand éclat, et se voyaient à des distances prodigieuses. Mais cette situation avait quelque chose d' étrange et de terrible: il me semblait que j' étais seul sur un rocher au milieu d' une mer agitée, à une grande distance d' un continent bordé par un long récif de rochers inaccessibles. » ( 6 ) Cette description, parue à Neuchâtel en 177g, ne restera pas isolée. En octobre de la même année, le jeune Goethe contemple du même endroit la chaîne des Alpes. Subjugué par le spectacle, il verra dorénavant dans la « couronne brillante des sommets couverts de places éternelles » une des preuves les plus éclatantes de la force créatrice de l' âme. Mais, le lendemain, il écrit à l' amie restée à Weimar, une lettre qui nous fait comprendre qu' au contact des réalités helvétiques le sentiment de la nature, chez l' auteur de Werther, tend à faire place à l' observation des phénomènes naturels:

« En face le paysage qui entoure le lac sortit aussi du brouillard. Au-dessus de tout cela, le panorama des monts neigeux s' imposait à nous.... Sans cesse, la chaîne scintillante des cimes neigeuses attirait nos yeux et notre âme. Le soleil descendait petit à petit vers le couchant et illumi- nait leurs flancs. Que de sombres crêtes, de dents, de tours et de remparts s' élevaient des bords du lac, formant de nombreux écrans superposés et des premiers plans pittoresques, immenses et impénétrables! Et lorsqu' enfin les cimes innombrables s' élèvent elles-mêmes dans la limpidité et la clarté de l' espace, alors on renonce volontiers à toute aspiration vers l' infini, puisqu' avec les yeux et la pensée on ne peut même pas venir à bout du fini. Devant nous, nous voyions un pays fertile et habité; le sol sur lequel nous nous trouvions était une haute montagne aride, offrant encore quelque pâture au bétail. L' homme en tire son profit: tout cela, le maître infatué de ce monde peut encore se l' approprier. Par contre, les cimes sont comme un cortège sacré de jeunes filles que l' esprit du ciel conserve dans une éternelle pureté en des lieux inaccessibles... », ( y ) Même pendant la descente sur Nyon, Goethe ne peut détacher ses yeux des cimes qui s' embra au coucher du soleil. Voici sa description très personnelle de 1' Alpenglühn, sujet qui sera souvent repris par la suite et deviendra un poncif:

« Les plus éloignées [des cimes] à gauche, celles de l' Oberland, semblaient se fondre dans une légère vapeur empourprée, les plus proches avaient encore des silhouettes rouges nettement découpées. Petit à petit, les premières devinrent blanches ou gris-verdâtre. Cela faisait un effet presque angoissant. De même qu' un immense corps se meurt peu à peu de l' extérieur vers le c eur, ainsi toutes les cimes pâlissaient lentement jusqu' au Mont Blanc, dont le vaste sein était encore teinté d' un rouge éclatant et semblait, même tout à la fin, garder une lueur rougeâtre. C' est ainsi qu' on ne consent pas à reconnaître la mort d' un être bien-aimé et qu' on ne peut se résoudre à accepter le moment où le pouls cesse de battre. » ( 8 ) Ces premiers témoignages tout charges d' émo contenue, dans lesquels la sensation et la réflexion se complètent harmonieusement, seront admirés, copies et imités. Le verbalisme ne tardera pas à menacer l' expression du sentiment de la nature chez les préromantiques, qui ne se lasseront pas, dans leurs relations de voyage en partie romancées, de chanter « les délices de la Suisse ». Le publiciste Sébastien Mercier, qui, de 1781 à 1785, fit plusieurs séjours à Neuchâtel se contente de dire « l' extase des vues immenses » dont il jouit de sa chambre, à la Rochette ou à l' Abbaye de Fontaine André:

« Ma fenêtre me présente en perspective les tableaux les plus magnifiques de la nature et de ses grands monuments. Un horizon immense est sous mes regards et la chaîne majestueuse des Alpes en ceint le contour... » ( g ) D' autres greffent des considérations morales sur ce qu' ils admirent, telle Madame Roland, de la terrasse de Berne:

« La vue des Alpes couronnant toujours des campagnes variées, dessinant leurs crêtes gelées et brillantes, leurs flancs neigeux et leurs roches aiguës dans le firmament, ne cesse de rappeler au pouvoir de la Nature, et d' imprimer une sorte d' admiration respectueuse, qui tempère l' impres séduisante des objets plus riants. Cette vue perpétuelle des montagnes a peut-être beaucoup plus d' influence qu' un n' imagine sur le caractère des peuples qu' elles avoisinent. Un paysage austère rend naturellement sérieux... » ( 10 ) Et Jean-Jacques Rousseau? La haute montagne reste chez lui à l' arrière; les régions moyennes en tiennent lieu. Il ignore les glaciers. Myope, il passe sous silence la vue qu' on a des hauteurs du Val de Travers; à peine consacre-t-il quelques mots au coucher du soleil sur le Mont Blanc.

« Les Suisses ne sont pas une nation poétique, et l'on s' étonne avec raison que l' admirable aspect de leur contrée n' ait pas enflammé davantage leur imagination. » ( i i ) La remarque est de Mme de Staël qui, personnellement, préférait le ruisseau de la rue du Bac aux rives du Léman. Elle figure dans La Fête d' Interlaken et n' est pas injuste dans la mesure on elle constate une évidence: la Suisse, tant lémanique qu' alémanique n' a pas connu le romantisme. Il n' en est pas de même en France; mais l' instabilité du sentiment, l' histoire ou l' exo y intéressent plus que la montagne. Lamartine la regarde de fort loin; Chateaubriand la détente. A la sécheresse de sa constatation faite dans le Jura: « La chaîne des Alpes se déroulait du nord au sud à une grande distance devant nous » ( 12 ) on peut opposer l' évocation des Alpes par Senancour qui en une ample phrase, souvent citée, dessine leur contour depuis Thielle: « ...et par-delà tous ces objets, soixante lieues de places séculaires imposaient à toute la contrée la majesté inimitable de ces traits hardis de la nature qui font les lieux sublimes. » ( 13 ) Au lendemain de Waterloo, ce sont les voyageurs anglais qui débarquent sur le continent. Romantiques inspirés, âmes en état de grâce, ils découvrent les paysages alpestres avec ravissement et diront pendant un demi-siècle la beauté à la fois naturelle et surnaturelle des montagnes. Se confondant souvent avec les nuages, elles appartiennent, pour eux, à la fois à la terre et au ciel, sinon d' emblée au monde de l' au. « Autels élevés au Seigneur », elles deviennent l' objet d' une adoration religieuse. Seule la sincérité, parfois teintée d' humour, avec laquelle, à la suite de Wordsworth, ils rendent compte de leurs visions, sauvent ces récits enthousiastes de la monotonie.Dès 1814 le ton est donne par une compagne de Shelley qui, comme la plupart de ses compatriotes, gagne la Suisse par Les Verrières; elle rapporte en ces mots l' effet de surprise que le pays de Neuchâtel réserve aux visiteurs chanceux arrivant de Bourgogne:

« A mi-chemin sur la route de Neuchâtel on distingue le lac - et alors! oh alors, on aperçoit les Alpes terrifiantes. je crus d' abord que c' étaient des nuages blancs, et quelle ne fut pas ma surprise quand je m' aperçus que c' étaient en effet les Alpes neigeuses. Elles s' élèvent si haut dans le ciel qu' elles ressemblent à ces nuages entassés, d' un blanc éclatant qui se groupent sur l' horizon pendant fete. Leur immensité déroute I' imagination et surpasse de si haut toute conception qu' il faut faire un effort pour croire qu' elles appartiennent réellement à notre terre. » ( 14 ) Un peu plus tard, l' Américain Fenimore Cooper, visitant la Suisse avec sa famille, s' ex en termes à peu près analogues, en écrivant à Neuchâtel:

»Imaginez-vous donc une masse de neige glacée amoncelée dans les deux à la hauteur d' un mille, et sur un espace de vingt lieues, servant d' encadrement à un tableau remarquable par un autre genre de beauté;... Nulle blancheur, même rêvée par I' imagination, ri est plus pure que l' élément glacé; nul marbre taillé par l' art n' est mieux arrêté dans ses contours. Jusque-là nous n' avions rien vu, rien connu de la Suisse! Même ce que nous contemplions alors était encore à une distance de quelque soixante milles, et j' aurais encore voulu avoir des ailes pour voler jusqu' au sommet de ces pics éblouissants; Neuchâtel, son lac, ses beaux environs, et tous les objets que nous avions sous les yeux ne pouvaient arracher notre âme à la contemplation de ces merveilles. Pendant toute la journée ( c' était un dimanche, et le temps était superbe ), nous pûmes à peine détourner les yeux de cette magnifique perspective, qui semblait appartenir au ciel autant qu' à la terre. » ( 15 ) A la différence de Shelley et de Cooper, qui n' étaient que de passage, Charles Joseph Latrobe fit de notre ville le port d' attache de ses longues pérégrinations en Suisse. Bon marcheur et observateur passionné, mais lucide, des Alpes qu' il ne se lasse pas de décrire à différentes raisons et à toutes les heures du jour, il n' hésite pas à monter à Chaumont en hiver pour y assister au lever et au coucher du soleil, phénomènes qu' il reproduit avec une minutieuse justesse:

« Les premières lueurs de l' aube naissante qui, à l' est, s' insinuent le long des crêtes, font ressortir vigoureusement le relief et la silhouette des Alpes bernoises derrière lesquelles le soleil se lève à ce moment de l' année. Les cimes se détachent peu à peu, sombres et grises, sur le ciel qui s' éclaire. Chaque instant les rend plus distinctes, renforce les contours, les dessine plus nettement; cependant à F avant plan, la clarté encore pâle et incertaine envahit graduellement la surface du lac, immobile sous l' emprise du gel, et se perd insensiblement vers l' ouest dans l' ombre des rives basses de Fribourg et de Vaud. Un quart d' heure s' écoule - l' air fraîchit, les étoiles disparaissent au ciel, la lumière s' étale rapidement sur les pentes boisées du Jura; la longue crête du Chasserai scintille déjà sous le premier rayon qui vient frapper la nappe de neige immaculée qui couvre ces hauteurs. Le lac s' enflamme, reflétant les longs faisceaux qui tout à coup jaillissent à l' orient. L' ombre profonde de la Jungfrau, des Eiger et des sommets voisins vire au noir de jais et contraste avec le flot de lumière de l' arrière ca et là, en d' autres parties de la chaîne, la surface d' un glacier reçoit déjà la lumière et s' éclaire comme une mer de feu: une minute encore — le ciel darde ses rayons sur le paysage tout entier, et, au même instant, les Alpes bernoises, le Plateau, et une grande partie du lac disparaissent dans l' éblouissement atmosphérique16 ) « Au fur et à mesure que les rayons du soleil couchant se retirent lentement du pays qui nous sépare de la chaîne des Alpes centrales, celles-ci s' illuminent d' un éclat qu' aucun mot ne saurait exprimer, et d' une chaleur de coloris qu' au peinture ne pourrait imiter. » ( ly ) Mais ce qui aux yeux de cet esprit sportif et original dépasse tout, c' est le spectacle des Alpes hivernales observées au clair de lune:

« Après qu' au couchant les dernières lueurs se furent éteintes, la pleine lune se leva majestueuse sur les crêtes blanches et, pendant bien des heures, resta comme suspendue au-dessus des montagnes, déplaçant graduellement les volumes d' ombre et de lumière d' une partie des Alpes neigeuses à une autre. Le spectacle, faut-il le dire? tenait de la magie. » ( 18 ) A mesure que nous approchons de l' ère victorienne, et en attendant l' arrivée des grimpeurs de l' Alpine Club, le plaisir esthétique du touriste se double toujours plus de spiritualité morale. C' est Ruskin qui donne le ton en écrivant:

« Elles [les Alpes] se détachaient nettes comme des cristaux sur l' horizon pur du ciel. Le soleil à son déclin les teintait déjà de rose. Ce spectacle dépassait de loin tout ce que nous avions jamais imaginé et rêvé- l' enceinte du Paradis perdu n' aurait pu nous apparaître plus belle, ni plus impressionnantes les murailles du séjour inviolable qui cerne les deux, celui de la mort. » ( ig ) Beaucoup de ses compatriotes communient avec lui dans la même ferveur croyante. Citons, à titre d' exemple, la confession d' un inconnu, Armine Mountain, que nous surprenons « on the way to Neuchâtel »:

« Alors que je faisais route vers Neuchâtel, un spectacle si magnifique, si extraordinaire, si unique en son genre qu' il serait vain de tenter de le décrire, s' offrit à mes yeux étonnés. Le soleil qui venait de se lever brillait au-dessus de ma tête, et illuminait un immense océan de vapeur blanche, qui couvrait le lac de Neuchâtel et le vaste pays étalé au-dessous de moi jusqu' au pied des Alpes, dont je découvris distinctement la chaîne tout entière, des montagnes d' Unterwald à celles de Savoie et du Piémont: une barrière de jo lieues de long. Cédant à l' émotion du moment, je me laissai tomber à genoux sur la dalle de roc, et remerciai mon Créateur de m' avoir permis de contempler un spectacle pareil, qui dépasse par sa splendeur toute imagination, et dont pas un voyageur sur cent peut-être n' a F heureuse fortune de jouir. » ( 20 ) Terminons par le credo, plus personnel encore de Hilaire Belloc, qui, faisant à pied le pèlerinage de Rome, s' arrête sur les hauteurs du Jura pour infliger un remarquable démenti à la tradition qui voulait que le touriste anglais parcourût la Suisse en snob affichant un flegme britannique:

« Mais, là, droit devant moi s' allongeait une barre de sommets étincelants, de champs de glace et d' aiguilles -ceinture de l' empyrée - loin, très loin au-delà du monde. Au-dessus le ciel, et du ciel au-dessous; légion immobile dont le front étincelait comme les cuirasses des armées inébranlables de Dieu. A deux journées de marche, peut-être trois, cette muraille fermait l' horizon comme l' enceinte du jardin d' Eden. Je le répète, j' en eus le souffle coupé. le les avais donc vues. Elles étaient là devant moi, ces créations imposantes de Dieu, j' entends par là les Alpes que je voyais depuis les hauteurs du Jura pour la première fois. Et parce qu' elles étaient distantes de quelque cent kilomètres, parce qu' elles s' élevaient de deux ou trois mille mètres, elles appartenaient à une essence différente de nous, et pouvaient ainsi nous clouer sur place de ravissement, comme tout événement surnaturel. Là-haut, dans le ciel, domaine des nuées, des oiseaux, et des dernières vibrations colorées de la lumière pure, elles se haussaient,fermes et rigides, et non pas mouvantes comme tout ce qui est du ciel. Elles étaient aussi lointaines que ces petits nuages des couches supérieures de l' air en été, si fins, si ténus, mais par leur éclat et leur force ( n' étaient pas en quelque sorte les piques et les boucliers d' un front de bataille mystérieux ?) elles « tenaient»le ciel, invasion sublime. Aussi, en leur présence, le regard fixe, j' en oubliais les choses célestes.

A quelle émotion faut-il comparer mon ravissement? C' est comme la découverte du premier amour, lorsque l' amoureux comprend soudain que l' objet aimé peut lui appartenir, à lui seul. L' immobile netteté des cimes, l' élan de leurs formes bien dessinéesforçaient mon admiration. Là-bas, avec ce ciel au-dessus, et au-dessous une autre portion de ciel, celle à laquelle nous appartenons, ces hauts sommets faisaient communier les deux parts de mon être: celle qui, terre à terre, aime les pays de vignes, la danse et les lents déplacements au cœur des pâturages, et l' autre, qui ne se sent vraiment à l' aise que ravie en extase. J' imagine que des descriptions de ce genre sont inutiles, et qu' il vaudrait mieux se recueillir devant ces choses, plutôt qu' essayer de les interpréter pour les faire découvrir à autrui.

En tout cas les Alpes, vues sous ce jour, vous rendent le sentiment de votre immortalité. Il est impossible de transmettre, même de simplement suggérer, ce que sont ces quelque cinquante lieues de long, ces quelques milliers de mètres de haut: quelque chose s' y ajoute. Disons-le peut-être ainsi: du sommet du Weissenstein j' ai, en un certain sens, vu ce qu' est ma religion. J' entends par là ce que sont l' humilité, la crainte de la mort, la peur qui émane de la hauteur et de la distance, la gloire de Dieu, notre réceptivité infinie, d' où naît la soif de notre âme pour le divin; et également, mon aspiration vers un accomplissement total, et ma foi en notre double destin. Car je sais bien que nous, au banc des moqueurs, avons une parenté lointaine avec le Très-Haut, et c' est ce contraste, cette querelle perpétuelle qui nourrit une source de joie dans lame de tout homme sain. ~ Puisque ici je pouvais contempler une telle merveille, et qu' elle pouvait influencer mon esprit à ce point, il faudrait bien qu' un jour nous ne fassions plus qu' un. C' est cela que je ressentais.

C' est aussi ce qui pousse certains à escalader les cimes; mais je le laisse aux autres, car j' ai trop peur de dégringoler. » ( 21 ) Cette façon métaphysique de réagir face aux montagnes n' est toutefois pas l' apanage exclusif des Britanniques. Pour un voyageur français, qui n' aurait pas goûté Tartarin sur les Alpes celles-ci sont la plus belle preuve de l' existence de Dieu:

« Je défie l' athéisme de ne pas tomber à deux genoux devant ces sublimes degrés entre Dieu et nous. je n' ai pas contemplé un seul de ces monts, sans que Dieu m' ait apparu au-dedans, au-dessous et au-dessus, des entrailles et des abîmes aux sommets. ...A mon retour les nuages obscurcissaient tout. Mais vous existiez sous vos nuages, ô monts inviolés, comme vous, ô Dieu vivant vous subsistez sous vos triples voiles! En Suisse, plus qu' ailleurs, le sen- timent religieux envahit, pénètre par tous les pores. Chaque minute est une révélation. » ( 22 ) Face à de telles déclarations, les Suisses observent, dans l' ensemble, une attitude plus réservée. L' hommage qu' ils rendent aux montagnes est plus patriotique que religieux. « Remparts du paradis », « cathédrales de la terre » pour les uns, elles deviennent pour les autres des barrières élevées par Dieu pour la défense des enfants de l' Hel. Les « rondes sacrées de jeunes filles » de Goethe se métamorphosent en cortège d' anges gardiens, en génies protecteurs. Pour Amiel, les montagnes sont « une assemblée de géants » tenant « son concile au-dessus des vallées » ( 23 ). « Les Alpes ressemblaient à des géants des temps héroïques, présentant au soleil les boucliers scintillants de leurs parois de glace » ( 24 ) avait dit Jean-Paul. Gotthelf, lui, les voit, par les yeux de Benz, rentrant par une nuit de clair de lune dans sa ferme de l' Emmental, « comme de gigantesques portraits d' ancêtres dans la grande salle des chevaliers »... « dominant les vallées, majestueux, silencieux, pareils à des aïeux héroïques qui observeraient de l' autre monde les gestes de leurs descendants sur cette terre » ( 25 ).

En Suisse romande, et vers la fin du XIXe siècle, la mythologie primitive des Wetter-, Schreck- et Finsteraarhörner s' humanise sensiblement. Par contre, la montagne décidément devient envahissante. Source d' inspiration, d' élévation de l' âme, elle est omniprésente. Tous écoutent son message transcrit par Eugène Rambert: « Voici ce que disent les montagnes: Au citoyen: si tu veux être libre, je suis ton rempart - Au chrétien: en haut, to confiance; élève-toi au-dessus de la poussière de ce monde — A la science: étudie-moi sans te lasser jamais. » ( 26 ) Remarquons, à ce propos, que la montagne ne parle pas aux alpinistes, qu' elle ne dit pas aux bourgeois: « Inscris-toi au CAS! » Mais elle est devenue folklore. Dans la version romande des chants suisses, les Alpes sont synonyme de patrie. Les glaciers et les chamois y remplacent les allusions guerrières à Morgarten et Sempach. « Rufst du mein Vaterland... » se chante:

Groupe de Dinas Cromlech. Au centre: Cenotaph Corner 4 Première longueur de I' Old Man of Hoy 2Great Nord Rood du Millstove Edge ( Derbyshire5 Dernier dièdre de I' Old Man of Hoy 3Old Man of Hoy « O Monts indépendants », « Trittst im Morgenrot daher... »: « Sur nos Monts quand le soleil... », « Ich bin ein Schweizerknabe... »: « Enfant de la montagne... ». Aux accents patriotiques s' ajoutent les appels du moralisme. La Lorelei, « fée du Rhin », assise, au crépuscule, sur son rocher, et « dont la bouche entrouverte laisse échapper les chants de l' antique sirène » ( 27 ) se transforme, chantée par les chorales de Romandie, en « un sombre esprit d' erreur », « un noir esprit de vertige ». La rêveuse ballade romantique se termine, en français, par cet avertissement plat: « Crois-moi, crois-moi, sur la montagne De jour il faut monter - Prends la sagesse pour compagne — Apprends à résister! » ( 28 ).

Longtemps le potentiel de spiritualité dont les Alpes, au XIXe siècle, étaient le sanctuaire se conservera intact. Même dépouillées peu à peu de leurs vertus surnaturelles, elles resteront, pour ceux qui les regardent, une école de caractère, un réservoir de forces vitales, une source de joie. C' est moins la façon de sentir que la manière de s' ex qui change. Qui oserait, de nos jours, dire son enthousiasme dans le style de Fritz Berthoud, qui écrit, il y a cent ans, à propos d' une belle journée vécue au Chasseron:

« Deux pas encore et... dépassant tout à coup le faîte du colosse, l' immense panorama se déploiera devant nos yeux. Nous y voilà! Hourrah! Alpes splendides! Pas un nuage! De tous les côtés étendues sans limites et sans voiles. Montagnes, vallées, cités, forêts, champs cultivés, lacs brillants, cimes, profondeurs, lieux sauvages et lieux habités; tout un pays, toute une nation, et ce pays l' un des plus magnifiques de ce magnifique univers, et cette nation l' une des plus libres et des plus prospères d' entre les nations0 spectacle vraiment sublime! Tableau à la fois écrasant et consolateur. L' œil et la pensée ne se lassent pas de le parcourir, de le contempler! Comme les abeilles actives, par les prairies, en hâte, empressées, vont, viennent, pour repartir, et rentrer encore, apportant au trésor de la ruche toujours quelque chose; ainsi, tout ce qui, dans notre être, voit, sent, admire, comprend, saisit, tous les organes de la vie, toutes les puissances de l' âme s' élancent dans l' espace; ils franchissent les distances, parcourent toutes les directions, touchent à tous les points lumineux ou sombres, cherchant, interrogeant, butinant un peu de miel qui sera nourriture bienfaisante et contrepoison pour les heures de tristesse et de doute.... Nous sommes tous des malades, et bien à plaindre celui qui ne saurait de cette vue magique, de ces merveilles innombrables, de cette journée, de cette course, recueillir un flacon d' essence de santé physique et morale. » ( 2g ) Une telle cure d' âme, Paul Ilg la fait suivre au héros de sa nouvelle La Fuite sur le Creux du Van. Ayant déserté « la pension Borel » de Neuchâtel et passé une nuit, désespéré, au bord du gouffre, le jeune Suisse allemand reprend goût à la vie en contemplant, le lendemain matin, la vue qui se dévoile à lui depuis la région du Crêt-Teni:

« A mes pieds s' étendait la nappe bleue du lac de Neuchâtel avec ses vignobles brunis par l' automne, et, au-delà, mais presque à portée de la main, les Alpes brillantes sous la parure étincelante de la première neige. Un sentiment d' ivresse, un vertige, tel que je ne l' avais encore jamais ressenti, s' empara de moi. Je l' extériorisais par des cris, des cris de joie, tant j' étais ému par la splendeur de ce pays qui était le mien, et, enfin, enfin la grâce me fut accordée: ce fut une délivrance. » ( 30 ) A la fiction de ce récit édifiant, nous préférons toutefois la scène vécue, en mai 1945, par le grand ami de la Suisse et de ses montagnes que fut Arnold Lunn. Anglais domicilié à Mürren, et, en son temps, un des pionniers du ski alpin, il avait quitté l' Oberland au printemps 1940 pour servir son pays. La pensée de la menace qui pesait alors sur la Suisse l' avait accablé. Aussi est-ce avec une joie intense qu' il salue sa patrie d' élection intacte et ses montagnes retrouvées en approchant, cinq ans plus tard, de la gare de Neuchâtel:

« Pendu à la fenêtre j' attendais le grand moment- il vint. Mes yeux scrutaient I' horizon. L' Oberland était voile de brume, mais la longue chaîne des Préalpes fribourgeoises dirigeait mon regard vers les Dents du Midi, le dernier massif enneigé que j' avais contemplé en IQ4O, le premier me saluer à mon retour. » ( 31 ) Symbole de la liberté et de la volonté de résistance dans les chants du peuple suisse, les Alpes le deviennent dans la réalité à l' époque du réduit national et de la défense spirituelle du pays; c' est 3 4 5 6 *«► 6Retour de l' Old Man of Hoy Photos Claude et Yves Remy 7Escalade au Great Gable alors qu' elles représentent l'«épine dorsale de la Suisse » selon la formule de Hermann Hiltbrunner. La guerre finie, le prix Nobel Hermann Hesse, en visite à Neuchâtel, conserve l' image, mais en élargit l' optique en faisant des Alpes l' épine dorsale de l' Europe. La métaphore figure dans le beau texte, longtemps ignoré du public francophone, que nous plaçons à la fin de notre florilège. Nous sommes en décembre; la scène est à Chaumont:

»Nous avions atteint la crête; la route, de là, continuait presque à plat. Nous montâmes encore à pied à travers un pâturage tondu par le bétail, et soudain le panorama des Alpes, entrevu dans la dernière partie de la montée, se dévoila entièrement devant nous, vision immense et, à vrai dire, effrayante. Toute la région des lacs et le Plateau étaient invisibles, noyés dans une brume qui ne s' était pas encore condensée en brouillard, mais nous les cachait presque complètement. Par endroits la nappe ondoyait comme si elle était animée d' un souffle propre, en permettant d' apercevoir quelque parcelle de campagne: l' en donnait une impression de calme et d' immobilité totale. Une contemplation prolongée pouvait créer l' illu que le lac, en réalité invisible, s' étendait sur des centaines de milles jusqu' au pied de la chaîne colossale de montagnes qui, au-delà de la mer de brume, dressait dans le ciel sa nudité limpide. Du point où nous étions on n' aperçoit pas seulement un ou plusieurs massifs isolés, mais l' ensemble, toutes les Alpes des confins orientaux du pays aux dernières pointes et crêtes de Savoie: l' épine dorsale de l' Europe. Comparable à celle d' un poisson gigantesque, elle s' allongeait devant nous, univers de roc et de glace figé, net, froid, inhumain, voire menaçant, d' un bleu hostile. Par moment la neige d' une paroi isolée concentrait sur elle la vivacité de la lumière qu' elle renvoyait glaciale, dure, cristalline, presque abstraite. Barricade monstrueuse, muette, glacée et impitoyable à travers notre monde, la chaîne des Alpes, telle une coulée de lave figée de cent lieues, se profilait, hérissée et tranchante dans le ciel refroidi de l' arrière. J' en eus un frisson, une sensation complexe, où se mélangeaient l' effroi et la volupté, semblable à celle qu' on éprouve sous une douche très froide; le spectacle me blessa et me réconforta par un sentiment simultané d' oppression et de libération. » ( 32 ) 8Parois du Great Gable. En bas, à gauche, on distingue deux grimpeurs sur le fil de l' arête 9Escalade au Scafell Pikes Photos Claude Dcfago Les impressions de Hesse rejoignent celles ressenties par le premier témoin cité, de Saussure, dans une situation « étrange et terrible ». La chaîne des Alpes, longtemps inaccessible, mais admirée de loin, explorée par la suite et devenue pour certains l' image de notre patrie terrestre ou céleste, peut être, pour l' homme moderne, qui l' exploite pourtant, un monde menaçant, hostile, cruel. La réaction qui s' exprime chez Hesse dans le contraste saisissant entre le milieu urbanisé, pseudo-alpin du Jura et les dimensions élémentaires, inhumaines des Alpes n' est pas un phénomène isolé. Elle prend chez André Gide la forme de l' ironie démystificatrice quand il prétend que « l' admiration de la montagne est une invention du protestantisme » ( 33 ), affirmation ou boutade qui vise une certaine littérature alpestre de Suisse romande, mais que ce grand voyageur aurait eu de la peine à vérifier ailleurs. Elle se manifeste chez d' autres par l' indifférence. Rilke, par exemple, ce pèlerin des altitudes spirituelles, ne confie, en descendant de Chaumont, que d' insi mondanités à son « Carnet » ( 34 ). On constate enfin, chez certains contemporains, une tendance systématique à s' inscrire en faux contre toutes les idées reçues, et tout d' abord celle, insupportable pour eux, que la Suisse est belle. Adres-sant du fond du Vallon de l' Ermitage une déclaration d' amour conditionnelle à sa patrie, Friedrich Dù' rrenraatt, visionnaire,«serre le poing»contre le « visage défiguré » du « pays dérisoire, mesurable en deux, trois foulées » qui s' étend à ses pieds. Mais, dans une image grandiose, apocalyptique, tout imprégnée de mysticisme, il rend aux Alpes, vues sous l' éclairage de la fin du monde, toute leur dimension: « La terre qui te porte se pétrifie, colline après colline, en un paysage lunaire qui vient se briser contre l' éternité dont tu es le rivage. » ( 35Quant à cette autre gloire, soleuroise, des lettres helvétiques, qui se vante, dans un périodique étranger ( 36 ), d' avoir passé - en avion - à côté du Cervin, indifférent et sans le reconnaître, nous nous contentons de confronter son attitude à celle de ce marxiste grisonnant qui nous accueillit récemment à l' auberge de la jeunesse de Dresde. Réduit, depuis des décennies, à satisfaire sa passion de la montagne dans la sächsische Schweiz, à varapper dans les dangereuses falaises de molasse des bords de l' Elbe, il nous parla, en apprenant que nous venions de Vautre Suisse, de ses grandes courses dans la région de Zermatt, faites au cours des années trente, cela avec une émotion nostalgique qui ne devait rien au protestantisme.

Ce serait perdre sa peine que de vouloir faire entrer dans un schéma la série de citations que nous avons réunies; elles ne forment pas un abrégé de l' histoire de la littérature alpestre. Elles illustrent l' évolution de la sensibilité et du style et sont autant de témoignages. A ce titre, les impressions d' un inconnu peuvent mériter autant d' attention que la page portant une signature célèbre. Si l'on admet cette façon de voir, on nous pardonnera de compléter la partie historique de l' exposé par quelques réflexions personnelles.

Tous les auteurs cités ont deux qualités en commun: ils sont sérieux, leur enthousiasme est sincère, et... ils ne sont pas alpinistes. Ils n' ont escalade aucun des sommets qu' ils admirent de loin. Cela ne nuit pas à leur crédibilité; mais l' initié préférerait parfois à leur lyrisme la saveur de l' expérience vécue. « Il n' est pas rare, constatait, il y a cent ans, Eugène Rambert, dans les Alpes Suisses, qu' on parle du Mont Rose, du Mont Blanc, de la Jungfrau d' une manière qui pourrait s' appliquer indifféremment à chacune de ces trois montagnes et beaucoup d' autres encore. » ( 37 ) Pour celui qui la connaît, pour avoir peine sur ses flancs, toute grande montagne a sa physionomie propre, qui se grave dans la mémoire. S' il a touché, ne fût-ce qu' une fois, le signal du Finsteraarhorn, il reconnaîtra ce beau sommet d' entre toutes les autres « Bernoises » et s' amusera de ses parties de cache-cache avec l' Eiger qui le masque plus ou moins, lorsqu' on l' observe de la région de Neuchâtel ou de Bienne. S' il a connu le bonheur de fouler la cime du Weisshorn, il aura constaté avec plaisir que c' est de toutes les « Valai- sannes » la seule, ou la première, à se montrer, même aux Neuchâtelois du Bas. S' il a pénétré dans le refuge Vallot, il ne le confondra pas, s' il a la chance de le voir scintiller un soir de mars ou de septembre, avec la planète Vénus, mais il revivra par la pensée des moments on cette divinité brillait par son absence ou subissait une éclipse. Et si, enfin, il voit, à l' aube, fumer les arêtes sommitales de tous les quatre-mille - seul le vaillant Latrobe mentionne le phénomène - il n' y verra pas le « fichu rose » de la Jungfrau, mais l' effet de la bise féroce, cette compagne des courses réussies, dont il garde de mordants souvenirs.

Le Panorama des Alpes vu du Crêt du Plan ( 38 ), que la Section neuchâteloise a édité il y a 75 ans, mentionne par leurs noms 82 sommets de deux mille mètres et plus, 68 trois mille et 13 quatre mille. C' est, me semble-t-il, à peu près ce que le clubiste moyen peut espérer atteindre au cours de sa carrière. La montagne faisant partie intégrante de son existence, c' est un peu le panorama de sa vie qui se déploie sous ses yeux quand, un beau soir, il rêve sur la chaîne des Alpes. Elle lui parle différemment selon qu' il est au début, au milieu ou à la fin du voyage.

C' est du moins ce qui m' est arrive. A vingt ans, le désaccord entre les ressources physiques et les ressources tout court peut tenir du fantastique. Mon rayon d' action d' apprenti alpiniste était celui de mon vélo. Regardant du haut du Säntis les sommets des Grisons décidément hors de ma portée, j' eus envie, parfois, de me faire berger dans l' Engadine, qui m' apparaissait comme le paradis terrestre. Le moment venu, je devins carabinier de montagne et accomplis mon école de recrue à Coire, chef-lieu de la terre promise. Mais pendant les deux mois de printemps que durait ce séjour, j' eus beau lever mes regards vers les neiges, pourtant toutes proches, du Calanda; elles me demeuraient aussi lointaines que celles du Kilimandjaro; nos marches et manœuvres restaient désespérément horizontales, l' armée renonçant à tirer parti de mon pouvoir ascensionnel. Il en fut d' ailleurs de même pendant le service actif où mon enthousiasme pour tout ce qui se trouve au-dessus de la limite des sapins resta, le plus souvent, avec les cordes et les piolets, à l' arsenal du matériel de corps inutilisé. Il est vrai qu' alors mon inexpérience égalait mon admiration pour cette race de seigneurs qu' étaient pour moi les vrais alpinistes. De passage au Hohtürli, j' avais osé monter à la Wilde Frau avec un ami, novice comme moi. Un guide et son client, que nous observions descendre du Morgenhorn, m' apparu comme des surhommes; leurs crampons déposés devant la cabane comme les instruments d' un culte réserve aux initiés.

Les Alpes vues de Neuchâtel restèrent pendant des années encore un monde de merveilles inaccessibles. Le programme des courses de la Section me faisait penser aux cartes des grands restaurants, offrant toutes sortes de plats tentants, mais que je n' osais pas commander, non par manque d' appétit ou par timidité, mais pour la raison la plus prosaïque. L' alpiniste moyen que j' allais devenir se sentait dans la force de l' âge, mais subissait la force des choses: j' éprouvais autant de peine à équilibrer le budget de ma famille qu' à assurer l' équilibre de mon corps sur une arête glacée, et le passage-clé des courses était souvent le pas de porte de la maison. Aussi, celui-ci occasionnellement franchi, je me jetais dans l' aventure fa-natiquement. La conquête du premier quatre mille, la Dent Blanche, enlevée depuis Bricolla, après une marche d' entraînement non-stop: La Sage - Pigne d' Arolla - La Sage, m' avait rendu heureux et fier. Mais cela avait été une leçon de modestie aussi: j' avais trouvé le Grand Gendarme très impressionnant.

Quadragénaire, je ne regardais plus le panorama avec les yeux douloureusement résignés de l' étudiant ou du jeune professeur. Un certain équilibre entre l' envie qui me poussait à partir et la raison qui m' obligeait à renoncer s' était enfin établi. Pendant des années je passais la semaine dans l' attente du vendredi soir. Je participais activement à la vie du Club. J' avais appris tant bien que mal les règles du jeu. J' aimais les départs avant l' aube, l' ambiance de la cabane, les heures d' exercice soutenu, les retours euphoriques et l' apaisement des lendemains. Les Alpes, vues de mon bureau, n' étaient plus cette promesse jamais tenue. Sans être devenu collectionneur de sommets, la vue de plus d' un d' entre eux me causait un plaisir particulier, parce que je le connaissais de plus près. Et dans la mesure où s' élargissait mon horizon de clubiste, l' amitié qui me liait à mes compagnons se renforçait.

Parmi ces derniers, il y en avait, il y en a, d' éton, aux tempéraments presque aussi différents que les sommets qu' ils m' ont fait gravir et que l' in fraternelle de la cordée, le caractère sérieux de certaines parties jouées ensemble, ne permettaient pas d' ignorer longtemps. Le fonds commun toutefois, la constante caractérielle, c' est la franchise, le courage et la modestie. Ernest Gerber, Philippe Hüther et Pierre Baillod, les camarades morts en montagne, incarnaient trois types d' alpi possédant ces qualités fondamentales, tout en gardant chacun sa physionomie propre. Ernest, petit, discret, taciturne, tenace, même têtu, était de ceux qu' on sous-estime tant qu' on ne les a pas vus à l' oeuvre. A ceux qui lui étaient confiés il inspirait une grande confiance, parce que ses qualités apparaissaient alors. Philippe, grand, généreux, jovial, très entreprenant et terriblement entêté ne pouvait pas, lui, être sous-estimé, vu que ses ressources étaient évidentes et qu' il ne détestait pas les montrer. Il pouvait presque varapper skis aux pieds, et godiller en conduisant sa voiture. Son individualisme et sa douceur le rendaient sympathique à chacun, mais on ne pouvait jamais dire: le chemin, c' est par où Philippe a passé. Pierre était le plus fort alpiniste que j' aie connu. Son besoin d' air, d' altitude et d' aventure était immense: les montagnes étaient sa vie. Doué d' une force physique, d' une résistance exceptionnelles, ayant le pied sûr et le jugement intuitif de celui qui connaît ses très grandes possibilités, ses ressources morales étaient presque plus remarquables encore. Son dévouement che-valeresque - il s' encordait toujours avec le plus faible - son égalité d' humeur, son intelligence et son esprit d' initiative étaient légendaires. Une seule faiblesse: sans se surestimer lui-même, il surestimait souvent ses compagnons, les croyant capables de le suivre. La Section neuchâteloise lui doit quelques-unes de ses plus grandes journées dans les Alpes.

C' est, à quelques regrets près, avec reconnaissance et sans amertume que je regarde les Alpes aujourd'hui. Leur silhouette me rappelle des heures inoubliables. Les sommets de la région de la Blümlisalp, qui m' avaient paru, autrefois, réservés à une élite dont j' étais exclu, me sont aujourd'hui presque familiers. Je me souviendrai toujours de la montée à ski à la cabane du Mutthorn, d' une traite depuis la gare de Kandersteg, au clair de lune d' une nuit de novembre, de la descente du sommet du Doldenhorn à la cabane, un dimanche de mai, entre onze heures et midi, sans enlever les skis, d' une heure de contemplation au Gspaltenhorn, en compagnie d' un vétéran qui faisait, à cette occasion, ses adieux à la haute montagne.

Il y a quelques années, je rentrais de Prague en avion. C' était en janvier; le départ était à l' aube et le brouillard recouvrait les régions que nous devions survoler. Mais à peine avions-nous pris de l' altitude, retrouvé le soleil et mis le cap sur Kloten, que je vis, à l' extrémité sud de la mer moutonneuse un profil minuscule, délicat, mais étincelant se détacher de l' horizon. C' étaient les Alpes; autrichiennes sans doute, tyroliennes, bavaroises peut-être. Bientôt je pouvais mesurer notre progression à leurs contours toujours plus perceptibles. A mesure que nous approchions de la Suisse, leurs formes grandissaient suffisamment pour que j' essaie de donner un nom à l' un ou l' autre sommet important. Peine perdue: faute de repère, elles restèrent anonymes. Puis, tout à coup, je sus que nous survolions le lac de Constance invisible. Je venais d' identifier instinctivement le mini-massif du Säntis à ses trois petites chaînes reliées par le milieu, l' alignement des Churfisten et la tête carrée du Glärnisch. J' avais reconnu la Suisse à ses montagnes. Très rébarbatives dans leur grande tenue d' hiver, solitaires et glacées, elles n' avaient pourtant rien de proprement effrayant. Je les connaissais; je pouvais les nommer, leur parler. Les ayant longuement et sincèrement aimées, il me semblait qu' elles m' ap un peu, leur ayant laissé, en échange, une partie de mon être.

Pendant que nous plongions dans le brouillard quotidien, le panorama des Alpes m' apparaissait comme le reflet de la vie: de ses sommets et de ses dépressions, de ses attentes et accomplissements; attirant le regard il engageait à rêver au passé et obligeait à réfléchir à l' avenir, mais, surtout, il faisait battre mon cœur de joie, de gratitude. C' est cela, peut-être, qui rend, pour l' alpiniste, les Alpes incomparables.

Notes bibliographiques ( 1 ) Adam Mickiewicz, cité d' après G. R. de Beers: Travellers in Switzerland. Oxford University Press, 1949, p. 214.

( 2 ) Le Nouvel Ebel, Manuel du Voyageur en Suisse. Maison, Paris, 1844, p. 472.

( 3 ) L. Favre & Dr Guillaume: Guide du Voyageur dans le Canton de Neuchâtel. G. Guillaume fils, Neuchâtel, 1871, p. 25.

( 4 ) Philippe Godet: Histoire littéraire de la Suisse romande. Delachaux & Niestlé, Neuchâtel, 1890, p. 547.

( 5 ) G.L. de Buffon: Théorie. Article IX. Cité d' après Claire-El.Engel: La Littérature alpestre en France et en Angleterre. Dardel, Chambéry, 1930^.59.

( 6 ) F. de Saussure: Voyage dans les Alpes. T. I. S. Fauche, Neuchâtel, 1779, p. 289.

( 7 ) Goethe: Briefe aus der Schweiz- Lettre du 27 octobre 1779; citée d' après Manfred Schenker: Goethe en Suisse romande. Payot, Lausanne, 1929, p. 14.

( 8 ) Ibid. pp. 14-15.

( g ) Sébastien Mercier ( 1781 ). Cité d' après Charly Guyot: Neuchâtel Pays de Tourisme. P. Attinger, Neuchâtel, 1948, p. 18.

( 10 ) Madame Roland: Voyage en Suisse ( 1787 ). Neuchâtel, Baconnière, 1937, p. 86.

( 11 ) Mme de Staël: De l' Allemagne. Première partie. Chap. XX. Garnier, Paris, 1932, p. 105.

( 12 ) Chateaubriand ( 1824 ); cité d' après de Beers: Travellers p. 164.

( 13 ) Senancour: Obermann. Lettre IV. Edit. G. Michaut, E. Droz, Paris, 1931, p. 21.

( 14 ) Claire Clairmont: Journal. ( Le Voyage de Shelley en Suisse ). Cité d' après Le Musèi neuchâtelois, 1962, p. 25.

James Fenimore Cooper: Excursion d' une Faville américaine en Suisse. ( Trad, par A.J.B. Defauconpr^t ). Gosselin, Paris, 1836, pp. 47-48.16 ) J. Latrobe: The Alpenstock. See. éditidn, Seeley & Burnside, London, 1839, pp. 357-358. ( Trad. F. Mat-they).17 ) Ibid. p. 171. ( Trad. F. Matthey ).

( 18 ) I bid. p. 358. ( Trad. F. Matthey ).

( 19 ) John Ruskin: Works, vol.35. Praeterita, jp.115. Cité d' après Hans Löhrer: Die Schweiz im Spiegel der englischen Literatur 184^1875. Juris, Zürich, 1952, ip. 7. ( Trad. F. Matthey).20 ) -Armine Mountain ( 1822 ). Cité d' après de Beers: Travellers p. 161. ( Trad. F.Matthey).21 ) Hilaire Belloc: The Path to Rome. Nelson, London, s.d. ( 1902 ), pp. 158-160. ( Trad. F. Matthey ).

( 22 ) M. Dargaud: Voyage aux Alpes. Hachette, Paris, 1857; P-323 ) Henri-Frédéric Amiel ( 1867 ). Cité d' après die Beers: Travellers p. 317.

( 24 ) Jean-Paul-Friedrich Richter: Titan. Edit. ( 856. T. IX, p. 16. Cité d' après Robert Minder: DichterHn der Gesellschaft, Insel, Frankfurt a. M., 1966, p. 52. ( Tjrad. R. Zellweger ).

( 25 ) Jeremias Gotthelf: Zeitgeist und Bernergeist'- E. Rentsch, Erlenbach-Zürich, 1926, p. 205. ( Trad. R. Zellweger ).

( 26 ) Eugène Rambert, ( 1888 ). Cité d' après de B|eers: Travellers p. 396.27 ) Gérard de Nerval: Œuvres II. Lorely ( 1852). préface. Edit, de la Pléiade. Gallimard, Paris, 1961, p. 73d.

( 28 ) Nos Chants suisses - Unsere Schweizerlieder. Föetisch, Lausanne, 1931, p-42.

( 29 ) Fritz Berthoud: Alpes et Jura; Le Chasseron. Sandoz & Fischbacher, Paris, 1872, pp. 301-302.30 ) Paul Ilg: Die Flucht auf den Creux du Van. Gute Schriften, Bern, 1933, p-43- ( Trad. R.Zellweger).31 ) Arnold Lunn ( 1945 ). Cité d' après de Beeis:',Travellers p.467. ( Trad. F.Matthey).32 ) Hermann Hesse: Beschreibung einer Landschaft ( 1947 ). Gesammelte Werke, Band VIII, pp.436-4.37. ( Trad. R. Zellweger publiée dans: Visages du Pays' de Neuchâtel, La Baconnière, 1973, pp.41 -42).33 ) André Gide ( 1912 ). Cité d' après de Beers: .'.Travellers p. 443.:

( 34 ) Inédit.:

( 35 ) Friedrich Dürrenmatt: An mein Vaterland. ( Tirad. Walter Weideli),36 ) Peter Bichsel, dans « Merian »: Die Schweiz I/Ì28, p. 53.

( 37 ) Eugène Rambert: Les Alpes Suisses: Ascension^ et Flâneries, Rouge, Lausanne, 1888. Avant-propos, p. Xjl.

( 38 ) Neuchâtel. Panorama des Alpes, vu du Crêt du %lan. Dessiné par Maurice Borel. Edité parla Section neurjhâteloise du CAS, janvier 1901.

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