Au Crocodile et à l'Aiguille du Plan par la face nord

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Par la face nord.

Par Robert Gréloz.

Lorsqu' en juillet 1929, M. Dillemann avec A. Charlet et J. Simond escaladèrent l' impressionnant glacier suspendu du Plan, inaugurant ainsi une nouvelle voie d' ascension à l' Aiguille du Plan, il y eut, en même temps que de l' admiration pour l' exploit, quelque stupeur dans le monde alpin. En effet, chacun connaît la célèbre et terrible face nord du Plan qui porte les traces des plus illustres alpinistes. Or, la façon dont la course fut menée, de même qu' elle en disait long sur la valeur des exécutants, laissait entrevoir un horaire rapide sur un parcours difficultueux par l' effrayante pente, mais en somme dépourvu de dangers objectifs.

Pour gagner le glacier suspendu, les alpinistes avaient utilisé l' éperon rocheux qui divise le glacier de Blaitière en deux parties, et du sommet, par une vire de glace, ils avaient pu sans trop de peine rallier la surface du glacier.

Les glaciers suspendus, de par leur constitution, varient de conditions fréquemment: tel, un jour ne présentera aucune difficulté, mais pourra, une semaine plus tard, par suite d' une dislocation, devenir d' un seul coup infranchissable. J' avais déjà vérifié la chose avec le glacier suspendu de Blaitière qui, franchi antérieurement par plusieurs caravanes, nous opposa cette année une telle résistance qu' après plus de deux heures d' efforts dans un lieu des plus dangereux, nous étions voués à la retraite.

Le 29 juin, en plus de Jean Grobet qui était de la tentative susmentionnée, Francis Marullaz et Luc Maystre sont de la partie. Notre projet est de suivre l' itinéraire de M. Dillemann.

Lorsque nous partons du Plan de l' Aiguille, le ciel, quoique scintillant d' étoiles, nous laisse assez perplexe quant au temps qu' il va faire, car un gros nuage noir plane sur les Aiguilles Rouges, et selon Grobet, c' est la pluie à brève échéance. Pourtant, en traversant les quelques plaques de neige qui jalonnent le sentier, nous nous étonnons de les trouver durcies par le gel, constatation peu faite pour confirmer la prévision de notre camarade.

Nous remontons le bras droit du glacier de Blaitière jusqu' au niveau du cône de déjection d' un petit couloir qui descend de l' éperon rocheux, et par lequel nous abordons sur le rocher; il fait à peine jour.

Le couloir devient tout de suite une cheminée qui aboutit à une vire très spacieuse, puis se continue de nouveau en une longue cheminée jusqu' à une brèche de l' arête où Marullaz trouve nécessaire de lâcher son piolet, ce qui l' oblige à exécuter un « rappel de corde » pour le repêcher.

L' arête, qui est faite de plusieurs ressauts successifs, nous contraint à opérer un long moment sur le versant des Aiguilles de Blaitière, afin d' éviter ces sortes de gendarmes. Le rocher est en général solide et la « varappe », quoique non difficile, demande par endroits d' assez gros efforts.

Pour contourner le dernier gendarme, il est nécessaire de descendre une cheminée pour rejoindre une vire ascendante qui aboutit à une plaque de neige inclinée. Du haut de ce petit névé, une nouvelle cheminée, dont le début est très difficile, nous conduit alors sur l' arête de l' éperon que nous suivons jusqu' au glacier. Ce parcours, absolument sans danger, où les traversées de dalles alternent avec des fissures et des chevauchées d' arêtes, est des plus intéressants.

Une bonne plateforme qui marque la fin de la partie rocheuse nous invite à « souffler », en même temps que nous prenons nos dispositions pour affronter le glacier.

Ce dernier ne nous présente que son épaisseur qui nous domine verticalement d' une trentaine de mètres. Aucune vire, aucune cassure susceptible de nous en faire gagner la surface n' apparaît.

Un trou au milieu de la tranche du glacier nous fait supposer qu' il doit communiquer avec la surface par une cheminée. Nous cherchons donc à l' atteindre; le mur quasi vertical qui nous en sépare est ou en glace dure ou en neige sans consistance, ce qui complique singulièrement le travail. En un endroit, la paroi de glace, légèrement bombée, déverse le corps; je suis alors contraint de tailler des trous pour les genoux dans une position des plus critiques. Enfin, après d' extrêmes manœuvres pour échapper aux lois de la pesanteur, je parviens au niveau de l' orifice dans lequel je me hisse par un rétablissement; mes camarades me rejoignent alors solidement assurés.

Notre trou est en somme un tunnel ou, si j' ose m' exprimer ainsi, un souterrain qui s' enfonce très profondément sous le glacier.

Au bout d' une dizaine de mètres, nous voyons un peu de lumière au-dessus de nous. Suivant ce rayon lumineux, nous nous élevons en taillant dans une cheminée de glace qui se termine malheureusement dans l' épaisseur du glacier.

Redescendus, nous continuons à suivre notre souterrain. Par moments nous marchons sur de la glace, parfois dans de la neige; nous arrivons même sur le lit rocheux du glacier, c'est-à-dire que nous avons toute l' épaisseur de ce dernier sur nos têtes.

Dans la demi-obscurité qui règne, un nouveau filet lumineux nous attire et nous fait espérer émerger à la surface. Nouvelle taille et nouvelle déception, car un énorme bloc de glace obstrue l' orifice et le surplombe de plusieurs mètres.

De nouveau dans notre labyrinthe, nous parvenons à un carrefour, où de chaque bras arrive une mince lueur. Pour gagner du temps, nous nous séparons: Grobet et Maystre étaient chargés d' explorer de leur côté cependant que Marullaz et moi filions dans une autre direction.

Le chemin que ma cordée emprunte se rétrécit bientôt; il faut alors ramoner dans la glace jusqu' à une large plateforme éclairée par une ouverture, mais toujours dans l' épaisseur du glacier. Il y a bien encore une petite lueur plus haut, que l'on aperçoit par un trou de la voûte de la plateforme, mais nous n' avons plus guère d' espoir. Ne voulant négliger aucune chance de nous en sortir, je gagne l' étage supérieur par une taille très laborieuse. Quelle n' est pas ma stupéfaction d' entrevoir alors la surface du glacier, à quelques mètres de distance, n' en étant séparé que par un large tunnel. Je crie à Marullaz l' heureuse nouvelle, mais cela paraît tellement invraisemblable que pour être convaincu, il lui faut aussi parvenir dans le tunnel.

Pendant ce temps, la deuxième cordée, après des difficultés infructueuses au cours desquelles elle dut employer la corde de rappel, revenait sur ses pas. Nous nous époumonons à lui crier notre position, mais comme l' acous dans de pareils locaux n' est pas des meilleures, nous avons grand' peine à nous faire entendre. Cependant, après de longues minutes, nos camarades nous rejoignent et bientôt nous effectuons en bloc notre sortie de cette impasse, sans doute unique dans les annales de l' alpinisme.

Maintenant nous respirons, mais à dire vrai, nous sommes assez heureux de cette diversion qui nous a procuré des charmes tout à fait spéciaux, en même temps que des visions de glace inédites dans un véritable enfer blanc.

Sur le glacier, nous reformons la cordée de quatre. La pente, tout d' abord, n' a rien d' excessif; nous gagnons la base d' un sérac avec la seule aide des crampons. Sitôt celui-ci traversé, la pente se redresse, il devient alors nécessaire de mettre en mouvement le piolet, ce qui, pour l' instant, n' a encore rien de pénible, car la taille se fait dans de la neige durcie. Nous parvenons ainsi à une nouvelle chute de glace que nous contournons sur la droite, puis peu après une rimaie nous barre la route. En dépit de l' appoint du double piolet, les solides épaules de Marullaz me sont fort utiles pour la franchir.

Dès lors, nous perdons la notion de l' horizontale, car la pente se relève, et nous n' évoluons plus que sur des angles qui vont jusqu' à 60 degrés. Nous trouvons par endroits de la glace sous une mince couche de neige; le travail s' en trouve de ce fait accru.

A un moment donné, afin de répartir les efforts, nous changeons l' ordre de la cordée; je passe ainsi quatrième.

Maintenant que je n' ai plus le souci de façonner des escaliers, je me rends compte que la tâche des suivants sur un parcours semblable, si elle n' est pas fatigante physiquement, est tout de même des plus astreignantes, par le fait même de la lenteur des mouvements qui engendre une tension continuelle. La pente, du reste, est si effrayante que l' un de nous n' avance jamais sans que deux membres de la caravane soient solidement ancrés dans deux énormes marches. Il est évident qu' avec ce mode de procéder, l' allure n' est pas rapide; par contre c' est le plus sûr, et pour nous c' est l' essentiel.

Nous louvoyons de gauche à droite en lacets, à la recherche de la moindre inclinaison, mais peine perdue, c' est partout pareil, et Grobet qui taille sans discontinuer en prend son parti.

Nous estimons notre altitude en comparaison de celle du col du Fou; mais il y a plus d' une heure que nous étions à son niveau, et il ne nous semble pas l' avoir dépassé. Nous rageons à voir notre progression si lente, car le temps passe et le col des deux Aigles que nous comptons atteindre reste désespérément haut.

Depuis notre sortie sur le glacier, voici plus de trois heures, nous n' avons pris aucun repos; aussi sommes-nous fort heureux de trouver, au pied d' un énorme sérac, un léger replat où il est possible de détendre un instant nos nerfs.

C' est après cette halte que la pente atteint son maximum d' inclinaison, et cela dans de la glace vive. Pour moi, dernier de cordée, qui ai la vue de mes trois compagnons au-dessus de ma tête, l' impression est effrayante, d' autant plus que sur ce parcours glacé où il est impossible de fixer le piolet, l' assurage est complètement nul. La stabilité de la caravane est alors à la merci du moindre faux mouvement de l' un de ses membres. Que de précautions ne prenons-nous pas pour ne pas nuire à l' équilibre du corps! Nous nous confectionnons des prises pour les mains, nous agrandissons encore les marches de ceux qui nous précèdent, enfin, tous les moyens susceptibles d' assurer notre sécurité sont utilisés.

Nous avons mis plus d' une heure à parcourir ce tronçon d' une trentaine de mètres, ce qui fait bien ressortir la difficulté du passage.

Après cette mauvaise passe, l' inclinaison du glacier s' abaisse — oh! façon de parler — jusqu' à 50 degrés 1 ) et la glace fait place à de la neige ramollie par le soleil. L' allure s' accélère aussitôt, et bientôt nous nous honorons d' être les premiers hôtes du col des deux Aigles par ce versant.

1 ) M. Dillemann estime la pente du glacier du Plan de 35° à 45° jusqu' à 3200 m .; de 45° à 60° de 3200 à 3500; de 50° à 55° jusqu' à 3600. ( « La Montagne », 1929, p. 397. ) Ces données me paraissent assez exactes, mais je suis persuadé que le tronçon de trente mètres dont il est fait mention dans l' article atteint au moins 65°.

Nous inversons de nouveau l' ordre de la cordée. La pente est maintenant coupée dans toute sa largeur par une immense rimaie très ouverte que nous franchissons grâce à une lame de rocher très aiguë et très pénible qui domine le couloir Mummery.

Maintenant, à mesure que nous nous élevons, la neige augmente d' épais, et sa consistance trop poudreuse rend la montée extrêmement désagréable. Par deux fois encore, avant d' atteindre les rochers du Crocodile, la glace refait son apparition et nécessite la taille de quelques marches.

L' escalade du Crocodile est moins aisée que nous ne le supposions. La cheminée qui donne accès aux rochers terminaux est complètement obstruée par de la glace. Ce n' est qu' après l' avoir déblayée à grands coups de piolet que j' en viens à bout, toujours aidé en cela par les épaules de Marullaz. Au-dessus, et jusqu' au sommet, la neige est très abondante, mais ne crée pas de difficultés.

Notre pèlerinage au Crocodile accompli, nous en descendons rapidement et allons en faire un second à l' Aiguille du Plan où chacun de nous a l' agréable surprise d' entrevoir son propre spectre dans la blancheur du brouillard qui à présent nous enveloppe. Quelques éclaircies nous procurent des visions gigantesques sur le Mont Blanc ainsi que sur les Grandes Jorasses; malheureusement nous ne pouvons pas nous attarder, car il est plus de 6 heures et nous rentrons encore à Genève ce soir.

Le glacier d' Envers du Plan, en excellente condition à part la neige très fondante, nous permet une descente très rapide.

A partir de la cabane du Requin, nous engageons une course de vitesse avec la nuit, mais malgré toute notre énergie, nous sommes battus près du Montenvers. C' est donc dans l' obscurité que prend fin cette randonnée, magnifique entre toutes.

Qu' il me soit permis d' ajouter que jamais course ne me fit une si forte impression ainsi qu' à mes camarades. L' allure était si lente du fait de l' énorme travail de piolet, que nous avions le loisir de toujours réaliser le danger que nous courions; et ce jour-là nous étions bien près de croire que nous avions atteint l' extrême limite du possible sur une pente de glace.

Horaire:

Plan de l' Aiguille.. 2 h. 15Crocodile17 h. 10 Base éperon rocheux 3 h. 15Aiguille du Plan .18 h. 00 Sommet éperon... 7 h. 20Refuge du Requin19 h. 45 Sortie sur le glacier. 9 h. 30 Montenvers. ...21 h. 30 Col des deux Aigles. 15 h. 10Chamonix 22 h. 30

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