Avalanches de janvier

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Avec 2 illustrations ( 4, 5Par Ph.L. et S. Bérard

Dimanche de fœhn L' hiver 1934 avait particulièrement bien commencé. Les beaux dimanches s' étaient succédés et la neige poudreuse s' était accumulée sur les pentes nord. Mais un vendredi de mi-janvier le vent a tourné au sud et la pluie est tombée toute la journée. Le samedi, les projets de course sont dans l' eau. Comme nous rentrons d' un séjour à Morgins, nous n' insistons pas pour partir samedi. Mais notre frère Jean, qui avait attendu notre retour, ne se laisse pas décourager.

« Je dois tout de même monter à Flaine; le virus contre les souris pour le chalet du Michet vient d' arriver et il faut le mettre lorsqu' il est frais. » Et pour couper court à nos objections au sujet du temps, il ajoute avec son humour habituel: « J' ai pris ma Lawinenschnur, j' attacherai au bout une carte de visite avec mes remerciements anticipés. » Et il part joyeusement, après avoir offert à Maman un bouquet de roses.

Le dimanche matin, le temps s' est un peu calmé. Vu de Pregny, le Désert de Platé se découpe sur une frange de ciel clair, et nous pensons que Jean pourra faire une jolie traversée sur la Vallée du Giffre.

De notre côté, nous prenons le premier train pour aller explorer la région de Soudine, le 2000 mètres le plus rapproché de Genève. A Evire, le train redescend sur Annecy, tandis qu' un chemin en zigzag nous promène de ferme en ferme à travers les bois dénudés de feuilles et les champs couverts de neige fondante. Mais le sommet de la montagne plonge dans une vilaine couche de nuages gris.

Le vent se réveille, et la pluie va recommencer comme vendredi. Nous fuyons vent arrière vers La Roche. Une paysanne qui nous fait un brin de causette conclut en disant: « Ah! oui... ça serait le jour pour y rester, jourd' hui. » Et en effet, le soir, nous attendons vainement le joyeux jodel par lequel Jean annonçait toujours son arrivée. La maison est silencieuse, mais personne ne dort. Nous patientons jusqu' au dernier train. Alors Maman dit simplement: « Louis, il faut y aller. » Et le ronflement de la fidèle vieille Ford qui s' ébranle la rassure.

Le lundi Les éclairs violets illuminent la route ruisselante de pluie entre Bonneville et Marignier, et le bruit du moteur ne parvient pas à couvrir celui des tonnerres. Au Col de Châtillon, la neige durcie qui couvrait la route s' est changée en glace mouillée, il faut mettre les chaînes. Au-dessus du Carroz, la force ascensionnelle tend vers zéro et un bâton de ski passé par la fenêtre fournit juste l' appoint nécessaire pour qu' elle ne devienne pas négative. Le chemin domine les gorges de Magland, et voici enfin La Colonnaz, où Jean se sera peut-être arrêté chez Laval.

Mais cet espoir est déçu. « Commentili n' est pas rentré? » demande le fils. « Mais nous étions justement au Michet avec lui. Le soir il a chanté ,Àh! qu' on est bien chez nous' et le matin il est parti avant le jour en disant qu' il comptait monter la Combe de Véret pour traverser les Grands Vents. » « Ah! ces skis »... ajoute le père, que l' âge empêche de sortir du lit, « il faudrait tous les casser! Mais vous allez prendre le café, puis vous monterez avec mon fils. » Le faisceau de la lampe électrique éclaire les gros flocons de neige qui tombent sans arrêt entre les deux forêts noires bordant le sentier. Au petit jour nous atteignons le chalet, au pied de la paroi de rochers couverte de longs glaçons. Nouvel espoir, nouvelle déception. Le lit où il a dormi est bien vide. Au-dessus de l' oreiller, sur le mur crépi, une image de Ste-Thérèse, avec la prière pour les prêtres de France.

« Montons la Combe de Véret », dit Laval, puis il reprend la tête de notre petite caravane, car la neige enfonce et nous pouvons tout juste le suivre. Aux chalets de Flaine Supérieur, personne. Le jour se lève tout à fait, mais il continue à neiger. Cependant, la montée pénible a déjà fait son effet psychologique habituel, et nous ne pouvons plus concevoir que notre frère a eu un accident.Mais la montagne donne alors une froide réponse à nos pensées optimistes. Tout en haut de la combe que nous gravissons, une crevasse se forme, puis une autre plus à droite, puis une infinité tout autour de nous, et toute la couche immaculée se met à descendre comme un vaste tapis qui se déchire. Laval ne fait qu' un saut et part en schuss. Les plaques de neige tiraillent nos chevilles, mais en fuyant sur la droite nous atteignons une pointe de neige stable, comme un cap entre deux courants mortels qui s' éloigneraient vers le large.

Lorsque nous nous retournons, le glissement silencieux est déjà terminé. Mais Laval a disparu. Comme nous descendons à sa recherche, une forme blanche se dresse au milieu des blocs de neige et commence à se secouer. « Ah! cette fois, j' ai bien cru qu' elle me tenait. » De son ski droit, il ne reste plus que les deux tiers; mais il insiste pour continuer.

Plus haut, nous entrons dans le brouillard; chaque rocher déblayé de neige par le vent est examiné avec anxiété. Au sommet, le vent justifie bien le nom de la montagne. Nous rejoignons bientôt l' itinéraire Pré-de-Saix Samoëns, déjà parcouru la veille par une quinzaine de skieurs qui n' ont rien remarqué. Après avoir fouillé encore le trajet Plaine-Joux-Lac de Flaine, nous arrivons au village à la tombée de la nuit. Nos espoirs reçoivent un nouveau choc à la vision de la colonne de secours qui vient d' arriver.

Les recherches Nous apprenons alors que deux autres skieurs ont aussi disparu pendant ce dimanche de fœhn. Surpris par une avalanche qui les a presque ensevelis, ils ont fini par se dégager et se sont réfugiés dans un chalet de la Combe de Vernant. Cette nouvelle nous rend courage, et les dévoués sauveteurs venus de Genève établissent leur quartier général au Carroz, pour continuer les recherches dans tous les chalets de la région de Flaine.

Le mardi et les jours suivants, les caravanes se succèdent dans toutes les directions. Mais tous les chalets sont vides. Alors les jeunes skieurs du Ski-Club poussent leurs expéditions jusque dans le Vallon de Sales, de l' autre côté du Désert de Platé, espérant y trouver dans l' un des cinquante chalets enfouis sous la neige, le solitaire égaré peut-être par le brouillard et épuisé par la longue marche dans la neige profonde.

Mais là encore, la montagne n' a qu' une froide réponse, sous la forme de la pente vertigineuse de la Pointe de Sales, où une avalanche a déjà emporté, il y a quelques années, une caravane de quatre personnes venues de Vevey pour visiter cette région majestueuse. Ils ont tous été précipités au pied de la paroi de rochers dominée par le Chalet de l' Aigle, sur le chemin du Col d' Anterne.

Au bout d' une semaine, les recherches sont abandonnées. Recherches infructueuses mais non pas inutiles. Pendant huit jours elles ont soutenu les espoirs, permettant à l' âme de se ressaisir, et elles ont été un témoignage de sympathie plus éloquent que toutes les paroles.

Ce sont alors les expéditions dominicales, armé d' une jumelle grossissant 17 fois. Lorsque le printemps affermit la neige, tout devient accessible, Colloney, Aiguille de Warens, les Fiz même, et la descente du Col de Véret sur le Lac de Gers, mais la montagne garde son secret, interdisant ainsi l' aban de toute espérance.

Jamais nous n' avons fait autant de kilomètres en skis que cet hiver-là. Ces immenses randonnées nous ont initié au charme des courses en solitaire. Le corps fait des provisions de santé, tandis que l' âme se repose dans la méditation, en communion par l' esprit avec Dieu et les êtres qui lui sont chers. Nous comprenons maintenant que notre frère n' ait jamais hésité à partir seul en course lorsque les circonstances ne lui offraient pas de compagnon.

Enfin, un dimanche, alors que nous étions à Montreux, invités à un concert de musique sacrée en la jolie église perchée au flanc de la montagne au-dessus du Léman, un agriculteur de Samoëns clôtura les recherches en découvrant notre frère au bas de la première descente du sommet des Pré-de-Saix.

Les skieurs qui avaient passé là le jour de l' accident se rappelèrent alors que la neige, sur cette pente, était toute dure et lisse, comme après le passage d' une avalanche. Les quelques mètres de poudreuse amoncelée depuis le commencement de l' hiver étaient descendus tout d' une masse au passage du skieur matinal qui avait le premier coupé la pente déjà atteinte par le redoux et la baisse barométrique.

La Croix Nous avons tenu à consacrer l' endroit où notre frère avait sans doute chanté son dernier chant, peut-être ce cantique que nous chantions souvent sur les sommets: « Mon Dieu plus près de Toi, dans le désert, j' ai vu plus près de Toi, Ton Ciel ouvert... » Le vieux curé de Samoëns, plein de sagesse, ne vit aucun inconvénient au fait que Jean était protestant. « Vous croyez au Christ, c' est le principal », dit-il à maman toute ragaillardie.

Par un beau jeudi d' Ascension, nous montons l' arête de La Cheddeuse, par laquelle on atteint directement les Pré-de-Saix en venant du Carroz. Fidèles au rendez-vous, trois menuisiers de Samoëns gravissent la pente abrupte de l' avalanche en portant sur leurs épaules la belle croix qu' ils ont construite. Ils creusent le point culminant, près du bord de l' arête, y plantent la croix et érigent à sa base un cairn qui la protège contre les tempêtes. Les pierres qui se prêtent mal à leurs désirs architecturaux sont aussitôt mises sous la forme, d' un coup de têtu; c' est ainsi qu' ils nomment leur lourd marteau à deux têtes.

Avant les premières neiges, par une sombre après-midi d' automne, la croix voit arriver groupe par groupe des amis skieurs de Genève, puis l' abbé de Samoëns, qui a bien voulu monter avec nous. Il met son surplis et son étole, récite une prière en latin, et bénit la croix en prononçant les paroles sacramentelles: « In nomine Patris et Filii et Spiritus Sancti, Amen. » Puis tous chantent le cantique de Pâques célébrant la résurrection. Parmi les amis venus assister à la cérémonie, il y a la fillette de la propriétaire du chalet du Michet, Carmen, avec son frère Régis, qui nous avait accompagné jusqu' au sommet des Fiz au cours des recherches de printemps; ils aimaient beaucoup notre frère, dont les visites avaient souvent égayé leur solitude dans le chalet perdu d' Aujon, où ils passaient la belle saison.

Sur une plaque de bronze fixée sur la croix et orientée vers la Vallée du Giffre est gravé ce texte: « Henoc marcha avec Dieu, puis il ne fut plus, Car Dieu le prit. » Oui, soyons prudents, craignons le mauvais temps, les longs trajets solitaires, la traîtrise de la neige, même dans les passages les plus fréquentés, mais surtout n' oublions jamais que la suprême prudence c' est de marcher avec Dieu.

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