Au centre du Groenland

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PAR ANDRÉ RENAUD

Avec I carte et 6 photos ( 146-151 ) Avant-propos Situé dans le bassin arctique, le Groenland se rattache au continent nord-américain par la géologie et la géographie physique. Du point de vue politique, il constitue depuis quelques années un Département du Danemark.

Le Groenland n' est plus, depuis longtemps, une énigme géographique. En revanche, l' immense calotte de glace qui s' étend sur les cinq sixièmes de sa superficie, l' Inlandsis ou Icecap, constitue encore un problème de géophysique mal connu qui a engagé déjà nombre d' expéditions à chercher à le résoudre. La plus ancienne n' est autre que la célèbre traversée à skis effectuée par Fridtjof Nansen en 1888. La plus récente est Y Expédition Glaciologique Internationale au Groenland de 1957 à 1960 ( EGIG ), à laquelle j' ai eu l' occasion de participer avec quelques compatriotes: Fritz Brandenberger, Paul Gfeller et Peter Kasser, tous ingénieurs, Marcel de Quervain et André Roch, les spécialistes des études de la neige.

La place manque pour exposer dans cette revue le programme des travaux scientifiques de l' EGIG et pour relater toutes les phases d' une expédition dont la conduite sur le terrain fut confiée à P.E. Victor ( PEV pour ses amis ). Qu' il suffise au lecteur de savoir que les vingt-six scientifiques1 affectés aux diverses disciplines 2 ne purent réaliser leurs études sur place qu' avec la collaboration des techniciens des Expéditions polaires françaises dont plusieurs étaient déjà des explorateurs chevronnés. De plus, le soutien généreux des avions et des hélicoptères de Y Armée de fair française joua un rôle décisif.

Le grand désert blanc L' Inlandsis n' est autre chose que le plus grand glacier de l' hémisphère nord et sa masse représente à elle seule les treize pour-cent des glaces du globe. Répartie entre les cinq millions d' habi de la Suisse, chacun en recevrait un cube de huit cents mètres d' arête... Totalement fondue, elle provoquerait un relèvement de sept mètres de la surface des océans.

Sa masse diminue-t-elle comme celle de la plupart des glaciers alpins? Rien n' est moins certain. La réponse à une telle question ne pouvait être donnée que par une nouvelle expédition dotée des moyens d' investigation les plus modernes. C' est ainsi que prit naissance l' EGIG 3 dont le programme d' étude complet comporte d' ores et déjà une nouvelle campagne prévue pour 1964.

L' Inlandsis, dont l' épaisseur moyenne est de 1550 mètres et dont l' altitude dépasse 3000 mètres dans le centre 4, alimente d' énormes fleuves de glace qui jettent à la mer les icebergs dérivant ensuite vers le sud. A cette perte constante de la masse de l' Ice s' ajoute encore la dissipation par fusion 1 A côté des Suisses déjà cités, il y eut aussi sur l' Inlandsis des Danois, des Français, des Allemands et des Autrichiens.

2 Glaciologie, nivologie, géodésie, nivellement, météorologie, géophysique sismique et océanographie.

3 A. Renaud: L' Année Géophysique Internationale 1957-1958. Les Alpes 1957/4, pages 269 à 276, avec une carte générale du Groenland et des coupes de l' Inlandsis.

4 L' épaisseur maximale connue était en 1959 de 3175 mètres au-dessous de la Station centrale. Dans ces parages, le socle rocheux se situe donc au-dessous du niveau de la mer206 mètres ).

normale dans les régions basses à l' intérieur même des côtes, fusion qui donne naissance en été à de puissants torrents glaciaires.

Entre l' Inlandsis et la mer d' une part, entre les vallées débitant les fleuves glaciaires d' autre part, une zone basse abrite une végétation de caractère alpin et donne asile à de nombreuses espèces animales. C' est là, sur la côte occidentale notamment, que vivent quelque 20 000 Groenlandais groupés en colonies administrées avec sollicitude et intelligence par le gouvernement danois.

La zone externe de l' Inlandsis, soumise à la fonte estivale, est tourmentée et chaotique, tout comme les langues des glaciers alpins, mais à un degré beaucoup plus accusé. En été, cette bande large de quelque 50 à 100 kilomètres est infranchissable à pied et impraticable pour les weasels et les traîneaux. En amont des derniers systèmes de crevasses, c' est la zone du névé, grand désert blanc qui s' élève en pente relativement douce jusqu' aux dômes du centre et du sud.

Les skis que nous avions emportés n' ont guère été utilisés, sinon dans la zone située à l' ouest du camp VI ( voir la carte ) et moins pour faciliter la progression que pour augmenter la sécurité du déplacement du groupe de nivellement à pied qui opérait dans cette région dangereuse. Quant à nous qui nous déplacions spécialement dans le centre au moyen de weasels, nous n' aurions eu aucun emploi de nos lattes.

Situé entre 60 et 83,5 degrés de latitude, le Groenland est encore fort éloigné du pôle. Le climat y est néanmoins très froid, eu égard à l' altitude élevée qu' atteint l' Inlandsis. En hiver, la température s' abaisse dans le centre jusqu' à 65 degrés au-dessous de zéro. En été, en dépit de l' insolation permanente, nous y avons noté cependant plusieurs fois des températures inférieures à moins 30 degrés. Cependant, comme le climat est très sec, le froid est parfaitement tolérable, surtout par temps calme. Les cas de gelures ont été rares et bénins.

Bien que l' Inlandsis constitue l' un des réservoirs d' eau douce les plus vastes du globe, nous ne pouvions cependant préparer que les quantités d' eau juste nécessaires à l' alimentation, étant donné la quantité considérable de combustible nécessaire pour fondre le névé. Ce combustible était constitué par du gaz propane liquéfié sous pression dans des cylindres d' acier.

Dans sa désolante uniformité, sans autre horizon que des confins constamment troublés par des mirages, le grand désert blanc de I' Inlandsis n' offre aucun des attraits de nos montagnes, et André Roch ne manquait pas de dire qu' il était en train de perdre une belle saison pour l' alpinisme. On le comprend... et je confesse volontiers que, notre mission accomplie, je l' ai quitté sans le moindre regret, avec un évident soulagement. Il ne m' en reste pas moins une réelle nostalgie: celle faite des souvenirs très vifs du spectacle constamment changeant de la lumière polaire et des éclairages rasants; celle aussi des « ciels de porcelaine »; celle enfin des apparitions d' aurores et, plus souvent enfin, des halos solaires et de leurs magnifiques parhélies. Alors, en dépit du froid, de la fatigue, on ne pouvait se retenir de se livrer à une passionnante chasse aux images dont mon Alpa-Reflex m' a permis de rapporter quelques documents particulièrement précieux.

Baptême polaire Le 9 avril 1959, l' avion Nord-Atlas - nom de couverture FRANU - qui nous emmène au Groenland a quitté l' Islande par un temps clair et froid. Le commandant Aimé a prévu un vol de cinq heures, jusqu' à la base US de BW8 dans le Sondre Strömfjord, en passant par-dessus l' Inlandsis. C' est plutôt long, car l' avion n' est pas rapide; mais il est sûr. Quant à nous, les passagers, bien emmaillotés dans nos vêtements de duvet et des couvertures, nous cherchions à apercevoir quelque chose par les hublots. Mais la brume, puis d' épaisses couches de nuages recouvraient le Détroit de Danemark. Pourtant, à proximité de la côte orientale, une trouée permit d' apercevoir la bordure de la banquise qui commençaist à se disloquer. Nous apprîmes plus tard que cette ceinture de glaces était restée durant fete si compacte qu' aucun bateau n' avait pu la franchir. Nous volions à l' altitude de 2400 mètres; mais les nuages se refermèrent au-dessous de nous comme au-dessus, et l' avion fit un bond à 3400 mètres pour franchir sans risques l' Inlandsis totalement invisible. Tout à coup, la voix du commandant de bord nous annonça par le haut-parleur que nous franchissons le cercle polaire. Pour marquer cet événement, PEV nous tira de notre engourdissement pour nous remettre un savoureux document dont voici le texte:

« Le nonante-neuvième jour de l' an 1959, le navire aérien FRANU 148 chaudement recommandé à notre glacial accueil, portant une horrible cargaison d' affreux passagers, à la fois laids, sales et pas très malins ( pour ne pas dire idiots ), s' est présenté sous les ordres du prestigieux Capitaine Aimé devant notre Royaume Givré - le Sieur André Renaud ayant été froidement récuré, rincé, rase en notre Divine Présence a été autorisé par nous à franchir le Cercle de Notre Intimité. En foi de quoi, nous reconnaissons que le susdit ayant retrouvé par Notre Sacré Baptême une certaine propreté physique, une intelligence relative, un équilibre mental suffisant et une ligne de conduite acceptable, a franchi le Cercle Polaire Arctique. Grand Froid lui fasse et que le fondement lui pèle!

Fait au Royaume des Terres Glacées en présence de Nos fidèles vassaux des Expéditions polaires françaises - PEV. » Le ciel resta bouché et nous volions toujours dans la même demi-obscurité. Quel contraste avec le vol que j' avais effectué l' an précédent sur le même parcours où l' Inlandsis découvert avait fasciné nos regards! Au terme de cette traversée, l' avion s' était pose sans histoire à destination. Cette fois-ci, l' ambiance fut lugubre, l' espace vide de toute dimension et nous attendions anxieux et silencieux que l' appareil puisse se poser. La piste resta cachée par des nuages très bas et, au moment de l' approche, la radio de bord tomba en panne... Finalement l' avion atterrit dans une bourrasque de neige et une température de 28 degrés sous zéro. Nous avions eu... chaud.

Le drift Les mois de mars et d' avril 1959 furent particulièrement pénibles pour les techniciens charges de conduire le convoi motorisé parti du Sondre Strömfjord à travers la zone chaotique. L' assaut de l' Inlandsis fut difficile; mais, dans la partie la plus tourmentée, tous les membres de l' expédi comprenant l' importance de l' enjeu, les scientifiques s' unirent aux techniciens, tous se servant de pics à glace, de piolets, de pioches et de pelles, et ils aménagèrent ensemble les plus mauvais passages. Le 18 avril, nous étions enfin à Inter, dans une zone praticable et à l' abri d' une brusque fonte. Là, à 100 kilomètres à l' est de BW8 et à une altitude de 1500 mètres environ, le convoi se constitua définitivement, comprenant 16 weasels, 7 caravanes sur lugeons métalliques, 7 traîneaux pour le transport du matériel trop délicat pour être acheminé par les airs. Prudemment, le convoi se dirigea vers le Camp VI qu' il atteignit le ter mai, après avoir effectué un détour vers l' est pour éviter les régions trop fortement crevassées.

Le Camp VI, où l' équipe des glaciologues resta jusqu' au 31 mai, constitua la base principale sur l' Ice, d' où les divers groupes opérationnels, après avoir complété leurs ultimes préparatifs, s' élancèrent sur leurs itinéraires respectifs. L' endroit ressemblait tout à la fois à un camp de nomades, à un eamping-caravaning et à un chantier en plein air. Le chef avait arrêté sa caravane un peu à l' écart, comme il se doit, et, se dépensant sans compter, se dévouant à chacun, habile, tenace, s' efforçait de résoudre les mille et un problèmes que, dans de semblables conditions, un chef a à connaître.

Chaque jour, ou presque, le soutien aérien se manifestait par un largage ( « dropage » ) ou un parachutage de matériel, d' essence et de vivres. Chaque jour aussi, l' effectif et la composition du camp se modifiait. Nous-mêmes, Brandenberger, de Quervain et moi, fîmes durant cette période une rapide incursion en direction de la Baie de Disko, encore gelée. Occupés par des travaux en bordure de l' Inlandsis, nous y fûmes surpris par le commencement du dégel. Rien n' est plus inconfortable que cette humidité glacée. Devant son offensive brutale, nous ne fûmes pas mécontents de battre en retraite en rejoignant le Camp VI. Mais lorsque les hélicoptères approchèrent de l' em du camp, les pilotes crurent un instant qu' il avait disparu ou qu' eux s' étaient égarés, car les hélicoptères sont assez mal dotés en moyens de navigation. Comme on n' apercevait toujours rien, il fallut tourner, descendre, pour deviner finalement les caravanes et les dépôts à travers les nuées de neige opaques soulevées par le vent descendant de l' Ice: le drift s' était levé et soufflait avec violence.

Moins dangereux que le blizzard, lequel est la véritable tempête de neige, le drift est limité aux couches basses de l' atmosphère. Il n' en est pas moins extrêmement gênant pour toutes les activités au sol. La neige qu' il charrie en quantités énormes recouvre toutes choses, s' insinue partout, gêne la marche, la visibilité, interdit la photographie. Ce vent du glacier, qui souffle avec une régularité et une constance décourageantes, a quelque chose de diabolique et transforme l' Inlandsis en un monde apocalyptique. Après son passage, tout est transformé, traverse de dunes de neige qui, se durcissant, forment des « sastrugi » entravant considérablement la marche des weasels.

Explorations à tâtons Ce n' est pas sans émotion que, le 7 juin, j' atteignis la Station centrale où nous avions été précédés par PEV et le groupe dit des « transports », chargé de baliser les pistes et de recevoir les parachutages. Mon impatience était grande de découvrir ce haut lieu de l' Inlandsis qu' avaient rendu célèbre trois hivernages d' expéditions antérieures.

La première fut celle du célèbre géophysicien allemand Alfred Wegener en 1930. Universelle-ment connu par sa théorie de la dérive des continents, Wegener fut en outre le précurseur de l' étude systématique de l' Inlandsis. Son expédition, durement éprouvée par le sort, et au cours de laquelle il perdit la vie, fut la première à réaliser un hivernage dans le centre. A cette époque, on n' avait aucune expérience. Latente polaire qu' on avait prévue ne parvint jamais à destination. On se résolut, par nécessité, à chercher refuge dans une excavation creusée dans le névé. A ce point de vue, l' ex fut concluante, en ce qui concerne la sécurité tout au moins, car le névé dur est solide.

Mais dans leur caverne primitive de « Eismitte », où ils manquèrent de presque tout, excepté d' un moral exceptionnel et d' un courage héroïque, Georgi1, Sorge et Loewe survécurent miraculeusement, non sans rapporter des documents scientifiques de grande valeur. De leur passage, nous ne pouvions naturellement plus espérer retrouver la trace.

Plus tard, de 1949 à 1951, les Expéditions polaires françaises eurent plus de succès, en utilisant pour la première fois les weasels. Elles creusèrent aussi le névé et, à quelques mètres sous sa surface, montèrent une baraque assez confortable qui abrita deux hivernages.

1 Johannes Georgi: Im Eis vergraben. Brockhaus 1957.

Nous la retrouvâmes enfoncée profondément sous la neige accumulée depuis huit années. Le groupe de transport l' avait repérée grâce à une tour en tubes métalliques dressée à proximité par un groupe de glaciologues américains qui s' étaient posés là en été 1955.

L' entrée dégagée, nous entreprîmes aussitôt la visite de cette ancienne station en descendant à l' aide d' échelles de cordes jetées dans les couloirs glacés jusqu' à dix mètres de profondeur. Embar-rassé dans mes vêtements de duvets, gêne par les semelles trop larges de mes bottes polaires, je descendis avec peine. De plus, le thermomètre marquait 28 degrés sous zéro et l' obscurité était complète. Dans le faisceau de nos lampes électriques, nous découvrions contre les parois des formations de givre d' un effet féerique. Ces cristaux aux formes rares, variées et délicates, s' étaient formes lentement par sublimation, et nous n' eûmes de repos qu' après en avoir pris de nombreuses photographies, souvenirs de pures merveilles naturelles.

Dans le labyrinthe des couloirs obscurs écrasés par le poids des couches de neige accumulées au-dessus d' eux depuis leur creusement, nous avancions à tâtons, évitant de perfides écueils, découvrant couchettes, fourneaux, vaisselle, livres, ateliers, dépôts de vivres, et mille épaves dont certaines ne manquaient pas de nous émouvoir, tel ce sapin encore tout garni autour duquel les derniers hivernants avaient fêté Noëlx.

A proximité, moins enfoncées, les huttes hémi-cylindriques utilisées par le groupe américain de fata 1955. Là, nous trouvâmes des locaux encore utilisables, un magnifique quartier de viande parfaitement conservé, du pain blanc, de la farine avec laquelle André Roch nous confectionna des friandises, et d' autres denrées encore qui apportèrent un heureux changement à nos menus.

Ces deux stations constituant malgré leur abandon des relais de secours sur notre itinéraire principal, nous les refermâmes avec soin avant de reprendre notre progression vers l' est. Le 24 juin, après avoir franchi la crête du Groenland, perdue dans un grand silence ouaté, nous parvînmes enfin à la Station Jarl-Joset, où l' équipe des techniciens avait déjà commence la construction d' une nouvelle station d' hivernage.

Là encore l' histoire des précurseurs était inscrite dans les profondeurs du névé; et quel épisode magnifique, que d' aucuns ont taxe de téméraire, et que je considère comme une entreprise audacieuse certes, mais ne méritant que l' éloge et l' admiration! Le 27 août 1956, en effet, un jeune ingénieur français qui avait déjà pris part à l' un des hivernages des Expédions polaires françaises à la Station centrale, Jean Dumont, atterrissait en parachute sur l' Inlandsis avec trois camarades, à la porte de l' hiver. Ils y furent accueillis par un vent terrible qui faillit les disperser dangereusement. Puis ils montèrent leurs tentes, creusèrent le névé et achevèrent le montage de leur baraque à l' approche de Noël, dans la nuit polaire. Un an plus tard, ils rejoignaient à pied la côte orientale, tirant eux-mêmes leurs traîneaux.

Michel de Lanurien, second de Dumont, était parmi nous en cette année 1959. Sous sa conduite, nous descendîmes dans la station qu' il avait quittée trois ans plus tôt et dont il nous fit les honneurs avec une émotion compréhensible. A notre surprise, la trappe était à peu de profondeur sous la surface du névé et, après avoir descendu quelques marches et avancé courbés en deux dans les couloirs, nous nous trouvâmes dans la baraque. Tout y était encore dispose comme au temps des occupants, et nous pûmes lire le message qu' ils avaient laissé sur la table avant de partir pour reconquérir leur liberté. Mais ils avaient laissé pour nous une chose infiniment précieuse: un puits glaciologique de 40 mètres de profondeur, dont je parlerai plus loin.

1 Michel Bouché: Groenland Station centrale. Grasset 1952.

Puits et forages Le lecteur ne doit pas se méprendre sur le caractère d' une expédition dont le récit qu' on vient de lire pourrait laisser supposer qu' il s' agissait d' une traversée plus ou moins pittoresque du Groenland. En réalité, les journées de déplacement furent peu nombreuses et, dans chaque station du profil transversal, un programme d' études glaciologiques devait être rempli.

Notre objectif étant l' étude du névé et de son taux d' accroissement annuel. La première des choses consistait à creuser un puits à coup de pics et de scies, et à remuer à la pelle des dizaines de mètres cubes et de tonnes de névé durci, dont le poids augmentait avec la profondeur, celle-ci pouvant atteindre quatre mètres. Et tout cela à une altitude élevée qui altérait nos forces, même chez les plus jeunes d' entre nous. A chaque interruption de travail, le chantier devait être protégé du drift par des bâches et des toiles de parachutes. Puis, à l' aide d' échelles, nous procédions à l' examen méthodique des couches, mesurant leur densité, leur dureté, leur granulation, leur température, et d' autres choses encore.

De nombreux prélèvements furent en outre étudiés dans un laboratoire aménagé sur place. D' autres furent ramenés en Suisse, gelés ou fondus, et servirent à des examens cristallographiques et physiques dont les résultats sont en voie d' exploitation. Pour nous, les travaux de l' expédition ne sont pas encore terminés...

En outre, à côté de chaque puits et jusqu' au Dépôt 420 en direction de Cecilia Nunatak, nous procédâmes à des forages descendant souvent à trente mètres et dont nous remontions des carottes de névé en vue de déterminer leur âge. Cette étude se poursuit encore présentement en Suisse. Elle est basée sur le dosage dans chaque échantillon d' un isotope de l' hydrogène, le tritium. Les atomes de tritium existent dans la neige et leur concentration diminue dans les couches anciennes et profondes en raison de leur radioactivité qui décroît selon une loi physique précise. On peut en déduire le taux de l' accumulation annuelle moyenne, relativement faible ( 30 à 50 cm d' eau par an ), car le climat est non seulement froid, mais sec.

Ces forages étaient ce que nous avions de plus pénible à accomplir, car ils s' effectuaient à la main et impliquaient la manœuvre de trains de tiges dont le poids croissait avec l' avancement. Il fallait s' aider de palans et, pour séparer les tiges aux raccords gelés, les réchauffer avec les mains nues ou élever leur température avec la lampe à souder. Nous avons pu cependant totaliser 133,71 mètres de forages et ramener 176 échantillons de 2 kilogrammes chacun au minimum.

Le puits Dumont Leur installation achevé, enfin abritées des menaces mortelles du climat hivernal de l' Inlandsis, Dumont et ses camarades avaient pu commencer le travail qui était la justification de leur entreprise: le creusement d' un puits. Jusqu' au jour de leur départ, ils avaient mené courageusement leur œuvre jusqu' à atteindre, par 40 mètres de profondeur et une inclinaison de 45 degrés, le fond d' un puits long de 60 mètres. Il est difficile de se représenter ce travail effectué constamment sous une température de 28 à 30 degrés sous zéro, dans un névé dur comme de la glace, avec les risques inhérents à la pente.

Ce puits, nous le retrouvâmes donc et pûmes l' exploiter systématiquement à des fins scientifiques. Les hivernants de l' EGIG ( 1959-1960 ) purent y accéder directement de leur station et y poursuivre encore nos recherches. Prolongement des puits à ciel ouvert et des forages, le puits Dumont a fourni aussi des échantillons de très grande importance; mais il est trop tôt pour donner des résultats dont l' élaboration est encore en cours, et dont nous attendons un accroissement de nos connaissances sur l' âge et l' évolution de l' Inlandsis.

Un retour difficile Au siècle dernier, Dollfus-Ausset assurait sagement que l' essentiel, en montagne, n' est pas tant d' y aller que d' en revenir. Pour nous aussi, qui quittâmes la Station Jarl-Joset le 3 août 1959, le souci principal fut celui du retour. Depuis quelque temps, en effet, les weasels fatigués - en fin de campagne, ils totalisaient 42 000 kilomètres de parcours sur l' Ice - exigeaient à tout prix une réduction des trajets de retour. C' est ainsi que nous nous dirigeâmes directement sur la côte ouest; mais lourdement charges d' échantillons ramenés en priorité.

Ce retour, nous le fîmes seuls, de Quervain, Roch, le technicien Stef et moi, avec des incidents certes; mais en dépit des traces effacées sur la piste, du blizzard et des « white out » sans visibilité, nous parvînmes assez vite au Camp VI, méconnaissable, que le drift rendait fort inhospitalier.

De cette traversée dans l' immensité blanche où rien ne trouait le grand silence, parfois obsédant comme une présence dont on voudrait bien se défaire, j' ai conservé parmi mes impressions, celle que me fit à 100 kilomètres de la Station centrale un vol d' oies ou de canards - nous les vîmes trop peu de temps pour les identifier - traversant d' une aile rapide le grand ciel vide avec cette extraordinaire sûreté que confère l' instinct. Il n' avaient certes pas besoin comme nous de chercher des balises et des fanions...

Au camp VI, nous abandonnâmes weasel et caravane pour rejoindre la côte dans la Baie de Disko au moyen des hélicoptères dont les pilotes ne se plaisaient guère sur l' Ice. Dans l' Atâ Sund, nous retrouvâmes des camarades d' autres groupes qui nous firent un accueil fraternel. Pour nous cependant, l' expédition ne devait être terminée qu' en Suisse après que nous eussions assuré le retour de nos échantillons, dont certains ne devaient pas fondre en cours de voyage, et prendre à cet effet toutes sortes de dispositions. Cependant, face au magnifique Glacier d' Eqip Sermia, nous pûmes déjà nous laisser aller à une détente bienvenue. Qu' il fut bon de pouvoir enfin fouler les bouleaux nains, marcher sur des rochers, se laver au ruisseau!

Du fond du fjord, le grondement des icebergs s' écroulant dans l' eau alternait avec le sifflement des turbines des hélicoptères effectuant leurs rotations entre la côte et l' Inlandsis. En attendant le « Gauss », navire hydrographique allemand de l' EGIG qui devait nous ramener à Sondre Stöm-fjord, nous échangeâmes des visites et des politesses avec les Groenlandais alertés on ne sait comment et venus d' Atâ pour voir ces curieux explorateurs descendant de l' Inlandsis, ce monde mystérieux qu' ils ne connaissent que par leurs légendes. Et dire qu' Erik le Rouge, ce Wiking venu d' Islande vers l' an 900 sur la côte occidentale du Groenland, n' hésitait pas à inciter ses compatriotes, des paysans, à se déplacer avec lui en leur promettant une « terre verte »!... Mais peut-être est-ce aussi une légende, celle des historiens.

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