Avec le Piper au Mont Blanc

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Avec 1 illustration ( 57Par Arthur Visoni

( A mes camarades ) Jetés brutalement en face des conséquences désagréables que laissaient entrevoir l' accident, nos amis montrèrent une attitude calme et courageuse. Nous apprîmes alors quels avaient été les ennuis qui surgirent après notre départ et desquels nous ne savions absolument rien. L' aviateur, bien que l' autorisation française d' atterrir n' eût pas encore été accordée et que l' office fédéral aérien refusât la sienne, avait pris la décision de passer outre aux interdictions. Mais, en même temps, la presse, à la suite d' indiscrétions, annonça la tentative d' atterrissage. Afin d' éviter les complications qui s' en et allaient croissantes, Zehr conduisit son avion à Tête de Ran, sur le Jura, d' où il s' envola, une heure plus tard, en direction du Mont Blanc. Ne faut-il pas rechercher la cause indirecte de la hâte d' atterrir des aéro-philes dans l' énervement provoqué par tous ces imprévus1.

Le soleil, resplendissant dans le ciel toujours serein, allait franchir le zénith. Le Piper, qui paraissait ne pas être endommagé, fut redressé puis remis sur ses roues. Hélas! l' hélice était brisée et le gouvernail n' obéissait plus. Par contre, le moteur fonctionna et fit s' allumer, du même coup, une lueur d' espoir dans les cœurs. L' autre partie de l' hélice ayant été retrouvée, l' idée de tenter une réparation de fortune prit corps aussitôt dans les esprits. Cependant, le pilote inscrivait sur la neige le message suivant: Parachuter hélice et clef2.

Peu avant 13 heures, puis à plusieurs reprises, des avions survolèrent le col. Tandis que Fontaine et Leroux — ce dernier avait travaillé naguère dans une fabrique d' avions — s' affairaient autour de la machine, Jean-Paul Darmsteter qui, légèrement indisposé par l' altitude, s' était étendu sur les sacs, nous racontait:

« J' ai survolé à peu près le monde entier sans jamais avoir eu le moindre accident. Je viens de faire une expérience qui me manquait et je constate non sans quelque fierté, que j' ai réalisé mon premier capotage... au Mont Blanc et... à 4300 mètres! » Inexorable, le temps poursuivait sa marche. Il était maintenant 14 heures. Impérieuse, la faim se fit sentir la première; puis le froid nous obligea à enfiler blouse et gants. Après que l' hélice eut été percée de part en part, après qu' elle eut été ligaturée au moyen d' un fil de fer trouvé au refuge Vallot, enfin, après qu' on l' eut entourée de trois longues et solides courroies, Georges Zehr, impatient, s' approcha pour la mettre en marche. Plus de vingt fois, le jeune pilote renouvela le mouvement qui devait provoquer l' étincelle. Par deux 1 La vue aérienne de la piste donnait l' impression — fausse — que la neige était en bonne condition.

2 L' hélice fut larguée par le capitaine Geiger % h. après notre départ.

Die Alpen - 1952 - Les Alpes13 fois, le moteur toussa mais ne voulut rien savoir. Le guide Fontaine avait pris la place de Georges; sa grande stature lui permettait d' atteindre la pale à son plus haut point d' élévation et il semblait prendre un réel plaisir à manipuler l' hélice du Piper. Inlassablement, il remontait la pale intacte, pour l' abaisser ensuite par une détente énergique de tout le corps. En dépit de ses efforts, le moteur, refroidi, se refusait à tourner.

Sous la lumière qui embrasait les sommets et faisait reluire l' argent des névés, la volonté qui animait les hommes s' éteignit peu à peu. Une heure encore venait de s' écouler. Comme s' il voulait échapper à l' attirance des abîmes italiens, l' oiseaux rouge regardait la vallée; paraissant prêt à s' envoler, il reposait sur les skis que nous avions glissés sous lui pour l' isoler de cette neige qui lui avait été fatale. Il fallait se résoudre, la mort dans l' âme, à l' abandonner.

Alors que Leroux, dont la cordée comprenant les deux reporters s' engageait déjà à pied dans la descente, le pilote prit la subite résolution — qui devait s' avérer heureuse par la suite — de conduire le Piper en contrebas du col afin de l' abriter du vent. Mais, une dernière épreuve nous attendait encore. Le vent d' octobre, de plus en plus violent, avait chassé les skieurs un après l' autre. L' avion, que poussaient Zehr, Burnet et Fontaine, allait franchir la rimaye quand, tout à coup, nous le vîmes, pour la seconde fois, se retourner complètement puis glisser rapidement jusqu' au Grand Plateau. Impressionné par ce suprême coup du sort, je rejoignis Burnet pour lui remettre ses skis et son sac que j' avais emportés. Georges Zehr devait rattraper la cordée Leroux. Quant à Fontaine, tel un grand enfant, il s' était assis sur un des skis de l' avion et... filait à toute vitesse dans la pente!

Un looping, qui le poudra de blanc des pieds à la tête, lui permit de s' arrêter près du Piper! Par bonheur, ce dernier, porté par le moelleux tapis de cristaux, n' avait subi aucun dommage. Encore une fois, il fut remis sur ses roues et Fontaine de déclarer:

« S' il ne peut plus s' envoler, je me charge de le démonter! » Là-haut, sous l' éclatant soleil qui faisait chatoyer les écharpes soulevées par le vent, le col avait retrouvé sa solitude orgueilleuse. Le Dôme du Goûter était un gigantesque parasoleil et l' ombre froide s' étendait déjà au-dessous du Grand Plateau.

Chacun ruminant ses pensées, la retraite se poursuivit. Malgré la traîtrise des crevasses, les skieurs évoluaient sans cordes. Quant à nos amis aviateurs, nullement habitués à la haute montagne, ils étaient encordés. La croûte glacée remplaçant, ici et là, la couche poudreuse rendait la marche aussi fatigante que la glissade. Georges Zehr, athlète accompli, montrait une parfaite aisance. Par contre, Jean-Paul Darmsteter, moins résistant, glissait et perdait souvent l' équilibre. Leroux lui avait conseillé de rester couché et de se laisser tirer sur les pentes les plus raides. Dès que j' aperçus l' infortuné reporter dans cette position peu orthodoxe, je proposai au guide de monter rapidement le traîneau de secours; mais, celui-ci de répondre:

« Ce n' est pas nécessaire, ça va plus vite comme cela; et, au plat, il... remarche! » Vers 16 h. y2, les onze équipiers étaient réunis au pied des Grands Mulets.

Là, brusquement, le lien qui nous enserrait fraternellement et qui, unissant nos forces, les avait opposées à celles de la montagne, se relâcha. Tandis que Georges Zehr, les trois guides, le cinéaste et le journaliste poursuivaient incontinent sur Chamonix, Jean-Paul Darmsteter et nous quatre restions aux Grands Mulets.

Le reporter savoura la tisane bienfaisante et fit honneur à la soupe généreusement pimentée d' ail. Des quelques heures charmantes vécues avec notre hôte devait naître, dans l' ambiance apaisante du refuge, une amitié durable.

Samedi, 6 octobre, 8 heures. La nuit fut bonne. Au contraire de ce qui s' était passé l' avant, nous avions partagé équitablement la douzaine de couvertures du refuge.

Les nuages noyaient toujours la vallée. Mais là-haut, le soleil, lancé déjà sur son orbite, dorait les cimes sur lesquelles s' appuyait le ciel bleu. L' invite se renouvelait, pressante et irrésistible.

Nous allions, derechef, nous séparer. Les trois Jean formeront la cordée qui redescendra à Chamonix. Quant à William, il avait aussi de vieux souvenirs à évoquer et il me témoignait une rare amitié en s' offrant à m' accom jusqu' au sommet du Mont Blanc.

III. L' envol du Piper Le beau temps continuait, favorisant le dessein du pilote de remonter vers son avion. Six jours passèrent pendant lesquels Georges Zehr prit toutes les dispositions utiles. Il s' assura la collaboration du capitaine Geiger, spécialiste du vol en montagne, et du mécanicien M. Aeschbacher.

Sous la direction du capitaine, une forte caravane, composée de trois aviateurs et d' une douzaine de valeureux guides suisses et chamoniards, atteignit, samedi 13 octobre, les 4000 mètres où reposait l' avion. Le lourd matériel apporté par les sauveteurs comprenait entr' autres une tente pour protéger l' appareil, un catalyseur, une réserve de carburant et d' huile, et enfin le dispositif « Sandow » employé pour le catapultage des planeurs. Une pièce du gouvernail devant être remplacée, l' équipe redescendit à Chamonix. Elle remonta deux jours après.

Toutes les réparations terminées le même jour, soudain le vrombissement victorieux du moteur emplit le cirque et se répercuta au loin. Le vent, comme s' il voulait retenir l' oiseau avec lequel il avait tant joué, monta de la vallée, lui apportant précisément les ascendances dont il avait besoin pour s' envoler.

A 14 heures, en s' installant dans la machine, Georges Zehr — en dépit de la fatigue et maîtrisant son émotion — donnait une preuve éclatante de sang-froid, de courage; en somme, l' aboutissement logique et tout simple de sa ténacité.

Lancé, ainsi que par une fronde, au moyen des câbles élastiques tendus par les guides, le Piper, depuis le tremplin du Grand Plateau, plongea dans le gouffre aux flancs abrupts et crevassés. Moins d' une heure après, le pilote atterrissait à Sion.

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