Caucase 1965. Expédition du Groupe de haute montagne de Genève

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Avec 8 illustrations ( 58-65 )

Introduction

Avant de conduire le lecteur au cœur du Caucase, il est permis maintenant avec le recul de faire quelques considérations générales sur notre expédition à l' Ushba en août 1965.

Auparavant, quelques explications me semblent nécessaires, si l'on veut connaître les préliminaires d' une telle expédition.

A titre comparatif tout d' abord, une expédition dans l' Himalaya naît d' une initiative privée et personnelle. Si les préavis gouvernementaux sont favorables, elle nécessitera deux phases bien distinctes:

a ) La phase de préparation, très longue, qui consiste surtout en une correspondance importante, en insomnies et cauchemars, puis en emballages, etc..

b ) La phase active qui se heurtera à la passivité de l' Asie entière, et qui ne sera enfin qu' un important déménagement quotidien auquel s' ajouteront des tribulations non moins quotidiennes qui dureront jusqu' au sommet.

J' exclus les retours qui sont similaires dans les deux types d' expéditions ainsi que les aspects alpins et géographiques.

Pour le Caucase, il faut de la patience, une correspondance importante mais efficace. L' initiative vient de l' Est et le prix coûtant est une invitation réciproque d' alpinistes soviétiques. De nos jours bien sûr, les voyages outre « rideau de fer » tendent à se commercialiser ( l' URSS cherchant en effet des devises ), donc à devenir plus fréquents. Nombre de voyage organisés, voire des particuliers, se rendent en Union Soviétique. Ils sont cependant tous organisés par YIntourist, organisme d' Etat du tourisme. L' alpinisme n' y échappe pas!

Aussi comprend-on que l' organisation d' une expédition au Caucase est fort différente de celle qu' exige une entreprise à l' Himalaya.

En 1960, Georges Meier, dirigeant des sports de la montagne de la Satus à Genève, qui a une grande expérience des échanges sportifs avec les pays de l' Est ( il a organisé depuis près de quinze ans des échanges d' alpinistes ou de skieurs ), proposait à René Dittert de tenter une correspondance avec l' attaché culturel de l' ambassade d' URSS à Berne, en vue d' un échange d' alpinistes soviétiques et suisses. ( En passant, je précise que c' est le seul moyen de se rendre dans le Caucase actuellement. ) Cette lettre est restée sans réponse pendant quatre ans!

Au début de 1964, à la suite sans doute de la permutation de l' attaché culturel, nos camarades recevaient une réponse favorable à l' échange. Elle devait cependant avoir l' assentiment de M. Kaspin, chef de la section alpinisme du conseil central des syndicats, à Moscou.

Dès lors, quelques alpinistes genevois fondèrent le Groupe de haute montagne de Genève ( GHMG ). Les modalités de l' échange furent jetées et aussitôt expédiées à Berne.

Les réponses ne furent pas rapides, mais laconiques, et les futurs membres de l' expédition furent de plus en plus convaincus que leur projet allait à l' eau.

Cependant, un beau jour de mai 1964, nous reçûmes la missive suivante:

« D' accord avec vos propositions, nous arriverons dix, le ler août! » En peu de temps, il fallut organiser le séjour de dix alpinistes soviétiques pour un mois, alors que nous ignorions tout de leurs capacités et de leurs désirs.

Enfin, après un nouveau silence, nous reçûmes à Genève, en gare de Cornavin, huit alpinistes géorgiens dirigés par Otarie Gigyneschwilly, professeur de turc, mais sachant parfaitement le français et président du Club alpin « Gantiadi » de Tbilisi en Géorgie et Serge Tabataz, représentant d' Etat officiel, immédiatement surnommé « double bâche » en raison de son énorme casquette et vaguement soupçonné d' être le trouble-fête des alpinistes, par ailleurs tous gradués universitaires. Ils étaient donc Géorgiens, ne parlant pas ou n' aimant pas parler le russe, ne montrant leur enthousiasme qu' en l' absence des chefs. Ethniquement parlant, ils pouvaient être confondus avec n' importe quel Napolitain. Grands buveurs et joueurs, par moments exubérants, aussi profondément patriotes ( géorgiens !), tels étaient nos huit nouveaux compagnons. De plus ils étaient affublés d' un matériel pour le moins démodé.

Nos rapports furent, compte tenu de la langue, étroits et cordiaux, car on sait que lorsque les difficultés surgissent en montagne, elles rapprochent les hommes La seule teinte orientale de nos rapports furent les modifications constantes de nos programmes, si bien que nous en fîmes une incalculable quantité et tous réversibles: de telle sorte que le premier refusé, surtout par les chefs non-alpinistes, pouvait servir en dernier lieu. Il y avait cependant tous les jours un état d' alerte!

Ce sont cependant de grands amis que nous reconduisîmes à la gare le 30 août. Tel fut le prix de notre voyage en URSS. Les modalités stipulaient que nous faisions un séjour dans le Caucase aux frais de nos hôtes, séjour plus court, il est vrai; en revanche, nous étions plus nombreux à leur charge. Et ce sont finalement quinze membres du GHMG qui cherchèrent à parfaire leur forme, pour les vacances d' été \ Le voyage en avion, prévoyant un crochet par Moscou, nous obligea à réduire les impedimenta de l' expédition, les taxes en avion croissant au carré du poids.

Le 12 août 1965, nos parents, amis, presse et radio, assistaient à notre envol vers la Géorgie, via Moscou.

Le soir même, dans la capitale de l' URSS, nous retrouvions, à notre grande surprise, notre ami Gigyneschwilly accompagné de Kaspin. Nous fûmes confiés ensuite aux mains de Ylntourist, dont une femme-guide nous fit visiter la ville au grand galop pendant trois jours. Laps de temps hélas! trop court pour s' en faire une idée concrète, et c' est avec une joie égale à notre impatience que nous nous envolâmes vers la Géorgie, le sud et le soleil. A l' aéroport de Tiflis ( ou Tbilisi ), tous 1 René Dittert, chef de groupe, Loulou Boulaz, R. Dreier, R. Darbellay, C. Dalphin, J.J. Asper, J. Rod, C. Morel, W. Marthe, C. Reuille, M. Bron, R. Habersaat, W. Tschan, I. Gamboni et M. Grossi, tous de Genève.

nos amis nous attendaient. Nous allions vivre à l' heure du Proche-Orient pendant trois semaines et tout s' y prêtait admirablement: climat et le tempérament des habitants. La Russie derrière nous, nous allions en exploration vers des terrains plus propres à nos aspirations.

Notre réception officielle, il faut le dire, dépassa de beaucoup notre imagination. L' exubérance géorgienne, de notoriété publique, n' est pas un vain mot; en effet nos amis nous embrassaient, s' empressaient autour de nous, faisaient tous leurs efforts pour nous rendre la vie agréable. Les repas, ou plutôt les festins, dont on peut lire les récits de voyageurs au XVIIIe siècle, n' ont guère changé. La nourriture abondante, épicée, est fortement arrosée de vin blanc et de cognac, et les toasts sont portés pour les raisons les plus futiles. Nous eûmes même droit à l' honneur d' une entrevue officielle avec Mme le vice-premier ministre de la Géorgie ainsi que le loisir de poser toutes les questions qui nous passaient par la tête. Même notre désir de visiter un kolkhoze fut exaucé. Mais de montagnes toujours rien, et nos jeunes éléments atteignaient les bornes de la patience!

En fait, nous devions suivre leur programme et il n' était pas question de le modifier! Enfin ce fut le départ de Tiflis vers Kutaïsi en DC 3 de construction soviétique, et de là, après une visite de Ghelati, très ancien monastère aux environs de la ville, un autobus, via Zugdidi, nous conduisit vers la vallée de l' Inguri tant attendue.

« Le Caucase a su garder son aspect primitif » écrivait Marcel Bron à notre retour, et cette phrase mérite un examen particulier:

En effet, alors que nous venions de passer la nuit à assister notre camarade Italo sur son lit de douleur1, dans une vétusté salle d' opération de l' hôpital de Mestia ( capitale de Swanétie, environ 3000 habitants ) Gurami, le médecin géorgien affecté à notre expédition, me donna les raisons de cette pauvreté. Italo, hors de danger et fraîchement opéré, reposait, et Gurami se laissa aller à quelques confidences. Nous réchauffions nos corps fatigués aux rayons du soleil naissant, dans le dépotoir qui sert de cour à l' hôpital.

- Le pays, me dit-il, est pauvre, les gens sont libres et autonomes, l' URSS n' a pas encore eu le temps de s' occuper d' eux; ils n' ont cependant que peu d' obligations, point d' impôts, sont propriétaires de leur terre, mais sans moyens modernes d' exploitation. Le service militaire n' étant pas obligatoire en URSS, il n' y a que l' administration qui soit communiste. Les Géorgiens aiment profondément leur pays, tout comme nos montagnards suisses sont ancrés dans leur vallée. L' Etat ne s' inté à eux que pour la cause commune: la construction d' un énorme barrage qui doit noyer une bonne partie de la vallée. Cela pose pour ces gens, évidemment, un problème de reconversion, et, comme chez nous, les reconvertis font les frais des avantages offerts à la communauté.

C' est dire que le tourisme est pratiquement nul, à l' exception des camps de toile des vacanciers d' Etat soviétiques qui voyagent entassés dans des camions « tout-terrain ». Ils n' apportent rien à l' économie svanétienne.

On comprend que l' alpinisme n' apparaît pas comme une nécessité absolue pour les Russes, même du point de vue sportif. L' URSS est vaste et assemble diverses races et tempéraments. Aussi les problèmes économiques sont-ils d' autant plus aigus.

Revenons cependant à l' alpinisme. Dans les pays occidentaux, qui le désire devient adepte de l' alpinisme et peut le pratiquer dans la mesure de ses moyens et possiblités. Le standing européen 1 Voir plus loin: Chirurgie en Géorgie.

permet même des courses durant le week-end, ce qui est absolument impossible en URSS. Le seul moyen de pratiquer l' alpinisme consiste donc à s' inscrire à l' un des nombreux clubs alpins officiels et de passer les divers tests et examens qui régissent ce sport tout comme un autre. Il existe d' ailleurs des « Alpiniades », espèces de jeux de la montagne qui se déroulent en Crimée et où l'on devient champion « médaillé » comme aux jeux olympiques.

Ensuite, des camps sont organisés, subventionnés par l' Etat et dirigés par des maîtres d' alpinisme: maîtres absolus dans leur discipline. De plus, le sport est régi par des règles strictes de sécurité. On est tour à tour valet, porteur, campeur et enfin alpiniste. C' est donc un alpinisme collectif qui tend plus aux grandes traversées ou aux parcours de durée à rythme lent qu' à l' exploit de cordées individuelles. De nos jours quelques maîtres tentent, sous une forme occidentale, de réaliser l' ascension de parois vierges à l' aide de méthodes artificielles. Ils font preuve d' ailleurs d' une certaine ingéniosité, mais manquent encore de moyens matériels. Ils sont également très habiles en terrain mixte: chaussés de leurs souliers en partie cloutés, ils semblent très à l' aise dans des parcours du genre Mischabel.

Il faut donc en URSS, pays plat par excellence, une certaine force de caractère pour être attiré par les sports de montagne, et cela déjà est louable.

En conclusion, l' occidental invite au Caucase vivra une expédition qui aura quelques traits semblables aux expéditions himalayennes, toutes proportions gardées: Les accès de la montagne sont à peine plus aisés, la population aimable ( pour autant qu' on ne soit pas un touriste russe !) et la générosité des Géorgiens est proverbiale.

Quant au relief du Caucase, bien que de même altitude en général que nos Alpes, il est, de par sa latitude plus au sud, plus boisé, plus sauvage et la flore est plus géante que chez nous. La faune semble également plus abondante. Les montagnes sont très belles, en particulier l' Ushba ( 4710 m .) sommet bifide qui est un peu le Cervin du Caucase. Les surfaces englacées et les moraines sont sensiblement plus importantes que dans les Alpes et, de ce fait, les torrents ont creusé des vallées étroites et profondes.

Au cours de notre retour par l' ancienne route stratégique du Caucase ( Col de Krestowy1 ) nous avons observé que les alpages étaient occupés par des moutons plutôt que par des bovidés. Le coup d' œil sur l' Elbrouz, vu de Pyatigorsk dans les plaines d' Ukraine, est saisissant, Mais j' invite le lecteur à lire maintenant le récit détaillé de mon camarade Willy Tschan et les tribulations d' Italo Gamboni.Mario Grossi

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