Ascension du Petit Miroir de l'Argentine

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Septembre 1948par Pierre Jaquet

Les vacances ne s' étaient pas achevées, en cet été 1948, sans nous laisser, comme à bien d' autres, des regrets et quelques arrière-pensées. Devant la persistance du mauvais temps, il avait fallu renoncer aux « quatre mille », et deux semaines passées à Barraud nous avaient permis de réaliser en partie seulement un projet longtemps caressé: l' exploration des sept itinéraires tracés sur les Miroirs de l' Argentine.

Le Petit Miroir, enchâssé sous l' arête beaucoup plus à l' ouest, hantait encore notre imagination et nos rêves, excitait notre soif de conquête.

Une semaine déjà après la rentrée, le 6 septembre, une tentative se trouva dès le départ noyée sous les averses et le Petit Miroir ne nous apparut que quelques instants, flottant tout là-haut derrière des flocons de brouillard. Il brillait sous la pluie comme une plaque de mica.

« Allons, ce sera pour le Jeûne », décida mon frère en quittant le cirque ruisselant de Solalex.

Samedi du Jeûne! Pour la première fois cette année, mon pessimisme notoire ne trouva vraiment pas, dans toute l' étendue du ciel, le petit nuage en balade, inspirateur habituel des plus fumeux pronostics.

Je m' abstiens donc, tandis que nous filons rapides par la route des Pars, de troubler la sérénité de mes deux compagnons.

Le « refuge des Miroirs » nous accueille à Solalex. Finies les nuits d' in sur la paille des étables ou les trop longues marches d' approche.

Ces départs tardifs, don précieux d' un refuge bien centré. Le soleil fait jouer ses jets d' argent sur les neiges et les contreforts des Diablerets. On glisse en chaussures d' escalade entre les sapins disséminés comme en un parc. Il est 7 heures, 8 heures mêmel à quoi bon se presser: ces courses sont un concentré d' émotions fortes, difficiles certes, mais courtes. En trois à cinq heures vous « sortez » sur l' arête, à moins d' erreurs ou d' imprévus. Mais voilà le passage du torrent et la pente qui se redresse, le sentier qui se perd sous les vernes et dans les éboulis croulants, et aussitôt des imprécations viennent troubler le sommeil de ce paysage matinal et glacé. De longues files de mélèzes montent à l' assaut jusque sous les murailles qui bouchent la moitié du ciel. Un petit gendarme brille tout là-haut sur l' arête comme un bloc de cristal. Mais au long des parois c' est le règne de l' ombre; des gazes transparentes et bleuâtres flottent, étagées sur le vide. Elles estompent et adoucissent l' immensité des dalles, l' élan des hauts piliers de pierre et la grâce des vires nouées en guirlandes à leurs flancs.

Le sort en est jeté! Nous délaissons pour aujourd'hui ce semblant de piste qui se dirige vers la cheminée Moreillon et les régions familières du Grand Miroir. Pour la première fois nous obliquons à droite vers la caractéristique « pierre carrée de Solalex ». Autel dédié aux dieux de l' abîme, elle se dresse entre les derniers mélèzes au pied de la paroi. De là, il est facile de reconnaître notre « route » du Petit Miroir. Elle est constituée par la crête de cette immense vague pétrifiée qui semble être venue se cabrer pour fuir ensuite à mi-hauteur vers l' ouest en élégants festons tout au long de la falaise centrale des faces nord de l' Argentine. La première volute de la vague forme l' épaule sous le Cheval Blanc. Les vires retombent gracieuses, elles remontent ensuite vers l' ouest et la petite épaule inférieure dresse là-bas un gendarme rougeâtre. D' autres festons fuient encore plus loin jusque sous la terrasse supérieure. Celle-ci court en forme de chaussée sous le Petit Miroir proprement dit, dalle de 150 m. de côté environ, ourlée de surplombs, plaquée en biais sous l' arête faîtière et mordant sur les ténèbres du couloir Veillon. Jusqu' à fin août encore un petit névé a brillé comme un œil là-haut sur la terrasse au pied du couloir, et souvent je me suis demandé si j' en foulerais jamais l' inaccessible fraîcheur.

Un peu d' émotion altère les voix qui règlent les places et distribuent les anneaux de la corde. Habitués des espaces bien découverts qui régnent au-dessus des plans inclinés du Grand Miroir, nous avons l' impression de pénétrer par les portes du mystère en des régions sacrées et interdites aux profanes. C' est ici le seuil d' une initiation:

Quelques plaisanteries des optimistes ont tôt fait de teinter d' humour la solennité de ces instants. Le pessimiste lui, se débat déjà en tête de cordée parmi le froid des pierres, les nausées du matin et la raideur essoufflante des premiers rochers jonchés d' éboulis. Il gagne rapidement en hauteur et vient buter enfin contre l' immensité des falaises. Il faut se glisser maintenant tout au long de la vague de pierre.

Mais voilà que les prises se raréfient et que la muraille repousse désagréablement. On quitte la vire pour monter par des étages de gradins vers une cheminée. L' ascension s' en révèle assez scabreuse: départ en opposition jusque sous un gros bloc coincé en auvent, sortie, traversée délicate le long du bloc à droite, atterrissage sur des gazons semés d' éboulis. Une longueur de corde, et l' épaule est à nous.

Il s' agit de redescendre maintenant vers l' ouest jusqu' au fond d' un feston et de remonter ensuite jusqu' à la petite épaule inférieure dont la haute proue, collée aux parois titanesques, fend audacieusement les flots d' ombre et d' azur. Descente... la vire d' abord étalée en esplanade se brise bientôt en couloirs chargés d' éboulis. Une cheminée nous tient suspendus un instant pour nous lâcher enfin sur un balcon, point le plus bas de l' itinéraire. Une vire se glisse contre la muraille, s' élève, se redresse, présente des passages aériens de dalles et de fissures. La petite épaule inférieure que nous escaladons ainsi prend l' allure d' une flèche de cathédrale. Ce début de course est bien loin de présenter les difficultés que me suggérait mon imagination. Je m' obs cependant à croire, que je fais quelque chose d' extraordinaire. Cette façon de traiter chaque étape avec une sorte de respect mêlé de crainte, cette tension superflue de la volonté, ce visage de pilote au milieu des tempêtes que j' affecte un peu en face de passages exposés, amusent prodigieusement le clan des deux optimistes. Ils jouissent pleinement de cette balade au flanc des abîmes.

Une fissure aboutit à un rebord, hardiment découpé sur le néant. On utilise comme une échelle sa tranche dentée et l'on atteint la petite épaule inférieure après avoir passé derrière le gendarme rougeâtre. La place est restreinte et nous voici blottis sous un bombement de la roche en face d' un « passage-clé. » Première constatation: Les parois plongent encore plus bas dans les profondeurs. Une masse rocheuse pend là-dessous dans le bleu de l' air et se dérobe en un surplomb immense. Tout au fond s' estompent les pentes et les éboulis montés de la Benjamine Nous dominons son toit qui n' est plus qu' une écaille de mica sur le velours des forêts. Il est des abîmes riants, il en est qui exaltent en nous le désir de conquête; ici, tout est sinistre. Une avalanche à déchiqueté là-bas une lignée de mélèzes. Minuscules dans la profondeur, leurs troncs montent décapités et noircis. Ils semblent avoir été disposés par quelque démon de cet enfer pour empaler tout malheureux qu' une chute précipiterait de ces parois. Le festonnement des vires court toujours vers l' ouest mais ce ne sont plus que de légères frises aux flancs des murailles. Il n' y a pas d' autre issue à notre perchoir que cette vire. Elle descend, s' amincit, penche sur le bleu de l' espace et va tourner l' angle qui masque la suite immédiate du passage.

Je me faufile, me cambre, me renverse, passe l' angle et... constate que la vire s' interrompt. Un mètre plus bas, deux touffes de gazon flottent sur un monde tout en profondeur. C' est au-dessus de ces marchepieds que se développe la « petite dalle ». Il s' agit plutôt d' une zone dépourvue de prises, genre dalle de Cabotz. Le passage se redresse désagréablement. En renversant la tête on ne voit, là-haut, que des sortes de gradins, couverts d' éboulis croulants parmi des gazons. Il semble difficile de s' y rétablir et presque impossible d' y créer avec des pitons un relais et la marge de sécurité nécessaire aux déplacements de la cordée.

« C' est le moment de sortir la ferraille! » criai-je à mes compagnons. Le tintement métallique du marteau, le claquement du mousqueton, les calculs, les rangements soigneux, toute cette technique artificielle installe comme d' habitude en moi, un état d' esprit complexe et curieux: fin des incertitudes et des appréhensions, sentiment de créer de l' irrémédiable, oubli volontaire d' une situation peut-être sans issue, élan de tout l' être vers les audaces prochaines. Il s' agit en effet d' aller atterrir sur les deux marches en contrebas. Carlo doit régler le débit de la corde à travers le mousqueton. Avant qu' il ait rejoint et pour lui laisser la place, j' ai déjà bondi et me voilà debout sur les deux mottes. Elles branlent bien un peu et, là-derrière, Carlo crispé à la corde, hoche la tête devant l' horreur de ces lieux. Attaque du couloir-dalle: je plante un piton le plus haut possible, y passe mousqueton et corde, m' élève et vois entre mes pieds les squelettes des mélèzes minuscules et lointains. Les rares aspérités n' inspirent qu' une confiance très relative. Sentiment né de la présence du vide sans doute, car au fond je crois qu' elles tiennent. J' ai tiré à gauche, mais les prises sur lesquelles je comptais se révèlent minées et inutilisables. Recherche haletante sur la droite, pincement d' entrailles, froid au cœur. Le silence et la solennité de mes compagnons me portent sur les nerfs. « C' est le moment des chansons, leur criai-je, entonnez donc quelque chose, vous êtes sinistres là-dessous. » Dans nos moments difficiles en effet, Carlo fait le chanteur de charme ou bien je déclame quelque tendre élégie. Du contraste avec la rude réalité de l' instant naissent plaisanteries, éclats de rires et s' en les craintes et les pressentiments. Mais aujourd'hui les voix se cassent, traînent, s' éteignent. Nouveau piton, la faille a un bon rebord, mais peu de profondeur. Je replie le fer vers le bas contre le rocher.

Est-ce que je pourrai me maintenir plus haut? Je m' élève au-dessus de l' abîme par adhérence sur quelques granulations, atteins la zone des gradins, tasse rageusement sous mes pieds les cailloutis parmi les touffes de gazon.

« Plus de corde », crie Carlo.a, c' est le coup classique, un juron lui répond.

Je réussis pourtant à planter un piton parmi ce gravier; le moment le plus angoissant fut lorsque je constatai que j' étais au bout de ma provision de mousquetons et dus assurer Carlo en passant la corde directement derrière le fer et en la plaquant au sol. A peine a-t-il rejoint qu' il faut lui laisser la place et aller s' ancrer plus haut. Dans une petite niche commode je respire enfin en toute quiétude. Là-dessous Pierrot se déplace à son tour, recueille les pitons, ironise sur la sécurité, toute morale paraît-il, qu' offrait celui que j' avais recourbé en crochet et qu' il a pu cueillir en le soulevant d' un doigt.

Nous fuyons maintenant à travers le réseau des vires qui festonnent inlassablement vers l' ouest angles et couloirs. Les têtes se lèvent vers la paroi. Où donc se trouve la cheminée dièdre qui aboutit à la terrasse supérieure au pied de la dalle du Petit Miroir? Aucune trace de clous, n' y comptez pas pour vous guider dans ce royaume du vibram et de l' espadrille; d' ailleurs combien passe-t-il par là de cordées en moyenne par an? Enfin la voici! il fallait, pour la découvrir, tourner le dos à la direction vers l' ouest suivie depuis le matin. Pierrot prend la place de « leader » et nous fait une splendide démonstration de gymnastique aérienne. La cheminée s' y prête d' ailleurs, redressée en diable mais bien pourvue de prises. Il disparaît, il établit là-derrière un système de « hissage » des sacs. Ceux-ci oscillent déjà au-dessus de nos têtes. Ils se heurtent à toutes les saillies. Pierrot peine là-haut; je guide tant bien que mal à l' aide d' un filin. Carlo monte à son tour. J' ai fait mes observations et puis profiter des expériences de mes compagnons, ce qui me procure sur les bords de cette cheminée l' une des plus enivrantes escalades de la saison. Encore quelques gradins et... surprise et stupéfaction! nous sommes accueillis en débouchant sur la terrasse par le tintement des pitons sous le marteau et par ces mots tombés du ciel:

« Dites-donc, vous, là-bas, vous ne pourriez pas nous passer un bout de votre terrasse? » Une cordée inconnue — « d' où diable sont-ils montés, ceux-là I » crie Pierrot — est engagée au long du couloir qui se creuse sur le bord est du Petit Miroir, à l' opposé de la cheminée Veillon. Le sifflement d' une chute de pierres interrompt une conversation à peine engagée. Nous fuyons sur la large chaussée. Il est midi déjà et mes compagnons imposent une halte. Appuyé à l' immense dalle, je les regarde manger. Devant moi bâille la tranche entr'ouverte d' un énorme livre de pierre haut de 150 mètres, la cheminée Veillon.

Les sacs rebouclés, Pierrot nous conduit à l' intérieur de la cheminée par de hauts blocs visqueux et exténuants. Il nous fait utiliser des fissures horizontales dans le bord du Petit Miroir à notre gauche. Le plus souvent nous devons nous hisser entre les blocs et le feuillet géant de droite.

Plus haut, ce n' est plus qu' une ravine jaune, aux pierres instables, un fouillis ruiné de colonnes et de nervures. Et si vertical qu' en levant la tête je vois les semelles de mes compagnons se détacher sur le ciel. Trois pitons abandonnés à leur rouille jalonnent ce passage: ils plient sous nos vibrams et accueillent corde et mousquetons.

Des vols bruissants de pierres et de gravats rebondissent et disparaissent sans trêve par l' entonnoir qui bée sur le gouffre. Un gendarme s' élance d' un jet jusqu' à l' arête. Le rocher est disposé en masses, en plaques, en obélisques; dans une lumière plus blonde où se mêlent déjà l' éclat et la chaleur qui baignent les faces sud là-derrière. Des surplombs ourlent les bords du ciel.

« Ce doit être le moment où l'on tire à droite sous un gendarme », criai-je à Pierrot. Lui, une main au rocher, se balance sur un seul pied et scrute les hauteurs. Voire! la droite offre des attraits bien discutables: ruines, traces d' éboulements causés par les derniers tremblements de terre. Pierrot serait attiré par la verticale et les masses en surplomb qui le dominent.

« Hé là-bas, descendez de deux mètres et tirez à droite! » Pierrot bouge. « Non le dernier. » Il faut croire que c' est moi qui dois faire mon profit de ce conseil lancé à travers tout le Petit Miroir par quelqu'un de la cordée fantôme suspendue là-bas à ses pitons.

La précision du renseignement — et à cette distance — le va-et-vient de quelques touristes au pied des parois, ce matin, la conversation que j' ai eue avec l' un d' eux nous portent à penser que ces « cracs » ne sont pas étrangers à la rédaction du guide qui gonfle une de mes poches.

« Ils ont sûrement des voies à eux pour atteindre la terrasse, expliquent mes compagnons, ils nous ont devancés par le haut pendant le passage de la petite dalle. » J' effectue la manœuvre indiquée. Une fissure horizontale dissimulée sous un bloc me retient suspendu par les mains seulement et me conduit à un couloir. De là, et tout le long à gauche du gendarme, monte une dalle. Elle est fendue de deux fissures. Etendu comme une araignée, un pied et une main dans chacune d' elles, Pierrot l' escalade et surmonte 20 m plus haut un bloc en saillie. Carlo effectue la manœuvre à son tour et s' amuse royalement. Je n' ai pas la même « ouverture de compas », j' essaie de monter par une seule fissure, non sans peine et -non sans utiliser largement une fiche de fer restée à demeure au milieu du passage. Un pavé me malmène l' épaule; puis une plaque s' abat comme une tuile sur le sommet de mon crâne. Elle s' y brise... « fort délicatement et fort régulièrement », m' explique parmi ses éclats de rire un Carlo penché par-dessus le bloc. Encore un corridor-boyau coupé de deux rétablissements et nous surgissons en plein soleil sur l' arête, une esplanade gazonnée. Soupirs de soulagement, congratulations, commentaires fiévreux. En face, derrière le rideau de brume et d' or que tisse un beau jour de septembre, Cabotz nous offre, coupe géologique parfaite, la souveraine élégance de ses plissements et de ses vires. La vue des neiges qui glacent la face nord du Muveran nous fait renoncer sans discussion à la course projetée aux Ancrennes pour le lendemain. Nous laisserons donc à leur rêve solitaire les petits chalets de la Vare, et c' est en flânant au soleil que nous gagnons la cabane Barraud où se presse la foule des grands jours.

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