Au sommet central des Bouquetins d'Arolla par l'arête ouest

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rPar René Rey.

Henri Chevrier, guide à Evolène, à qui le temps incertain de la fin d' août 1933 laissait quelques loisirs, m' avait fait part d' un projet caressé depuis longtemps: l' escalade directe du sommet central des Bouquetins par la paroi ouest. Elle avait été tentée plusieurs fois: Jenkins et ses guides, après un bivouac sur la rive du glacier d' Arolla, étaient montés très haut, à 3600 mètres peut-être. Ils avaient dû abandonner. Je disposais de quelques pitons, d' espa. Chevrier avait l' espoir de réussir.

Nous quittons Arolla à 3 heures. L' air tiède de ce matin du 20 août nous accable aussitôt de lassitude. Peut-être aussi l' appréhension... Sur le sentier du Plan de Bertol nous cédons à notre somnolence. Allongés à même le rocher, dans la nuit, des éclats de voix nous réveillent vers les 4 heures et demie. Nous reprenons notre lourde marche silencieuse.

Par la rive droite du glacier d' Arolla et des éboulis nous gagnons la branche nord du glacier des Bouquetins ( sans nom dans l' A. S. ) où nous inclinons sur la droite ( sud ) pour atteindre vers 3240 m. environ l' arête rocheuse qui descend du massif central vers l' ouest et dont la base, bien dessinée dans l' A. S., s' incurve vers le nord-ouest.

La crainte des chutes de pierres, souvent évoquée par le guide Kurz-Dübi à propos de ce versant, nous avait incités à remonter le glacier, mais les vastes crevasses du plan supérieur goberaient des avalanches entières. Pour éviter la traversée de ce glacier crevassé, on doit pouvoir suivre, dès sa base, l' arête rocheuse et cheminer entre le glacier et le rocher.

A 9 heures, l' arête franchie, nous déjeunons à l' abri du gendarme d' une seconde arête, traversons, sur la droite des pierriers, des névés. Chevrier presse la marche. J' ai horreur de me faire assassiner par les pierres », et de sa bouche les r roulaient, les s sifflaient en avalanche. Mais sa hâte était prudence plus que nécessité. Nous n' avons vu tomber, de toute la journée, que quelques pierres dans des couloirs latéraux.

Nous remontons la côte sud d' un couloir peu marqué. Après 50 mètres de dalles faciles nous côtoyons un gendarme et butons enfin, à 3400 m. environ, à l' assise énorme d' où l' arête semble monter d' un unique élan jusqu' au sommet. C' est là le point le plus intéressant et peut-être le plus difficile de l' ascension. Le flanc droit ( sud ) de cette pierre d' angle semble offrir le seul accès possible au tranchant de l' arête. C' est d' abord une lame de pierre suspendue, de 3 ou 4 mètres, une proue dans le vide qu' il faut surmonter. Chevrier l' attaque sur la gauche, puis sur la droite, vainement. Pas de fissure où planter un piton.

AU SOMMET CENTRAL DES BOUQUETINS D' AROLLA.

Alors, à grands coups de son merveilleux piolet Bovier d' Evolène, il se met tailler dans le tranchant de la pierre. L' acier mord la roche cristalline millimètres à millimètres. Mais il faut gagner du temps. Après délibération je chausse mes espadrilles pour atteindre une légère encoche, une sorte de cassure, visible dans le haut de la lame. Pour ce faire, il faut s' élever d' abord le plus haut possible dans le mur qui la borde sur son flanc droit et se termine en chapiteau fendillé.

De là, en gagnant du pied ou de la main gauche la cassure, je finis par me rétablir sur le sommet de la lame, d' où l' arête se continue, assez verticale, par Jommeh central V Base de l' arêTe ( s/ Traversée du col du couloir des fissures, des lézardes ( de l' une on ressort par une fenêtre ), des rocs en échelons. Couronnant l' un d' eux, le chanvre soyeux d' une cordelette doublée brillait au soleil qui venait de franchir la crête de la montagne. Qui était descendu là? M. Jenkins? Nous ne le savons pas.

A 3650 m. environ, nous nous apercevons que l' arête se continue par d' énormes gendarmes verticaux qui, vers 3700 m ., sont assez détachés de la paroi pour former un col. Nous le gagnons,par une montée oblique sur le flanc droit de l' arête.

Nous sommes acculés maintenant à une paroi verticale de 150 m. L' es directe n' est plus possible. Au nord, sur l' autre versant du col, c' est le précipice en entonnoir où débouche, d' en haut, le couloir qui sépare le sommet central nord de celui qui nous domine. Lors d' une ascension des Bouquetins par la voie ordinaire faite quelques jours auparavant avec MM. Ed. et P. Vittoz, nous avions reconnu que, si l'on pouvait atteindre le chenal par où les eaux de ce couloir se déversent dans l' immense entonnoir, la partie était gagnée.

De notre col, nous voyons bien presque à notre niveau l' orifice du chenal, mais 60 mètres environ nous en séparent latéralement, un pan de muraille qui tombe directement du sommet sud au fond de l' entonnoir.

Déjà inquiets, nous examinons le chemin parcouru, nous remémorant les étapes, songeant à la descente, au bivouac possible.

Mais le repas porte conseil. Manger une aile de poulet laisse au regard toute sa liberté. Dans cette paroi abrupte, à quelques mètres, nous remarquons une excroissance, un fragment de chéneau dressé, s' achevant dans le vide. Le vide? Ne raisonnons pas sur des apparences. Il faut aller y voir, n' accepter la défaite que quand le regard, à quelques centimètres, ne découvrira plus rien, quand la main tendue au delà de l' obstacle aura fouillé la roche lisse et n' aura rien trouvé. Et même alors...

Du sommet du chéneau une faille verticale de 6 à 7 mètres descendait sur une étroite vire conduisant à la base d' un second chéneau parallèlement dressé et incliné dont le sommet approchait de l' orifice du couloir.

Inutile d' indiquer la prudence de notre marche dans ce passage, l' examen de chaque aspérité de ces rocs souvent à demi descellés. Notre corde de 25 mètres se révéla bien courte, même allongée de cordelette doublée. Mes espadrilles permettaient une marche sûre, mais il fallait l' habileté de Chevrier pour tenir avec ses chaussures cloutées sur ces étroites prises polies par les eaux.

Enfin le couloir est atteint, véritable goulot où adhérait un peu de glace noire. Il s' élargit bientôt et, en remontant sa rive droite ( nord ), nous atteignons le sommet central, au pied du signal. Il était 15 h. et demie.

A 19 heures, George nous accueillait à la cabane Bertol de son bon sourire: « Il y a des gens bien fatigués qui approchent », avait-il dit en nous voyant sur le glacier. Cependant Chevrier tient à rentrer: Sa jeune femme serait inquiète. Et dans la soirée nous descendons à Arolla paisiblement.

NB. Cet itinéraire, un des plus beaux des environs d' Arolla, a l' avantage, sur celui des Douves Blanches, de mener à un beau sommet.

Nous n' avons pas utilisé de pitons, mais deux pitons fixes à mousquetons suppri-meraient les risques de la traversée du col au couloir.

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