Chasserai en hiver

Hinweis: Dieser Artikel ist nur in einer Sprache verfügbar. In der Vergangenheit wurden die Jahresbücher nicht übersetzt.

Par S. Aubert.

Vlan...! la porte de la cabane violemment repoussée fait tressauter les dormeurs du premier étage. Ils sont là, fantômes dans la nuit sombre, un groupe de skieurs quittant la « Maison du Jura » de la section biennoise du C.A.S., en direction de Chasserai. Il fait froid, la neige crisse sous les skis, les arbres chargés de givre scintillent sous les pâles rayons d' un mince croissant lunaire. En un long monôme ils traversent ces admirables champs de ski que sont les Prés d' Orvin; vastes pâturages aux pentes douces, coupés de bouquets de hêtres et de noisetiers, ils offrent aux skieurs biennois un champ d' exercice idéal. Le skieur qui, il y a quelque 20 ans, s' aventurait dans cette région, n' y rencontrait qu' accidentellement un confrère. Aujourd'hui tout a bien changé; par centaines, par milliers les skieurs s' en sont emparés, ils ont construit de nombreuses cabanes qui dimanche après dimanche sont envahies par des flots de jeunesse venant demander au sport l' oubli des soucis journaliers.

Nos skieurs filent le long de la pente, évitant là un bosquet givré, ici une dépression; les voici au crêt de la Citerne, l' aurore s' annonce à l' horizon, l' astre du jour est loin encore mais ses rayons avant-coureurs atteignent déjà les sommets alpins que voile en partie le Mont Sujet ou Spitzberg. Ce Spitzberg, sentinelle avancée du Jura, dominant la plaine du Seeland, forme une longue échine aux flancs boisés. Le plateau supérieur, dénudé, est formé de vallonnements successifs, il s' abaisse rapidement à l' est tandis que le versant ouest moins incliné permet de joindre, été comme hiver, le plateau de Dièse et le versant sud de Chasserai et forme un intéressant but de course.

Nos amis ont atteint le « clédar » de Pierre-Feu. Prendront-ils le chemin ordinaire qui, par les gras pâturages de Pierre-Feu, du Milieu de Bienne et de la Neuve, les conduira en une montée régulière mais assez monotone au pied du signal de Chasserai? Ou utiliseront-ils le chemin plus varié de la crête de Chasserai aboutissant au signal trigonométrique ( 1609 m.Ils se décident pour ce dernier qui a l' avantage d' offrir à la vue des échappées sur les Alpes auxquelles aucun ami de la nature ne saurait rester indifférent. Le soleil, entre temps, s' est rapproché; on le devine derrière les noires silhouettes du Finsteraarhorn ou du Schreckhorn; tout d' un coup il jaillit comme d' une boîte à surprise; disque de feu, il inonde le monde des montagnes de ses rayons dorés- tandis que dans la plaine le brouillard lui oppose un obstacle absolu.

La piste serpente agréablement au travers des futaies, gagne la crête voisine, s' égare dans un vallon, regagne précipitamment le temps perdu en une belle envolée vers la hauteur. C' est le pays de la solitude, pas un son ne rompt le silence; les sapelots semblent muets de stupeur en leur manteau de neige! Quels sont ces intrus venant troubler la sereine paix de cette forêt isolée. Les vétérans, plus philosophes, se contentent de secouer leur charge de neige dans le cou des imprudents qui les frôlent de trop près. Une piste de renard court d' un arbre à l' autre, évoquant les drames de la forêt hivernale, le lièvre surpris au gîte, la vie de fer des animaux sauvages. Bientôt la forêt s' éclaircit; des sapins rabougris, au tronc noueux et à la couronne éclaircie escaladent la dernière crête rocheuse; leur aspect minable témoigne éloquemment de l' âpreté du climat montagnard et de la lutte que leur livrent sans trêve les vents et le froid.

Le sommet de Chasserai est formé d' une longue arête, rocheuse au nord, mais s' abaissant en pente régulière vers la plaine. La forêt de Nods la recouvre jusqu' aux deux tiers de sa hauteur, la partie supérieure complètement dénudée forme un champ de ski parfait lorsque la neige n' est pas trop tourmentée par le vent ou durcie par le soleil de mars. Le versant nord est moins favorable aux skieurs; une pente très raide, parsemée de cailloux, battue de tous les vents, conduit à la combe supérieure d' où, par une série de vallons parallèles, on rejoint le Vallon de St-Imier.

Aujourd'hui la neige est bonne et en quelques foulées nos skieurs ont atteint le signal trigonométrique. Ne pas s' y arrêter serait un crime; ne pas admirer, ne serait-ce que quelques minutes, le panorama de ce belvédère jurassien de premier ordre en serait un second. Du Ssentis au Mont Blanc, en un vaste éventail, mille pyramides pointent vers le ciel bleu; le fond des vallées encore dans l' ombre fait un saisissant contraste avec le scintillement dès glaces et des neiges. Du Jura on distingue, du Weissenstein à la Dôle, toutes les sinuosités et les cluses, les sommets et les vallées; derrière c' est le moutonnement des collines des Franches Montagnes, puis de France, barrées par les Vosges et la Forêt Noire.

Une rapide glissade conduit à l' hôtel de Chasserai qui offre aux passants la bonne chaleur de ses fourneaux et les produits de sa cave et de sa cuisine.

Depuis que la construction de routes carrossables permet le passage d' auto et même d' autocars, la station est envahie, l' été durant, par la foule cosmopolite des promeneurs. En hiver, alors que les routes dorment sous quelques pieds de neige, les skieurs sont maîtres du terrain. Aujourd'hui ils sont nombreux à prendre leurs ébats sur le tapis blanc. Voici des Chaux-de-Fonniers, venus des Convers ou de Sonvilier par le Bec à l' Oiseau, la Joux-du-Plâne et le Bugnenet; des « Vallonniers » de St-Imier ou Villeret, ils sont montés de bonne heure, qui par la Baillive et l' Egasse, qui par la Combe Grède. Là-bas un groupe de Biennois, reconnaissables à leur langage agréablement mélangé de français et d' allemand. Grâce à un service d' autocar rapide ils sont arrivés à Nods sans fatigue et ont gravi allègrement le flancsud de Chasserai; ils vont regagner leur ville en utilisant la piste que nous leur avons tracée ce matin. N' y aurait-il pas de Neuchâtelois aujourd'hui? Pas encore! Ils viendront certainement dans la matinée, ayant un long trajet à parcourir de Chaumont à Chasserai par la Dame et Chufford. Dans la salle, des collègues, les pieds sur les chenets, attendent nos amis biennois; craignant le départ matinal ou la couche sur les matelas de la cabane, ils sont partis hier par le train et de Villeret sont montés à Chasserai par la Combe Grède. Fort fréquentée en été, cette coupure en coup de hache de la montagne l' est beaucoup moins en hiver. Il est vrai que ce trajet n' est pas toujours, sinon sans danger, du moins sans difficultés. La piste s' engage dans la combe, suit le sentier qui disparaît sous des amoncellements de neige parfois formidables; des avalanches descendues des pentes voisines emplissent le lit du torrent, phénomène assez rare au Jura. La forêt est de toute* beauté sous son manteau et mérite amplement d' être protégée contre les dépradations futures. La piste prend de l' altitude, franchit les premiers ressauts, longe le flanc est assez incliné pour provoquer des dérapages intempestifs quand la neige est dure. Avec l' altitude le caractère franchement alpin de cette sauvage nature s' accentue; si en bas la haute futaie, hêtres et épicéas, domine, la partie supérieure ne porte guère que de maigres sapins rabougris s' agrippant aux rocs. De raides pentes gazonnées où la neige ne tient pas s' élancent à l' assaut des fines arêtes rocheuses qui se profilent bien haut; le silence n' est coupé que par la chute de quelque pierre ou le cri d' un oiseau de proie décrivant des cercles impeccables dans le ciel bleu. L' issue de la Combe Grède est barrée d' une paroi rocheuse qu' il ne paraît guère possible d' escalader. En été un gentil chemin taillé en escalier a facilement raison de l' obstacle; en hiver sentier et balustrade disparaissent sous la neige. Le torrent qui se forme par intermittence a tôt fait de glacifier la pente, et l' ascension n' est souvent possible qu' à l' aide du piolet et de la corde. Parfois la neige fraîche apportée par le vent des hauteurs voisines est si profonde que ce n' est qu' à grand' peine que le touriste peut se frayer un passage. Au-dessus de la barre rocheuse après un court trajet en forêt, transition totale, on se trouve sur un joli plateau horizontal entouré de sapinières. Loin et haut l' arête de Chasserai se profile, ornée de superbes corniches; on l' atteint en 3/4 h. de montée raide mais très pittoresque. Tout ce versant nord de Chasserai fait partie de la réserve de la Combe Grède; il est excessivement tourmenté, ce ne sont que cluses, embryons de gorges, vallons latéraux sans aucune orientation générale. Par le beau temps on s' y reconnaît facilement, mais malheur au touriste surpris par la tourmente ou la neige; s' il ne connaît pas exactement le terrain, il aura vite perdu l' orien tation et pourra errer des heures dans l' immensité blanche si une rencontre fortuite ne le remet sur le bon chemin.

Cependant le chef de course a hâte de quitter ces lieux trop hospitaliers et de diriger ses troupes du côté du Val de Ruz, où le train n' attend pas. Départi Pour débuter c' est la crête, toujours rocheuse et souvent dénudée de neige. Ils traversent la route qui monte de St-Imier et celle qui descend à Lignières. Au signal neuchâtelois, endroit fort pittoresque à l' orée de la forêt, commence la descente. Descente variée, coupée de petits plateaux, de pentes plus ou moins raides, elle est fort agréable et à la portée de tout bon skieur. Cela débute par une succession de montagnes russes, un creux, une bosse, virage à droite, virage à gauche, arrêt brusque devant un sapin déraciné ou au fond d' une gonfle; puis on file dans une allée de sapins centenaires que personne ne songe à abattre tant ces lieux sont malaisés à atteindre en été. Voici la magnifique descente de la métairie de l' Isle que les plus habiles prennent en vitesse. D' en ils se réjouissent du spectacle qu' offrent leurs camarades moins bien initiés aux mystères du « stemm », auquel ils suppléent par de superbes plongeons. Plus loin, au carrefour de Chufford nouveau regroupement avant l' ultime descente de Clémesin. A main droite on descend à Lignières et Neuveville, en face c' est la route de Chaumont tandis qu' à gauche une « charrière » descend au Val de Ruz dont on aperçoit, bien bas encore, les champs rectangulaires et les villages endormis sous la neige.

Nos skieurs, pressés maintenant, disparaissent dans la forêt qui semble les happer l' un après l' autre. C' est la grande descente où, grisé de vitesse, les larmes aux yeux, on file, on vire, on vole; arrêt brusque, plongeon dans un tas de neige; des bras, des jambes, des skis et des cannes s' agitent en vain dans l' élément sans consistance. Un collègue compatissant interrompt sa course et prête son appui au naufragé et on repart de compagnie. Plus bas, dans les champs de Clémesin la pente s' atténue, le Val de Ruz étale ses fermes et ses hameaux, ses fabriques et ses forêts, et au loin la vaste paroi du Creux du Van brille au soleil. En de larges lacets coupés de télémarks ou de « Stemmbogens » impeccables ils arrivent à Villers où les attendent la pinte hospitalière et le tram. Ils continueront leur course par Les Hauts-Genevez, Tête de Ran, Chaux-de-Fonds et rentreront le soir au logis avec le souvenir d' une lumineuse journée. Si la nature jurassienne n' offre pas au skieur et au touriste la sauvage grandeur des Alpes, elle laisse cependant à celui qui sait en jouir des souvenirs inoubliables.

Le train file dans la nuit, bondé de skieurs à la gaîté communicative; là-haut sur la crête glacée s' allume et brille, telle une étoile, la lampe de Chasserai. Les hôtes d' un jour sont redescendus en plaine, la solitude règne en maître. Chasserai, tu es seul dans la nuit, mais ta lumière veille et te rappelle au souvenir de ceux que tu as charmés. Nous ne t' oublierons pas et retrouverons le chemin de ton sommet.

Feedback