Badile, arête nord

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Par M. Brandt

Le 3 août 1953, une belle journée d' été très chaude nous trouve à Promontogno à la recherche d' un endroit assez large pour garer notre véhicule.Voilà une semaine que nous sommes en route, nous arrêtant chaque fois qu' une arête digne d' être gravie se trouve à notre portée: Engelhörner, Trotzigplangg et Wichelplangg, Salbitschyn par l' arête S, Punta Rasica par l' arête du Col du Castello. Notre présence à Promontogno ne pouvait que trahir notre intention de rendre visite au Badile qu' on ne peut escalader décemment que par son arête N.

Celle-ci représente pour la Suisse orientale la Grande Arête avec majuscules et superlatifs dans les commentaires. C' est l' équivalent en renommée de l' arête S de la Noire. Ce n' est pas une course très difficile lorsqu' on suit la bonne voie; elle reste cependant une entreprise délicate. Quoi qu' en disent les grands lyriques qui l' ont escaladée, le vide qui l' en n' est jamais extraordinaire. L' inclinaison est faible, environ 42°, le rocher n' est pas toujours excellent. L' arête S du Salbitschyn et l' arête N du Badile sont les prototypes de deux genres d' arêtes granitiques. La première est très relevée avec beaucoup de passages approchant de la verticale; tout est déchiqueté et donne l' impression de désordre et de bondissement. L' arête N du Badile est au contraire le bon grand-père extraordinairement calme, mais quelque peu raseur. Toute sa puissance est concentrée dans sa masse, on a constamment la sensation de se trouver sur le dos d' un grand pachyderme. Les prises ne sont pas abondantes, mais cette carence n' est pas gênante à cause de la faible inclinaison et du fait que les semelles de caoutchouc ont été créées pour en utiliser les propriétés d' adhérence. Loin de moi l' idée de vouloir rabaisser cette arête, mais il est bon de la placer à son juste niveau. Elle me laisse un magnifique souvenir, fait d' un peu de monotonie, mais surtout d' échappées extraordinaires sur la paroi NE. Sa renommée terrible lui a certainement été faite par des grimpeurs qui n' étaient pas aptes à s' y aventurer.

Le jour de notre ascension, une cordée de touristes autrichiens, qu' on ne peut qualifier de grimpeurs, a réussi l' ascension à plat ventre en deux jours. Le comportement de cette cordée était triste à voir. Ils auront fait à l' arête une réputation de quasi inaccessibilité, alors qu' avant de la juger ils auraient dû se juger eux-mêmes et se demander s' ils possédaient les qualités nécessaires.

Une relation d' escalade parue dans Les Alpes de mai 1938 m' avait décidé à y aller le plus tôt possible. A la fin du récit, une mise en garde de l' auteur, conseillant aux jeunes de ne pas se lancer sur cette arête trop difficile, était pour moi une véritable invitation. Ses appréciations datent de quinze ans en arrière; elles ne peuvent avoir une valeur identique maintenant. L' auteur reconnaît ne pas avoir été « mûr » pour l' arête. Arrivés au sommet, mon camarade et moi avons eu la même pensée: « J' aurais cru que c' était plus dur que ça. » Mais jamais nous ne l' appellerons une ascension décevante. Celui qui est vraiment alpiniste trouve partout sa joie.

La notion de difficulté d' un itinéraire est chose relative. J' ai suivi la voie Bonnant-Boulaz du Petit Miroir d' Argentine; je l' ai ignore pendant deux années, croyant toujours avoir escalade la cheminée Veillon, jusqu' à ce que je me sois rendu compte de mon erreur en plongeant sur le Petit Miroir du haut des « Bons Gazons ». Cette ascension involontaire aurait dû nous sembler quelque peu trop difficile pour être le chemin normal. Dans l' appré d' une difficulté, ne tenons pas trop compte des appréciations de tiers qui n' auront certainement pas les mêmes dispositions que nous. Il ne faut pas se laisser rebuter par un Die Alpen - 1956 - Les Alpea3 commentaire pessimiste lorsqu' on sait évaluer exactement ses propres capacités. Ne nous fions pas à la rumeur publique, et n' admettons pour difficile que ce que nous avons pu vérifier nous-mêmes: conditions indispensables si on veut réaliser des ascensions qui sortent du cadre des difficultés normales.

Il est près de midi, les sacs sont rebondis. Après une heure de marche, mon esprit vagabond savoure d' avance quelques pots de thé au citron, lorsque par recoupements, je réalise tout à coup que nous n' avons pas de feuilles de thé. Le soleil brûlant ne stimule pas beaucoup notre envie de redescendre au village.

Nous ignorions que le thé prend en altitude des valeurs insoupçonnées. Que ceux qui en doutent s' en fassent apporter une ration par le gardien de la cabane Sciora et déboursent sans sourciller quarante sous et quinze pour cent de service. Cette cabane est administrée de façon exemplaire, nettoyée et astiquée par les aides du gardien.

Je préfère la vieille cabane Albigna toute en recoins pleins de vivres abandonnés qui permettraient à un ascète de subsister quelque temps. Deux jours plus tard elle nous a fourni gratuitement du thé noir et de la graisse. Nous avons pris volontiers le service à notre charge. Conservons les vieilles cabanes pleines de ressources. Je vois toujours avec mélancolie vers quelle conception de la cabane on s' achemine. On a commencé par autoriser la vente de vin, et maintenant on sert des repas entiers. La cabane-auberge, très fréquente à l' étranger, devient une réalité chez nous. Ceux qui y perdront sont les fidèles de l' idéal alpin.

La cabane bondée est quittée avec plaisir le lendemain matin à deux heures et demie. Le ciel est couvert, pas de lune, une nuit noire. Pour rejoindre la crête de Sass Fura, il faut traverser les moraines de deux glaciers et enfiler une espèce de vire, le Viale, qui permet de gagner la base de l' arête.

Les glaciers grisons me restent en mémoire surtout par leurs moraines abominables. Chaque pas en avant est le résultat d' efforts désespérés et le prélude à une glissade en arrière. Nous recherchons les gros blocs, et c' est un jeu assez excitant de sauter de l' un à l' autre, de nuit, sans être sûr de leur assise. Un élan mal calculé faillit compromettre la réussite de la course. Les gémissements que pousse tout à coup mon camarade me font rapidement retourner sur mes pas. Je le trouve sur un gros bloc, immobile sur un pied comme une cigogne au repos. J' attends avec intérêt qu' il repose l' autre pied dont la cheville est foulée, et constate avec plaisir qu' il ne refuse pas ses services. Le meilleur remède étant de ne pas s' arrêter, nous reprenons aussitôt notre laborieuse progression. Je dois fréquemment attendre mon compagnon qui suit bravement, non sans quelques imprécations.

Le jour nous rattrape au pied du Viale et nous permet ainsi de repérer facilement le passage. La vue de la paroi NE est extraordinaire. Il est encore plus fantastique de penser qu' elle a été escaladée en solitaire par H. Bühl.

Aux environs de 6 heures, nous attaquons l' arête proprement dite. Le temps fait mine de se remettre au beau, mais par contre il fait très froid. Nous avons perdu de vue la cordée autrichienne qui s' est mise en route en même temps que nous.

Il est difficile d' expliquer un itinéraire. Le guide des Alpes grisonnes est très concis: Suivre l' arête. Il n' y a pas de points caractéristiques: la première moitié est massive, la partie supérieure supporte quelques ébauches de gendarmes. Le tout est caractérisé par sa longueur et son uniformité. La voie est jalonnée de quelques pitons qui ne servent qu' à l' assurage, il n' y a donc pas d' escalade artificielle. Aucun passage n' exige d' efforts spectaculaires. C' est tout au cours de l' escalade une varappe de doigté et de sûreté, mais jamais un jeu avec les lois de l' équilibre.

En cours d' ascension, un phénomène assez impressionnant se produit: un tourbillon de vent débouchant du côté de la paroi NE me surprend dans un délicat passage de dalles. J' entendais depuis quelque temps un bruit analogue au déchirement d' un papier journal. La colonne d' air semblait s' être matérialisée, et j' avais l' impression de voir avancer le tourbillon. Bien cramponné, je suis fortement secoué et mon bonnet, arraché de ma tête, retombe devant mon camarade qui n' a absolument rien ressenti et comprend difficilement la raison de ma crainte subite.

La foulure de mon compagnon ne lui permet pas de me relayer et je conserverai la tête jusqu' au sommet. Les longueurs de corde se déroulent les unes après les autres. Il faut toujours aller jusqu' au bout de la corde de 30 m. avant de trouver un piton ou une station de repos. On arrive insensiblement au pied du premier gendarme, qui est plutôt une gibbosité noirâtre de la crête. Une vire spacieuse, la seule de toute l' arête, vous invite gentiment à visiter le flanc est, ce qu' il ne faut jamais faire... à moins de commencer au bas de la paroi.

Les 40 m. qui suivent pour rejoindre l' arête sont extrêmement difficiles. Une cheminée surplombante pour débuter vous amène à deux pitons dans la paroi convexe, qu' il faut traverser en montant à droite. L' assurage est illusoire, le premier ne peut s' arrêter avant d' avoir gagné l' arête, ce qui signifie qu' à un moment donné nous avons varappe tous les deux en même temps, la corde de 30 m. étant alors trop courte. Le passage le plus difficile se trouve juste au moment où le leader est à bout de corde et a beaucoup de peine à se faire comprendre du second caché sous le surplomb. A ceux qui prendront cette voie, je recommande de s' encorder à 40 m. Cette variante ultra-aérienne qu' on évite, paraît-il, en tournant le gendarme par la droite, laisse des souvenirs inoubliables à ceux qui oseront la faire. Pour ma part, la prochaine fois, j' essaierai l' autre voie.

Nous nous réunissons avec plaisir au-dessus de cet obstacle et reprenons aussitôt la suite de l' ascension. Petits gendarmes et coupures se succèdent sans fin, la difficulté est toujours soutenue. Il semble qu' on doive arriver, et le sommet ne se profile toujours pas. Enfin, à midi, nous touchons la crête faîtière, ni déçus, ni enchantés.

La plupart des cordées descendent d' ici sur le rifugio Badile, du côté italien, par une voie facile.

Nous n' avons pas le loisir de nous attarder longtemps, notre intention étant de refaire en sens inverse l' arête N. La partie supérieure se descend en varappe libre jusqu' au haut du premier gendarme, d' où une douzaine de rappels nous conduisent à 6 heures du soir à la crête de Sass Fura. Lorsque nous posons notre deuxième rappel, la cordée autrichienne, bruyante et excitée, surgit de la base du gendarme-clef. Il est près de 4 heures de l' après, et ils ont fait à peine la moitié du parcours. Ils devront bivouaquer et rejoindront le lendemain soir le rifugio Badile. Très forts en gueule, ils nous demandent anxieusement comment se présente la suite. C' est avec amusement que nous considérons le leader qui porte à sa ceinture une belle collection de pitons et de mousquetons. Après les avoir rassurés et leur avoir souhaité ironiquement une « recht gute Nacht », nous poursuivons notre chapelet de rappels.

C' est avec soulagement que nous reprenons pied sur la crête de Sass Fura, comme des voyageurs débarquant d' un train international après un très long voyage. Le pied de mon compagnon est un gros handicap: les haltes deviennent toujours plus fréquentes pour lui permettre de rejoindre. La nuit nous surprend au sommet de la première moraine, et c' est après avoir renouvelé, avec une joie moindre encore, l' exercice du matin, que nous touchons la cabane à 10 heures et demie.

Il nous a donc fallu 19 heures aller et retour. Le lendemain sera la journée des com- presses et de la pommade, prélude nécessaire à la traversée de l' Ago di Sdora où nous avons rencontré des difficultés supérieures à celles du Badile.

Les nombreuses routes que nous avons suivies dans les Alpes du Bergell sont des voies réputées difficiles et parmi les plus belles. Le granit n' est nulle part absolument solide, les escalades requièrent tout au long de la prudence. Les pierriers innombrables trahissent une mauvaise qualité de la roche, les chutes de pierres ne sont pas rares. Que les Romands, qui croiraient trouver là-bas le paradis de la varappe, pensent qu' ils ont à leur portée immédiate des régions granitiques bien supérieures, et n' était le plaisir de visiter une région inconnue, le coût du déplacement ne serait que partiellement compensé.

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